Edgar Morin et Régis Debray : Deux Trajectoires, Une Réflexion sur la Complexité et la Transmission

La couverture d'un récent magazine, réunissant Edgar Morin et Régis Debray pour évoquer leurs parcours, leurs expériences et leur idée de la « révolution », a suscité une profonde émotion. Il est louable que cette publication ait mis à l'honneur deux figures intellectuelles seniors, dont les vies et les pensées peuvent inspirer les générations plus jeunes. L'association d'Edgar Morin et de Régis Debray est particulièrement significative, car leur tandem a, d'une manière ou d'une autre, orienté la trajectoire de vie de l'auteur de ces lignes. C'est une fierté de pouvoir affirmer que j'ai contribué à les réunir au sein du jury de ma soutenance d'HDR, un événement qui remonte aux années 1990.

Rencontres Fondatrices et Résonances Personnelles

À cette époque, Régis Debray se souvenait d'une rencontre marquante de sa jeunesse. Alors qu'il était un jeune normalien, Edgar Morin l'avait interrogé dans le cadre du film documentaire Chronique d'un été, une œuvre qu'il réalisait en collaboration avec Jean Rouch. Cependant, leurs chemins ne s'étaient pas recroisés par la suite de manière significative. Mon propre parcours m'a conduit à rencontrer Régis Debray bien plus tôt, dès 1966, à La Paz. À cette période, il était encore peu connu, et je l'ai vu travailler assidûment à la rédaction de Révolution dans la révolution. Cette rencontre a eu un écho particulier, comme je l'ai relaté dans mon compte-rendu du livre de sa fille, Laurence, dont le récit avait d'ailleurs suscité une certaine peine chez lui.

L'arrestation de Régis Debray quelques mois plus tard, suivie d'un procès très médiatisé et d'une condamnation à trente ans de prison pour le théoricien de la guérilla - peine qu'il purgea en partie dans une geôle de Camiri, y passant quatre ans - m'avait profondément affecté. Cette période coïncidait d'ailleurs avec mon propre mariage, en avril-mai 1967. Plus tard, j'ai redécouvert l'œuvre de Régis Debray avec la parution de Le Pouvoir intellectuel en France en 1979. Ce livre a eu sur moi une impression particulièrement forte, car il expliquait de manière lucide mon propre déclin en tant que professeur face à l'ascension irréversible des pouvoirs médiatiques qui s'emparaient de la scène publique. Nous, enseignants, n'étions plus perchés sur un trône de la culture, mais tout au plus sur un simple tabouret, occupant une posture très subalterne.

Il est possible que je n'aie pas recroisé Régis Debray lors de la sortie de son ouvrage Critique de la raison politique en 1981. Ce livre, que je considère comme son œuvre la plus puissante, est curieusement omis dans la présentation du magazine. C'est à l'occasion de la parution de Les Masques, Une éducation amoureuse en 1987 que nos chemins se sont à nouveau rapprochés. J'ai fait sa connaissance à la fin d'un débat organisé dans une librairie FNAC. Il se souvenait vaguement de nos trois jours passés ensemble sur l'Altiplano, et son accueil fut d'autant plus chaleureux qu'il ressentait peut-être le désir de renouer avec l'enseignement.

Régis Debray jeune homme

Il m'a alors associé à son programme de cours au Collège international de philosophie, puis à la préparation des Cahiers de médiologie. Il m'a également invité à faire partie du jury de sa soutenance de thèse. C'est à cette période que j'ai embrassé la médiologie et que notre amitié s'est profondément consolidée. Il m'hébergeait rue de l'Odéon lors de mes séjours à Paris ; nous partagions de nombreux projets, ainsi que des tournées de conférences et des plateaux de radio.

L'Amitié avec Edgar Morin et la Découverte de La Méthode

L'amitié avec Edgar Morin s'est nouée quelques années auparavant, peut-être autour de 1980, lors d'une présentation qu'il donnait des tomes 1 et 2 de La Méthode à Grenoble. Je n'avais pas été entièrement convaincu par son exposé, et je n'ai pas hésité à le lui faire part lors des échanges qui ont suivi. Au lieu de se fâcher ou de clore la discussion, il m'a paradoxalement encouragé dans mes critiques, venant d'un simple pion de collège. J'ai été tellement frappé par cette générosité intellectuelle qu'il m'a aussitôt incité à me plonger dans la lecture de ces deux volumineux ouvrages.

La lecture de La Méthode fut une véritable révélation. J'ai lu, annoté, et même enseigné sur les tomes 1, 2 et 3 de cette œuvre monumentale. Il faut reconnaître que les tomes suivants, bien qu'intéressants, n'ont pas eu le même impact sur moi. L'expérience de Cerisy a été un moment clé de cette immersion. En 1986, j'ai eu l'honneur de diriger, avec Serge Proulx et Jean-Louis Le Moigne, un colloque mémorable intitulé "Edgar Morin, Arguments pour une méthode". Plus tard, en 2000, une décade "Communiquer/Transmettre" s'est organisée autour de Régis Debray et de la médiologie.

C'est donc avec une légitimité particulière que je peux, face à cette couverture de magazine qui me touche tant, exprimer en quoi ces deux œuvres, du moins en moi, se rejoignent.

La Complexité Morinienne et la Pensée Reliante

Edgar Morin m'a, non pas inculqué, mais plutôt rappelé l'importance du concept de complexité. Ce terme, souvent galvaudé, renvoie au tissage, à ce qui se construit solidement par l'entrecroisement de fils initialement contraires. Il s'agit de faire un bon usage de la contradiction, de l'affrontement avec l'adversaire, bref, des antagonismes dont toute vie, à commencer par la mort - sujet central de son premier grand livre de 1951 -, se nourrit. Edgar Morin incarne lui-même cette maxime du bien-vivre. Il demeure ouvert aux rencontres, fraternel, et il était remarquable de le voir à Cerisy accueillir chacun, cultivant en direct cette pensée colloquante, polyglotte et pluridisciplinaire qui le caractérise.

Je n'avais pas besoin d'Edgar Morin pour comprendre par moi-même les bénéfices de la circulation entre les disciplines et regretter l'étroitesse des cloisonnements universitaires. Cependant, sa Méthode m'a stupéfié par le courage intellectuel de son auteur, sa capacité à remettre en question le savoir acquis - là où la plupart des chercheurs s'enferment - et à repousser sans cesse les limites du connaissable. Cette joie de comprendre, cette jubilation dans les mises en corrélation, les échos et les liens entre les savoirs font de ce chercheur un maître, dépourvu de toute arrogance ou autorité institutionnelle. La singularité de Morin a fait de lui, pendant des années, un homme isolé, peu célébré par l'establishment. Pourtant, dans sa vieillesse, il jouit d'une reconnaissance quasi-universelle. Sa pensée reliant et circulante, sa sensibilité à l'esprit du temps, ses curiosités insatiables lui ont permis de vivre pleinement, au contact des individus les plus divers.

Un trait que je partage profondément avec lui est de toujours concevoir la recherche comme un jeu. L'esprit d'Edgar Morin s'anime au contact du vôtre, son visage s'illumine, une espièglerie transparaît dans ses yeux et son sourire. L'intelligence, avec lui, est une fête, jamais une chose morte. Il nous offre de précieuses ressources contre les dogmatiques, les tristes et les arrogants de tout poil qui encombrent le débat d'idées.

Edgar Morin en discussion

La Médiologie de Régis Debray : Entre Austérité et Mutation Civilisationnelle

En comparaison, Régis Debray apparaît plus austère, plus grave en apparence. Bien qu'en privé ou au sein de nos comités de rédaction, il puisse se montrer lui aussi espiègle, cocasse, ou éclater d'un rire bruyant, on perçoit généralement qu'il se prend au sérieux. La médiologie, à ses yeux, n'est ni une plaisanterie ni une affaire secondaire. Laurent Joffrin la diagnostiquait comme une "discipline tarabiscotée" lors d'une présentation de son inventeur. Je ne partage pas cette opinion.

L'histoire de nos représentations est intrinsèquement liée à celle de nos équipements socio-techniques. Ainsi, la mémoire, l'imagination et l'autorité ne revêtent pas les mêmes formes selon que l'on vit à l'âge de la parole, à celui du livre, ou dans notre contemporaine numérosphère, où tout se déroule par écrans et claviers d'ordinateurs. Je n'ai jamais apprécié les diatribes heideggeriennes contre la "technique" - un terme fourre-tout que l'on retrouve aujourd'hui chez Finkielkraut -, qui me semblent relever d'un autre âge, idéaliste, ou peu soucieuses de l'histoire.

Dans nos Cahiers de médiologie, puis dans la revue Médium, qui occupent aujourd'hui trois bons mètres d'étagère chez moi, nous nous sommes collectivement consacrés à la recherche des corrélations entre un âge technique et une configuration symbolique. Notre travail n'allait pas sans une certaine ironie, tournée vers un idéalisme ou une bonne conscience spiritualiste toujours spontanément renaissants. Régis Debray a ainsi joué pour moi le rôle d'un plomb stabilisateur, me protégeant de l'extravagance philosophique et de ses faciles envolées verbales.

Cependant, malgré cette notion tenace de "médium", qui fait également allusion au milieu et tend à rapprocher notre médiologie d'une écologie de l'esprit, Régis Debray semblait jusqu'ici relativement indifférent aux tâches et aux exigences de l'écologie proprement dite. Edgar Morin, quant à lui, avait depuis longtemps pris ce sujet à bras le corps, le travaillant livre après livre. Avec la parution récente de Le Siècle vert chez Gallimard (collection "Tracts"), Régis Debray semble, sinon converti, du moins décidé à penser cette grande mutation civilisationnelle.

L'évolution de la communication dans l’histoire

La Pensée en Réseau et l'Écologie de l'Esprit

La convergence entre la pensée d'Edgar Morin et celle de Régis Debray, telle que je l'ai vécue et perçue, réside dans leur capacité à saisir la complexité des phénomènes humains et sociaux. Morin, avec sa Méthode, nous invite à embrasser la totalité, à tisser des liens entre des savoirs apparemment disparates, à penser "en réseau" plutôt qu'en silos. Il nous rappelle que la connaissance n'est pas une accumulation statique, mais un processus dynamique, un jeu de relations et d'interactions. Son approche est fondamentalement holistique, cherchant à comprendre le tout à travers ses parties et vice-versa. Cette vision systémique est essentielle pour appréhender les défis contemporains, qu'ils soient écologiques, sociaux, politiques ou technologiques.

Schéma représentant la pensée systémique

Debray, de son côté, ancre cette réflexion dans l'histoire concrète des techniques et des médias. Sa médiologie met en lumière comment nos outils de transmission de l'information façonnent nos modes de pensée, nos représentations du monde, et même notre rapport à la vérité et à l'autorité. Il nous montre que l'évolution des "médias" - au sens large, incluant les supports matériels et les formes symboliques qu'ils véhiculent - est indissociable de l'évolution des sociétés. Cette perspective historique et matérialiste offre un contrepoint nécessaire à une pensée trop abstraite ou idéaliste.

La rencontre de ces deux approches est particulièrement féconde. Si Morin nous offre les outils conceptuels pour penser la complexité, Debray nous aide à comprendre comment cette complexité se manifeste et se transforme à travers les âges, sous l'influence des technologies et des modes de diffusion. Leur dialogue, tel que présenté dans ce magazine, est une invitation à renouveler notre propre regard sur le monde, à dépasser les simplifications et les dogmatismes.

Les Implications de la Pensée Reliante

La pensée reliante, telle que promue par Morin, a des implications profondes pour notre manière d'aborder les problèmes. Elle nous incite à sortir des cadres disciplinaires étroits et à favoriser les approches interdisciplinaires. Dans le domaine de l'éducation, cela signifie repenser les programmes pour encourager la transversalité des savoirs et le développement de la pensée critique. Sur le plan social, cela implique de comprendre les interconnexions entre les différents acteurs et les différents systèmes, afin de proposer des solutions plus globales et plus durables. Face aux crises écologiques, par exemple, une approche complexe est indispensable pour saisir les interactions entre les activités humaines, les écosystèmes et le climat.

Diagramme montrant les interconnexions dans un système complexe

La médiologie de Debray, quant à elle, nous alerte sur les dangers d'une déconnexion entre nos outils technologiques et notre compréhension de leurs impacts. Dans un monde saturé d'informations, il est crucial de développer une "écologie de l'esprit", c'est-à-dire une capacité à discerner, à filtrer, et à donner du sens à ce flux constant. La numérosphère, avec ses algorithmes et ses bulles de filtre, pose de nouveaux défis à notre capacité de dialogue et de compréhension mutuelle. La réflexion sur les "médias" devient ainsi une réflexion sur la manière dont nous construisons collectivement notre réalité.

Un Appel à la Pensée Critique et à l'Ouverture

L'œuvre conjointe d'Edgar Morin et de Régis Debray, ainsi que leur dialogue, nous rappellent l'importance de cultiver un esprit critique et une ouverture constante. Leur parcours démontre qu'il est possible, même à un âge avancé, de continuer à explorer, à questionner, et à proposer de nouvelles perspectives. Ils nous invitent à ne jamais cesser de penser, de relier, et de transmettre. Leur exemple est une source d'inspiration précieuse pour tous ceux qui cherchent à comprendre le monde dans sa complexité et à y contribuer de manière éclairée.

La force de leur pensée réside dans leur capacité à marier rigueur intellectuelle et vitalité créatrice. Ils nous montrent que la pensée n'est pas une affaire de spécialistes enfermés dans leurs tours d'ivoire, mais une activité vivante, partagée, et profondément humaine. Leur engagement dans le débat public, leur volonté de dialoguer avec des générations plus jeunes, témoignent d'une foi inébranlable dans le pouvoir des idées et dans la capacité de l'humanité à se transformer.

L'évolution de la communication dans l’histoire

La convergence de leurs réflexions, bien que venant de chemins différents, offre une grille de lecture particulièrement pertinente pour saisir les enjeux de notre époque. Edgar Morin nous éclaire sur la nature profonde de la complexité et sur la nécessité d'une pensée qui embrasse le tout. Régis Debray, par sa médiologie, nous offre les clés pour comprendre comment cette complexité se manifeste et se transmet à travers les âges, façonnée par nos outils et nos usages. Ensemble, ils nous invitent à une vigilance constante face aux simplifications, aux dogmatismes et aux dangers d'une pensée désincarnée. Leur dialogue, plus que jamais, résonne comme un appel à une intelligence vive, à une curiosité insatiable, et à un engagement profond pour la compréhension du monde et de nous-mêmes.

tags: #elle #va #baisser #avec #le #jardinier