L'Institut Vavilov : Gardien de la Mémoire Végétale Mondiale et Renouveau près de Lyon

L'histoire de la conservation de la biodiversité végétale est une saga fascinante, ponctuée d'initiatives audacieuses et de figures visionnaires. Au cœur de cette entreprise se trouve l'Institut Vavilov de Saint-Pétersbourg, une institution qui, depuis 1894, œuvre inlassablement à préserver la richesse du patrimoine végétal de notre planète. Nommé en l'honneur de l'éminent botaniste Nicolaï Vavilov, cet institut renferme une collection stupéfiante de 325 000 semences, racines et boutures, collectées aux quatre coins du monde.

Institut Vavilov de Saint-Pétersbourg

Nicolaï Vavilov (1887-1943) a dédié sa vie à parcourir le globe, menant des expéditions dans 64 pays, des États-Unis à l'Afghanistan, de la Chine à l'Éthiopie, et jusqu'à l'Uruguay. Sa conviction profonde était que la sécurité alimentaire de l'humanité ne pourrait être assurée que par la préservation de la diversité biologique. Convaincu que la diversité génétique était la clé pour nourrir le monde, il a entrepris une collecte systématique de variétés sauvages et cultivées, avec une méthodologie précise incluant la description des conditions climatiques et géographiques, ainsi que de leur usage. Son objectif était de collecter un maximum de diversité génétique pour identifier des caractères intéressants, pour le présent et pour l'avenir. Cette approche, en droite ligne avec les idées de Darwin, a posé les bases de la génétique en agronomie.

La Spécificité de la Conservation In Situ

Ce qui distingue l'Institut Vavilov, par rapport à d'autres banques de semences, notamment la banque de semences végétales congelées de l'archipel arctique du Svalbard, c'est sa spécificité de conservation in situ, particulièrement pour les vergers. Cette approche permet de maintenir les variétés dans leur environnement naturel ou semi-naturel, favorisant ainsi leur adaptation et leur évolution. La collection de Vavilov renferme ainsi une partie essentielle de la mémoire végétale du monde.

L'Appauvrissement de la Biodiversité Cultivée

Malheureusement, le nombre de variétés de fruits et légumes s'appauvrit considérablement sous l'effet de l'agriculture intensive et de l'intervention des géants mondiaux des semences. Cette homogénéisation agricole a non seulement réduit la diversité, mais a également affaibli la qualité nutritionnelle des fruits et légumes. Selon la FAO, l'agence des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, les trois quarts de la diversité des cultures ont ainsi disparu au cours du XXe siècle. Cette érosion menace la capacité à créer de nouvelles variétés, notamment celles résistantes aux maladies ou aux changements climatiques.

Lyon, Berceau Historique et Nouveau Pôle Vavilov

Lyon, au XIXe et au début du XXe siècle, fut un centre mondial majeur pour la création de variétés de fruits, légumes et fleurs, bénéficiant de sa position géographique à la confluence de trois climats. C'est dans cet esprit que, près de Lyon, sur la ferme Melchior, une antenne du projet russe Vavilov a été inaugurée en avril 2019. Cette initiative vise à faire revivre plus de 300 variétés lyonnaises, aujourd'hui très peu cultivées, qui ont été découvertes dans les fonds de l'Institut Vavilov de Saint-Pétersbourg.

Ferme Melchior, antenne du projet Vavilov près de Lyon

La station d'expérimentation agronomique Nicolaï Vavilov, située au cœur de la Ferme Melchior, se veut un laboratoire de la biodiversité européenne, adaptée aux changements climatiques. Avec un budget annuel de 400 000 euros, cette station comprend un centre de documentation, une pépinière et une boutique. Le projet ambitieux prévoit également le lancement de 15 jardins connectés dans différentes villes de France, destinés à sensibiliser le grand public aux enjeux cruciaux de la biodiversité.

Le "Jardin Vavilov" : Un Pont entre la Russie et la France

Le "jardin Vavilov" français, à peine sorti de sa dormance, cultive un savant mélange de variétés locales françaises et russes, ainsi que leurs ancêtres sauvages. Il est le premier en Europe à diffuser au grand public l'héritage de l'Institut Vavilov. L'histoire de ce jardin commence il y a plus de dix ans, lorsque l'ethnobotaniste Stéphane Crozat réalise une étude sur la flore de la région lyonnaise. Il recense de multiples variétés anciennes de fruitiers, légumes ou rosiers, et découvre que la région était, au XIXe siècle, un centre majeur de botanique et d’horticulture en Europe.

Diversité de légumes anciens

Stéphane Crozat crée le Centre de ressources de botanique appliquée (CRBA), rapidement rejoint par d'autres partenaires pour former le collectif Vavilov. Leur quête de ce patrimoine agricole dans les jardins et les collections françaises ne donne que peu de résultats. C'est alors que l'institution russe, fondée en 1894, devient le "graal", le "grenier du monde", détenant 80% de ressources génétiques introuvables ailleurs. En 2014, les portes de l'Institut s'ouvrent au collectif lyonnais, qui découvre à Saint-Pétersbourg un "temple grandiloquent". De cette visite, les Français reviennent avec 75 variétés locales, dont certaines ont disparu de l'Hexagone, comme le Chou quintal d’Auvergne ou le Haricot gloire de Lyon. L'année suivante, ils rapportent quelque 300 variétés russes.

Une Conservation Dynamique et Pédagogique

Le projet Vavilov ne cesse de grandir. Le CRBA a lancé une station d'expérimentation jumelée avec celle d'Astrakhan en Russie, pour mener des recherches comparées sur la résistance, l'adaptation au climat et le goût de variétés russes et françaises. Ces jardins pédagogiques s'efforcent de remettre au goût du jour les idées de Nikolaï Vavilov, précurseur en botanique, agronomie et génétique.

La ferme Melchior sera également ouverte au public avec une mission pédagogique, à destination des scolaires et des jardiniers, invités à se lancer dans la reproduction de variétés. Les graines seront distribuées gratuitement avec une formation spécifique permettant de les utiliser au mieux. Cette approche combine la conservation ex situ des banques de gènes avec la conservation in vivo dans les jardins et les champs, impliquant activement les paysans et les amateurs.

Les Défis de la Conservation et l'Urgence Climatique

La conservation ex situ dans les banques de gènes, bien que cruciale, suscite des doutes. Elles se concentrent dans un nombre restreint de pays, surreprésentent les cultures dominantes et oublient souvent le rôle des paysans. La vision "ressourciste" de stock de gènes, façonnée par les sélectionneurs commerciaux, peine à prendre en compte la conservation de facto dans les champs et jardins, avec les pratiques paysannes et les réseaux informels d'échanges de semences.

Conserver ses semences : ce que les banques de gènes font

Le projet Vavilov, en faisant passer les variétés de l'Institut à ses jardins et à un réseau de maraîchers et d'amateurs, réunit ces deux pans de la conservation. Ces allers-retours permettent de repenser la gestion de la diversité cultivée, donnant une nouvelle fonction aux banques de gènes, au service d'initiatives à plus petite échelle.

En Suisse, la banque de gènes nationale, fondée en 1900, conserve plus de 13 000 variétés, dont certaines retrouvées à l'Institut Vavilov. L'objectif est de cultiver cette biodiversité, car même les banques de gènes les plus sécurisées subissent les vicissitudes de l'histoire. Lors du siège de Leningrad, l'Institut Vavilov a été préservé des pillages grâce à ses employés, dont certains sont morts de faim plutôt que de toucher aux réserves. Plus récemment, certaines de ses cultures ont été menacées par des programmes immobiliers.

Face à l'urgence climatique, la multiplication de la diversité végétale et des résistances des plantes est la seule solution. Or, depuis la Seconde Guerre mondiale, les semenciers et l'agriculture industrielle ont fait le contraire, spécialisant la génétique pour ne privilégier que les rendements. Les végétaux peinent à s'adapter à la rapidité du changement climatique. Des variétés anciennes, comme le haricot beurre nain des Monts d'Or ou le chou quintal d’Auvergne, qui ont disparu de nos assiettes, sont redécouvertes et réintroduites grâce à ces initiatives.

Les botanistes vont désormais comparer les espèces en les faisant pousser en France et en Russie avec les mêmes protocoles pour suivre leur comportement, leur adaptation aux maladies et au climat, ainsi que leurs qualités nutritionnelles. Cette collaboration internationale est essentielle pour sauvegarder un patrimoine végétal précieux et assurer notre avenir alimentaire.

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