
Le tableau "La Cueillette des pommes" d'Émile Bernard, œuvre emblématique du post-impressionnisme, s'impose par une composition où figures et verger sont centrés, créant une atmosphère à la fois conviviale et contemplative. Cette toile, à travers ses touches simplifiées et ses aplats colorés, invite à une immersion dans l'esthétique synthétiste de l'artiste.
L'Esthétique de Synthèse et l'Influence du Cloisonnisme
Émile Bernard, peintre et dessinateur associé au post-impressionnisme, a développé une esthétique de synthèse marquée par des contours nets et un usage réfléchi de la couleur. Son travail explore la simplification formelle, le symbolisme des motifs populaires et la volonté d'une expression plus directe de l'émotion visuelle. "La Cueillette des pommes" illustre parfaitement cette approche : une scène quotidienne transfigurée par une écriture picturale engagée et structurée. Les œuvres majeures et dessins de Bernard témoignent d'une recherche constante entre tradition et modernité, influençant l'évolution décorative du début du XXe siècle.
Le cloisonnisme, technique dont Bernard est considéré comme l'un des précurseurs avec Louis Anquetin, est une composante essentielle de son style. Né vers 1886, ce mouvement pictural se caractérise par des aplats de couleurs vives cernés de contours sombres, rappelant l'art du vitrail. Cette approche permet de synthétiser les formes, d'aller à l'essentiel et de ne retenir que ce qui frappe l'esprit, comme l'écrit Émile Bernard. Les lignes fermes des silhouettes dans "La Cueillette des pommes" structurent l'image avec clarté, amplifiant les formes par les aplats de couleurs. Les découvertes de son ami Louis Anquetin concernant la simplification des aplats et des tons, visant à exprimer des sensations de soleil ou de nuit par un seul ton, ont profondément marqué Bernard.

Une Composition et une Palette Révélatrices
Dans "La Cueillette des pommes", Bernard privilégie des harmonies terreuses rehaussées de rouges et d'oranges qui évoquent la fin d'été. Cette palette, combinée aux touches simplifiées, restitue fidèlement la vigueur du coup de pinceau, invitant à sentir la texture et la lumière du tableau. La perspective est résolument moderne, jouant sur des plans superposés pour guider le regard vers la cueillette comme geste collectif. Cette composition audacieuse peut être rapprochée de la verticalité de certaines estampes japonaises appelées hashira-e, dont l'influence est palpable dans le travail de Bernard, notamment après ses découvertes des crépons japonais en 1888.
L'analyse de la composition révèle une scène paysanne typique que Bernard aime peindre. Au premier plan, des silhouettes tronquées cadrent la vue vers la gauche. Un homme est en train de gauler l'arbre, tandis qu'une femme à l'ombrelle et sa fille assistent à la scène. L'arbre lui-même, qui pourrait être un noyer, est imposant, s'exhaussant littéralement, sa verticalité exerçant un ascendant sur le regard du spectateur. Les champs en rouge et les silhouettes surlignées de noir, ainsi que le jeu des aplats japonais, confèrent à l'œuvre son inventivité et sa singularité.
Symbolisme et Quête de Sens
Au-delà de la représentation réaliste, "La Cueillette des pommes" est chargée de symbolisme. Le geste du gaulage, loin d'être anecdotique, est ici anobli, transformant une scène de travail quotidienne en un acte presque sacré. Cela contraste avec le rejet de Bernard de l'industrialisation, qu'il a en horreur, et son aspiration à une ruralité encore vierge et mystique, où le clocher rythme la vie des paysans.
La présence de la femme à l'ombrelle et de la jeune fille, dont l'air étrangement absent pourrait indiquer qu'elles ne sont pas des paysannes, ajoute une dimension énigmatique au tableau. Certains critiques suggèrent que la jeune fille pourrait être Madeleine, la sœur très aimée du peintre, dont il disait : "Je lui dois le plus pur de ma nature". Madeleine, à l'image d'un Théo pour Van Gogh, a été une figure irremplaçable dans la vie de Bernard, et sa représentation dans cette œuvre pourrait être une manière de sublimer les conflits familiaux qui ont marqué l'artiste, notamment sa rupture radicale avec sa famille en 1892. Bernard la dépeint souvent comme une figure contemplative, une "Songeuse de l'invisible", comme en témoignent des œuvres telles que "Jeune fille aux rubans" ou "Portrait de ma sœur Madeleine".
Bernard, profondément religieux, voit la pomme comme un "symbole généreux des plus nobles sentiments". Il exprime une spiritualité qui le rapproche des hommes du Moyen-Âge, cherchant dans le mysticisme et la prière une échappatoire à la modernité qu'il perçoit comme triste. Cette œuvre, datant de 1888, année charnière où il rencontre Gauguin à Pont-Aven, est un témoignage de cette période où il s'imprègne de la poésie de la nature et de la quête d'un sens plus profond.
Les peintures bibliques de Bernard et Gauguin
Émile Bernard et ses Contemporains : Une Relation Complexe
Émile Bernard a développé son esthétique de synthèse en dialogue constant avec ses contemporains tels que Gauguin et Van Gogh. Sa rencontre décisive avec Gauguin à Pont-Aven en septembre 1888 marque un tournant. Gauguin fut vivement ému par deux toiles de Bernard (aujourd'hui en collection privée) qu'il emporta avec lui. Cette collaboration fructueuse a conduit à l'émergence de l'école de Pont-Aven, un extraordinaire laboratoire de l'art nouveau où se côtoyaient des artistes comme Anquetin, Laval, et Serusier. L'amitié qui liait Bernard, Gauguin et Van Gogh, bien que parfois tumultueuse, fut propice à des échanges artistiques intenses, où il était question d'amitié, de beauté et de nouvelles voies picturales.
Cependant, la relation entre Bernard et Gauguin fut également marquée par des tensions, notamment sur la paternité de la technique du cloisonnisme. Un conflit public éclata pour savoir lequel des deux était l'inventeur de cette technique picturale. Des œuvres comme "Le Pardon, les Bretonnes dans la prairie" de Bernard et "La Vision d’après le sermon" de Gauguin, peintes presque simultanément en Bretagne, sont souvent citées comme les pièces à conviction de cette dispute.
Bernard a également admiré Paul Cézanne, dont il évoque souvent le style dans ses propres tableaux. La célèbre formule de Cézanne : "Avec une pomme, je veux étonner Paris", résonne avec la volonté de Bernard de transfigurer le quotidien. Si Cézanne a révolutionné la peinture moderne avec ses natures mortes de pommes, montrant la puissance esthétique contenue dans la structure même de l'espace pictural, Bernard, à sa manière, a cherché à révéler la dimension symbolique et émotionnelle de sujets similaires. Les pommes, pour Cézanne, n'étaient pas là pour raconter une "histoire de pommes", mais pour explorer la mystérieuse structure de l'espace pictural, tout en restant fidèle à l'observation du réel. Cette approche de Cézanne, qui libère les formes naturelles de tout carcan érotico-gustatif pour les transcrire en notes harmoniques dans une symphonie picturale, offre un parallèle intéressant avec la simplification formelle et l'expression directe de l'émotion visuelle recherchées par Bernard.

La Cueillette des pommes : Un Témoignage d'une Époque
"La Cueillette des pommes", datée de l'été breton de 1888, est une œuvre qui capte l'essence de cette période charnière pour Émile Bernard. Alors jeune peintre autodidacte de vingt-deux ans, il y fait la connaissance de Toulouse-Lautrec avant sa rencontre décisive avec Gauguin. Cette toile est un exemple éloquent de son entrée dans un mouvement avant-gardiste, rejetant les conventions académiques et embrassant une nouvelle approche de la représentation.
Le tableau, d'une hauteur originellement conçue pour un décor de porte, fut ensuite rétréci, suggérant une adaptation à différents contextes ou une évolution de l'intention de l'artiste. Cette œuvre témoigne de la volonté de Bernard de créer des compositions fortes et expressives, où chaque élément contribue à l'harmonie générale.
Le parcours d'Émile Bernard fut cependant tortueux. Après quelques années à l'avant-garde, dès les années 1890, il effectue un virage à 180 degrés, rompant avec les nouvelles voies de la peinture. Il entame alors une quête faite de voyages en Europe et de séjours en Égypte, mais surtout d'un retour aux anciens maîtres, d'abord les Primitifs italiens puis les grands artistes de la Renaissance et du XVIIe siècle. Cette évolution, souvent qualifiée de réactionnaire par certains historiens d'art adhérant à une vision progressiste de l'histoire de l'art, n'en reste pas moins une exploration personnelle et profonde de l'art. Émile Bernard, qui fut artiste, critique d'art et écrivain tout au long de sa vie, a toujours défendu ses convictions, parfois avec véhémence, contre le conformisme de la nouveauté. "La Cueillette des pommes" se situe à un moment où il était résolument tourné vers l'expérimentation et l'innovation, avant cette réorientation stylistique.

La Pomme dans l'Histoire de l'Art : De Cézanne à Bernard
La pomme, sujet central de "La Cueillette des pommes", a une longue histoire dans l'art, bien avant Émile Bernard. Paul Cézanne en est le maître incontesté, ayant peint près d'une centaine de natures mortes de pommes, toutes fascinantes. Ses "scénographies de pommes" visaient à révéler la puissance esthétique contenue dans la structure même de l'espace pictural, libérant les formes naturelles de tout carcan anecdotique. Cézanne écrivait à Bernard : "On n'est ni trop scrupuleux, ni trop sincère, ni trop soumis à la nature ; mais on est plus ou moins maître de son modèle, et surtout de ses moyens d'expression." Cette citation éclaire la démarche des deux artistes, bien que leurs interprétations des "moyens d'expression" aient divergé.
Avant Cézanne, d'autres peintres ont également pris les pommes pour sujet. Au XVIIe siècle, des experts de la pomme et de la poire se trouvaient en Italie et en Espagne. À la fin du siècle, un véritable déferlement de natures mortes avec pommes ou poires a eu lieu, avec des artistes comme Van Gogh, Renoir, Pissarro, Monet, et Fantin-Latour. Cependant, après Cézanne, plus personne ne peindra les pommes sans se rappeler les magistrales leçons que constituent ses peintures, qui ont révolutionné la peinture moderne. La pomme, à travers l'histoire, a été un motif récurrent, de l'origine du bannissement d'Adam et Ève du paradis terrestre à la pomme de discorde de Pâris qui déclencha la guerre de Troie, en passant par l'intuition de Newton sur les lois de la gravitation. Avec Cézanne, et ensuite avec des artistes comme Bernard, la pomme a connu une quatrième révolution, celle de la peinture moderne.
Bernard, bien que s'inscrivant dans cette lignée, apporte sa propre vision, infusant la scène de cueillette d'une dimension symbolique et poétique. Il ne s'agit pas seulement de représenter la pomme, mais de l'intégrer dans un récit visuel qui exprime des émotions, des convictions et une quête de sens.
La Cueillette des pommes : Une Présence Décorative et Historique
La reproduction de "La Cueillette des pommes" offre à un intérieur une pièce qui allie histoire de l'art et présence décorative. Elle s'intègre aussi bien dans un salon, un bureau ou une salle à manger, apportant chaleur et caractère. Proposé en différents formats, le tableau conserve la fidélité des couleurs et la netteté des contours pour une lecture immédiate depuis la pièce. Présentée sur toile, la toile met en valeur la matière et le grain du pinceau, idéal pour créer un point focal sophistiqué sans ostentation.
Cette œuvre, comme d'autres de Bernard, est un témoignage d'une période d'effervescence artistique et d'une recherche profonde de nouvelles formes d'expression. Elle invite à la contemplation et à la réflexion sur le rôle de l'art dans la société et sur la manière dont les artistes transfigurent le réel pour exprimer leurs visions intérieures.