Les Pelouses Sèches du Drouais : Un Patrimoine Naturel Remarquable

Les pelouses sèches, bien que leur appellation puisse sembler peu engageante, sont des milieux d'une extraordinaire richesse écologique et patrimoniale. Loin du gazon de nos jardins, ces formations végétales rases se composent d'une végétation spontanée herbeuse, poussant sur des sols perméables et exposés à la sécheresse et à la chaleur. Elles sont le fruit d'un déboisement très ancien et ont été façonnées au fil des siècles par le pâturage ovin, occupant jadis des surfaces beaucoup plus étendues qu'aujourd'hui.

Paysage de pelouse sèche avec genévriers

Qu'est-ce qu'une Pelouse Sèche ?

Le terme de pelouse sèche désigne une formation végétale constituée de plantes herbacées permanentes qui forment un tapis peu épais et peu élevé. Elles sont dites "sèches" car la roche calcaire sur laquelle elles poussent, parcourue de nombreuses fissures, est très poreuse et ne retient pas l'eau, accentuant l'impact de la sécheresse estivale. Le sol est peu épais, la roche affleure, et les conditions sont quasi steppiques : chaleur, aridité, pauvreté en éléments nutritifs disponibles pour les espèces végétales (azote, phosphore). Cette caractéristique est un point commun avec les pelouses dites « sur sable ».

Le qualificatif de "sèche" vient également de l’absence d’ombrage d’arbres et arbustes. Ces milieux sont dominés par trois ou quatre graminées, et leur sol est généralement riche en calcaire, peu épais et pauvre en éléments nutritifs. Elles apparaissent parfois aussi sur le sol dénudé de nouvelles carrières d’exploitation du calcaire. La pelouse sèche regroupe plusieurs types de milieux bien distincts, mais la grande majorité est calcicole et abrite un mélange d’espèces à affinité méridionale, dont de nombreuses orchidées.

Coupe transversale du sol d'une pelouse sèche calcaire

Des Habitats d'Intérêt Communautaire

Les pelouses sèches du Drouais et d'autres régions abritent des habitats d'intérêt communautaire, reconnus pour leur biodiversité exceptionnelle. Parmi ceux-ci, on retrouve :

  • Pelouses sur dalles calcaires (Code 6110) : Ces pelouses se développent sur des affleurements rocheux calcaires.
  • Pelouses sèches riches en orchidées (Code 6210) : Caractérisées par la présence d'une grande diversité d'orchidées, témoignant de la richesse floristique de ces milieux.
  • Parcours de graminées et annuelles (Code 6220) : Des zones de pâturage où dominent graminées et plantes annuelles.
  • Landes à Genévriers (Code 5130) : Des landes où le genévrier est une espèce emblématique, conférant une allure caractéristique aux pelouses.
  • Landes à Buis (Code 5110) : Des landes marquées par la présence de buis, souvent associées aux pelouses sèches.

Ces pelouses sont régulièrement accompagnées de genévriers communs qui leur confèrent une allure caractéristique.

Une Biodiversité Remarquable

Les pelouses sèches sont de véritables mines d'or écologiques. Elles peuvent accueillir 40 à 50 espèces végétales par mètre carré, dont une forte proportion a un grand intérêt patrimonial. En région Centre-Val de Loire, elles abritent à elles seules plus du quart des espèces protégées à l’échelle régionale. Plus de 200 espèces végétales y sont dénombrées, représentant 30% de la flore protégée de Champagne-Ardenne.

Les espèces qui s'y développent supportent les conditions extrêmes de chaleur, d'aridité et de pauvreté en éléments nutritifs, ce qui limite la concurrence avec des espèces plus exigeantes. Il n’est donc pas étonnant de retrouver certaines espèces que l’on rencontre plus communément dans le sud de la France, sous un climat méditerranéen ou encore montagnard.

Là où le sol est le plus mince et la sécheresse la plus stricte, apparaissent des plantes grasses comme les Orpins âcre et blanc, des mousses et lichens qui colorent de jaune et de rouge la pelouse, entrecoupée des formes claires des dalles calcaires. Les champignons en sont aussi des hôtes nombreux, très variés et moins connus car discrets.

Orchidée sauvage sur pelouse sèche

Parmi les espèces végétales emblématiques, on peut citer la très belle Anémone pulsatille, qui étale ses pétales violets autour de son cœur jaune d’or sur les pelouses calcaires. Sur les sables acides, c’est le Corynéphore blanchâtre, une autre graminée, qui s’installe. Les stades plus évolués, moins renouvelés par les crues ou moins entretenus par les lapins, sont constitués de plantes plus hautes comme l’Armérie des sables, reconnaissable à ses pompons roses, ou l’Armoise champêtre, qui font parfois ressembler la pelouse à une lande sèche.

Ces milieux sont des refuges pour la faune et la flore, abritant des cortèges floristiques très diversifiés, dont les plus remarquées sont les Orchidées, et une grande partie de la flore menacée de la région. Elles accueillent également de nombreux insectes qui s'y nourrissent et s'y reproduisent, mais aussi des reptiles.

On y observe une faune entomologique riche et variée. L’Azuré du serpolet, par exemple, est une espèce bien particulière dont le développement dépend de la présence conjointe d’une plante des pelouses, l’Origan, et d’une fourmi rouge, Myrmica sabuleti. Flambés et azurés de toutes sortes côtoient de nombreux criquets comme les œdipodes, aux couleurs éclatantes visibles seulement lorsque s’envolent ces insectes à ressorts. Le chant des cigales finit de donner aux lieux toutes les apparences du sud.

Les Pelouses Sèches sur Sable

Les pelouses sèches ne se rencontrent pas uniquement sur sols calcaires. Elles sont aussi présentes en bords de rivière, sur les alluvions déposées par le cours d’eau. Bien que balayé de temps à autre par les crues ou arrosé par les précipitations, ce sable très filtrant ne retient pas plus l’eau que le calcaire, si bien qu’il est le plus souvent d’une sécheresse extrême. Les conditions s’approchent donc de celles qui règnent sur les pelouses calcaires.

Contre toute attente, ces pelouses sont des habitats de prédilection pour de nombreuses plantes, parfois qualifiées de pionnières car elles sont les premières à s’installer sur ces milieux vierges, rajeunis régulièrement par le passage des crues.

Ces pelouses sont aujourd’hui présentes essentiellement sur les bords de rivières, comme la Loire (Îles de Bonny) et la Creuse, dans sa partie amont, mais aussi en Sologne, en Brenne et dans le Pays blancois, au sud de l’Indre. La plupart sont acides, tendance induite par l’acidité du sable, mais certaines contiennent un peu de calcaire, ce qui là encore a une incidence sur la végétation.

Vers la méditerranéisation des pelouses sèches de Nouvelle-Aquitaine ?

L'Évolution et les Menaces

Nées d'un entretien pluriséculaire lié à un débroussaillage et à un pâturage mis en place par l'homme devenu sédentaire au Néolithique (environ 5 000 ans avant J.C.), les pelouses sèches occupaient encore jusque dans les années 1950 des surfaces beaucoup plus étendues. Aujourd'hui, plus des trois quart des pelouses ont déjà disparu et leur surface continue de régresser.

La déprise agricole qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, aggravée par l’épidémie de myxomatose qui a décimé le lapin (lequel contribuait au maintien des pelouses), a entraîné leur enfrichement progressif. D’autres ont fait l’objet de plantations par des résineux. Le pâturage qui permettait leur entretien a rapidement cessé après la Seconde Guerre mondiale, livrant les plus pauvres d’entre elles aux broussailles et aux fourrés, ou faisant de quelques autres des zones cultivées de façon intensive.

Car c’est ce qui guette de façon générale ces milieux jugés peu intéressants et souvent abandonnés : l’embroussaillement et l’évolution progressive vers le boisement. La végétation de la pelouse se modifie au profit d’espèces plus hautes, comme certaines graminées (Brachypode penné). Le sol s’enrichit, s’épaissit, retient davantage l’eau et devient propice à l’installation d’espèces buissonnantes. Au terme de plusieurs années, le Chêne pubescent ou d’autres ligneux comme le Prunellier, le Peuplier et le Robinier, sur les sols sableux, s’installent et la pelouse devient lentement forêt.

Un fourré est un stade de transition entre pelouse et forêt où dominent des arbustes. Il est selon le contexte dominé par le Genévrier (on parle alors de junipéraie) ou un cortège plus ou moins diversifié comprenant Prunellier, Bois de Sainte Lucie, Cornouiller. Les pelouses sèches existaient avant toute intervention humaine et étaient notamment entretenues par des herbivores sauvages aujourd'hui disparus (auroch, bison…). Suite à l'expansion de la forêt, ces espaces ont été reconquis au Moyen Âge par défrichement afin de gagner des surfaces d'espaces pastoraux. Après la Seconde Guerre mondiale, ces milieux peu productifs et parfois éloignés des exploitations ont été progressivement abandonnés. Les arbustes colonisent alors le milieu qui évolue en fourré puis en boisement.

L'Entretien et la Préservation des Pelouses Sèches

Comme le gazon du jardin, la pelouse sèche a besoin d’entretien, mais avec des méthodes bien différentes. Si la valeur patrimoniale des pelouses sèches est indiscutable, les enjeux pour leur maintien vont bien au-delà de la préservation de la biodiversité, incluant la protection contre les incendies, la beauté des paysages ou encore les ressources agricoles.

Selon les conditions du milieu, le maintien des pelouses peut nécessiter la mise en place de diverses actions. La pelouse peut être fauchée mécaniquement, mais les résidus de la fauche doivent être retirés afin de maintenir la pauvreté du sol et lui conserver ses caractéristiques.

Moutons en pâturage sur une pelouse sèche

L’homme peut aussi recourir à un autre type d’entretien, beaucoup plus écologique, en installant des troupeaux de moutons ou de chèvres. Ces derniers, composant leurs repas en fonction de leurs goûts et ne dédaignant pas les jeunes pousses du prunellier ou de l’aubépine, empêchent ainsi l’envahissement de la pelouse par les buissons. Ce mode de gestion, renouant avec une activité traditionnelle pratiquée pendant plusieurs centaines d’années, permet l’expression d’une flore variée et redonne aux paysages ses allures d’antan. La fréquentation par des troupeaux permet à ces milieux de se maintenir et apporte naturellement aux animaux ce dont ils ont besoin.

Enfin, les lapins peuvent aussi, en broutant la végétation et en grattant le sol, contribuer au maintien des pelouses. Certains phénomènes naturels peuvent enrayer cette évolution vers l'embroussaillement. Les pelouses sur sable ont en plus la particularité d’être soumises au régime de la rivière qu’elles bordent. Les crues balaient ainsi plus ou moins régulièrement leur surface, rajeunissant les milieux et empêchant l’installation de buissons et d’arbustes. Un phénomène identique est parfois joué par l’érosion sur les pelouses calcaires installées sur les coteaux exposés aux vents.

Pour réouvrir les milieux embroussaillés, il peut être nécessaire d'intervenir avec des engins de broyage adaptés, dans le cadre d'un plan de gestion écologique. Un certain nombre de ces pelouses fait aujourd'hui l'objet de mesures de gestion active, souvent en lien avec les Conservatoires d’espaces naturels.

Vers la méditerranéisation des pelouses sèches de Nouvelle-Aquitaine ?

Initiatives de Préservation dans le Drouais

Le Drouais et ses environs sont des territoires où la protection des pelouses sèches est activement menée. Le Pont Hoddé, né il y a plus de 20 ans, est un espace naturel de 751 hectares reconnu pour la richesse et la diversité de ses habitats. Depuis mai 2022, le micromys minitus (muscardin) a fait son grand retour. Plusieurs acteurs du territoire font vivre et protègent ce territoire comme le Conservatoire d’Espace Naturel (Cen), l’association d’Hommes et Territoires ou celles des pêcheurs, Eure-et-Loir Nature. Tous ensemble, ils veillent à ce que la faune et la flore du Pont Hoddé continuent à s’épanouir.

En 2022, la Ville de Dreux a également aménagé ce site afin de le rendre plus agréable et plus attractif pour les familles qui viennent y trouver un peu de fraîcheur en période estivale. Des aires de pique-nique ont ainsi été installées. À cette occasion, un sentier pédagogique a aussi été inauguré. Un chemin traverse en effet le Pont Hoddé, portion de l’itinéraire de randonnée GR22 qui part de Paris pour arriver à Mont-Saint-Michel. Ce sentier permet notamment d’accéder au coteau de l’Avre où, depuis ses hauteurs, on découvre un paysage vallonné creusé par la rivière.

Située à Écluzelles, sur les berges du plan d’eau de Mézières-Écluzelles, la Maison des Espaces Naturels est un lieu unique de protection de la nature, de partage des connaissances et de mise en valeur des richesses écologiques à destination du public scolaire, des centres de loisirs mais aussi du public familial. La Maison des Espaces Naturels de l’Agglo du Pays de Dreux propose un voyage au cœur de la nature à la découverte des richesses naturelles, patrimoniales et culturelles qui se nichent au cœur du Pays de Dreux et de la Vallée de l’Eure. Sur le plan d’eau, les zones humides côtoient les zones très sèches, faisant du site un refuge exceptionnel pour la biodiversité. Les coteaux ont accueilli des vignes au 19ème siècle, puis des élevages de vaches et de moutons plus tard, avant d’être délaissés.

À l’intérieur de la Maison des Espaces Naturels, un espace d’exposition interactif plonge le visiteur dans l’histoire du site, son évolution et présente les différents milieux naturels qui s’y trouvent : le lac, les berges, le coteau calcicole et ses pelouses sèches, les prairies inondables, le marais et la forêt humide. Il explique le fonctionnement de cet écosystème surprenant et évolutif au fil des saisons.

Dans une dynamique de reconquête agropastorale, sur 17 des 27 sites concernés par un projet de restauration des landes et pelouses, des partenariats sont établis avec des éleveurs locaux pour maintenir les milieux ouverts grâce au pâturage. Cette collaboration permet de soutenir l’activité d’élevage et de valoriser des terres souvent délaissées. Les interventions démarrent en août 2025. Variées et adaptées à chaque site, elles comprennent la coupe, l’élagage et le démontage de peupliers, l’étêtage de saules têtards et de charmes, ainsi que la coupe de pins. Dans les larris, ces coteaux secs à pelouses calcaires typiques de la région, des travaux d’abattage et de débroussaillage sont menés pour restaurer les habitats. Un linéaire de haies est également restauré, renforçant les continuités écologiques et les fonctions paysagères. Lorsque cela est possible, un pâturage de conservation sera mis en place.

Le sentier de la butte de Taloison, à Bay-sur-Aube, permet de découvrir l’une de ces pelouses. Le groupe herpétologique Rhône-Alpes, associé à la LPO, est composé d’une soixantaine de bénévoles, avec Margaux Sicre comme référente des études herpétologiques à la LPO AURA antenne Drôme Ardèche. L'habitat du petit crapaud est globalement menacé en France, en cause la destruction de son biotope, d’où l’importance, dans cette zone du sud Ardèche, de restaurer et créer un réseau de mares temporaires. Vincent Raymond est chef de projet au Conservatoire d'Espaces Naturels Rhône-Alpes.

Les landes et pelouses concernées par ce projet abritent encore une biodiversité exceptionnelle, avec de nombreuses espèces inscrites sur les listes de protection régionales, nationales ou européennes. En restaurant ces milieux ouverts, le projet permet de maintenir des habitats favorables à des espèces à fort enjeu de conservation, tout en offrant des refuges à des espèces que le changement climatique pousse à migrer vers le nord. La fermeture des milieux naturels augmente le risque d’incendie. En rouvrant les paysages, le Conservatoire d’espaces naturels veut renforcer la résilience des territoires.

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