Dans le monde moderne, nous avons une incompréhension totale des déchets humains. Alors que sept milliards d'individus produisent chaque jour environ 450 grammes de matières fécales, nos systèmes actuels consistent principalement à évacuer ces « rebuts » vers des réseaux d'égouts, des stations d'épuration ou, dans les cas les plus critiques, directement dans la nature. Cette gestion linéaire, qui consiste à transformer une ressource précieuse en un déchet nuisible, est non seulement coûteuse, mais elle est surtout écologiquement insoutenable. Pourtant, comme le soulignait déjà Victor Hugo en 1862, « tout l’engrais humain et animal que le monde perd, rendu à la terre au lieu d’être jeté à l’eau, suffirait à nourrir le monde ».

La valeur agronomique des excréments humains
Nos excréments ne sont pas des déchets, mais une véritable mine de nutriments essentiels : azote, phosphore et potassium. Lorsque nous cultivons des céréales, des fruits et des légumes, ces plantes puisent ces éléments dans le sol. En consommant ces aliments, nous en absorbons une infime partie, rejetant le reste sous forme d'excréments.
Le corps humain agit comme une usine à engrais, produisant environ une demi-tonne de matières par an, incluant urine, selles, sueur et autres rejets métaboliques. En renvoyant ces éléments vers le sol, on ferme un cycle nutritionnel universel où les déjections des uns deviennent la nourriture des autres. À l’inverse, le système actuel de traitement industriel des eaux usées élimine les pathogènes, mais rejette souvent ces nutriments dans les milieux aquatiques. Cet apport excessif d'azote et de phosphore dans les lacs, rivières et océans provoque une prolifération d'algues toxiques qui étouffent les récifs coralliens et détruisent les écosystèmes côtiers.
Les technologies de valorisation : du compostage au biogaz
Face à ce constat, des solutions innovantes émergent, adaptées tant aux zones rurales qu'aux métropoles denses. À Finca Gaia, à Porto Rico, des toilettes sèches utilisent de la sciure de bois pour transformer les excréments en un compost riche qui nourrit les avocatiers et plantains de la ferme. Ce modèle, bien que simple, illustre une gestion holistique : aucune eau n'est gaspillée, et les nutriments retournent directement à la terre.
En milieu urbain, la technologie se complexifie pour répondre aux contraintes d'espace et d'hygiène. Des entreprises comme Epic Cleantec, basée à San Francisco, déploient des systèmes de traitement au sein même des immeubles. Les eaux usées sont séparées à la source, purifiées pour le réemploi (arrosage, chasse d'eau) et les biosolides sont traités thermiquement pour produire un fertilisant sans odeur, riche en carbone et en azote, surnommé « Soil by San Franciscans for San Franciscans ».
Les toilettes sèches et le compost
Parallèlement, la méthanisation se présente comme une solution énergétique majeure. Les fèces humaines sont un réservoir énorme d'énergie, particulièrement dans les pays en développement où le bois de chauffage est une source de déforestation. Au Rwanda et au Burkina Faso, des biodigesteurs transforment ces matières en biogaz, offrant une alternative au pétrole tout en assainissant les foyers. Bien que la corrosion due à l'hydrogène sulfuré (H2S) et au CO2 soit un défi technique, le potentiel de cette énergie « gratuite » et renouvelable est immense.
Défis sanitaires et régulations : entre prudence et nécessité
L'usage des excréments humains se heurte à un dégoût instinctif et à des craintes sanitaires légitimes. Nombreux sont ceux qui perçoivent cette pratique comme un risque majeur de propagation de pathogènes. Pourtant, les fumiers animaux, eux aussi vecteurs de microbes, sont couramment utilisés après un processus de maturation naturelle. Les mécanismes biologiques du sol, incluant l'action des vers de terre et des microorganismes, transforment ces matières en éléments assimilables en quelques mois.
Cependant, la question des résidus médicamenteux - antibiotiques, hormones, résidus pharmaceutiques - demeure un point critique. Les stations d'épuration classiques ne sont pas conçues pour filtrer ces micropolluants, qui finissent par contaminer les cours d'eau. Certains chercheurs, comme Murray McBride de l'Université Cornell, alertent sur l'insuffisante régulation des biosolides, soulignant que les normes actuelles ne prennent pas en compte la complexité chimique des déchets modernes.
Néanmoins, les promoteurs des biosolides, comme DC Water avec son produit « Bloom », soutiennent que les bénéfices environnementaux - réduction des engrais synthétiques issus des énergies fossiles et valorisation des sols - l'emportent largement sur les risques théoriques. Pour ces acteurs, il est urgent de passer d'une logique de destruction des déchets à une logique de circularité, en traitant les excréments « à la source » avant qu'ils ne se mélangent à d'autres polluants dans les égouts.
Vers un changement de paradigme agricole
L'agriculture conventionnelle dépend aujourd'hui d'engrais de synthèse, notamment par le procédé Haber-Bosch, extrêmement gourmand en combustibles fossiles, ou par l'extraction minière de phosphore et de potassium, des ressources épuisables dont les gisements mondiaux sont concentrés dans quelques pays. Cette dépendance est une impasse.
La transition vers l'assainissement circulaire nécessite de dépasser les blocages administratifs. En France, par exemple, la législation actuelle exclut parfois les déjections des biodéchets, compliquant leur valorisation agricole. Pourtant, des initiatives comme celles de l'association MAMMO ou de La Fumainerie prouvent qu'une gestion citoyenne est possible. En organisant la collecte séparée des urines et des matières fécales, ces structures démontrent que le regard des citoyens change dès lors que l'on cesse de parler de « déchets » pour parler de « matières premières ».
L'objectif final est de relier le système de l'eau et celui de l'agriculture. En traitant nos excréments avec rigueur et en les réintégrant dans le cycle du vivant, nous pourrions non seulement restaurer la fertilité de nos sols, mais aussi protéger nos océans, économiser des quantités astronomiques d'eau potable et réduire notre empreinte carbone. Comme le suggèrent les experts, la solution pour nourrir durablement la planète réside peut-être, littéralement, sous nos pieds.
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