L'Encomienda et les structures coloniales : Fondations, exploitation et esclavage dans les Amériques

La colonisation espagnole et la colonisation portugaise en Amérique Latine, font suite aux conquêtes espagnole et portugaise dont nous avons parlé. Les Espagnols ayant précédé de peu les Portugais dans l’histoire de la colonisation, nous commençons par la colonisation espagnole. Après une phase de découverte, partant d’Hispaniola, commence la colonisation de la terre ferme d’Amérique. En 1510, arrive sur le continent une importante expédition, sous la conduite de Diego de Nicuesa et Alonso de Ojeda. À bord, un invité, Vasco Núñez de Balboa, qui deviendra le chef de la colonisation. Il a déjà navigué le long de cette côte, il organisera deux nouvelles expéditions, l’une en 1512, où il découvre des mines d’or à l’ouest du golfe d’Uraba et l’autre en 1513, plus spectaculaire, où il fait la grande découverte du Pacifique. Les expéditions se poursuivront encore pendant une bonne dizaine d’années, avec la colonisation de nouveaux territoires et la fondation de plusieurs villes.

Carte historique des premières routes de la conquête espagnole en Amérique centrale

L'organisation administrative et la mainmise royale

Les conquistadors arrivent en « vainqueurs » dans les régions actuelles du Mexique et du Pérou. Le fait que ces régions soient peuplées, qu’il existe déjà une structure sociale, des habitudes et des traditions ne leur facilite pas les choses. Bien qu’inférieurs en nombre, les Espagnols seront les plus forts, grâce à leurs chevaux et à leurs armes à feu, mais ils doivent asseoir leur autorité et pour exploiter les richesses, ils ont besoin de main d’œuvre. La mise en valeur des terres conquises se transforme progressivement en occupation ferme.

En 1521, le Roi d’Espagne, Charles Quint, prend les choses en mains. Il ajoute à son titre de roi d’Espagne celui de roi des Indes et substitue son autorité à celle des premiers conquistadors. Il fait établir en 1535, dans les vice-royautés de la Nouvelle-Espagne (Mexique), puis au Pérou en 1543, et dans les capitaineries générales, des administrations judiciaires, administratives et des « audiencias ». En fait, il s’agit de reproduire les structures administratives d’Espagne : tribunaux, bureaux de contrôle du commerce, tandis qu’en Espagne le Conseil des Indes centralise toutes les affaires coloniales. Des gouverneurs sont envoyés qui ne font pas forcément bon ménage avec ceux mis en place par les conquistadors. La langue espagnole s’impose afin d’unifier les différents dialectes. Tous ces aménagements modifient en profondeur la vie quotidienne des Indiens.

L'expansion territoriale et les fondations urbaines

Les Espagnols constituent un véritable Empire territorial. La découverte du Pacifique conforte l’importance de leurs possessions, faisant de ce territoire la pièce maîtresse de l’édifice colonial espagnol. À partir de là, les Espagnols renforcent leur présence dans les grandes Antilles, Porto Rico, Jamaïque et Cuba. Ils poursuivent leur conquête vers le Guatemala, Nicaragua, El Salvador, Yucatan, Nouveau Mexique, et se lancent vers le nord de l’Amérique. De son côté, Pedro de Valdivia arrive au Chili, et après une lutte acharnée avec les Indiens Araucans, fonde Santiago en 1541. L’épopée se poursuit jusque dans les pays de la Plata ; fondation de Buenos Aires en 1536, de Santa Fe de Bogotá en 1538 et, en 1546, les Espagnols s’installent sur la côte septentrionale du Venezuela.

Représentation d'une cité coloniale espagnole typique du XVIe siècle

Le système de l'encomienda : Origines et mécanismes

La pratique de l'encomienda, qui s'est instituée au XVIe siècle dans l'Amérique espagnole, s'inspirait de celle que suivit au Moyen Âge l'Espagne à l'égard des musulmans vaincus. L'encomienda rappelle aussi une institution plus ancienne, en vertu de laquelle des paysans libres et de petits propriétaires se « confiaient » à des seigneurs puissants, leur fournissant des produits de la terre, des redevances, ou des services personnels en échange de leur protection. Dans les colonies espagnoles d'Amérique, la Couronne, à travers ses représentants, « confiait » (encomendar) un certain nombre d'Indiens à un colon espagnol (encomendero) en récompense de ses services ; l'encomendero percevait, en or, en nature, ou en travail, le tribut dû à la Couronne par les Indiens, qu'il devait en contrepartie protéger, convertir au christianisme et « civiliser ».

En 1503, des textes institutionnalisèrent cette pratique qui se superposa au repartimiento : les encomenderos purent ainsi se procurer de la main-d'œuvre pour exploiter leurs mines et leurs terres. À l'encontre des intentions royales, les Indiens furent dépossédés de leurs terres et pratiquement réduits en esclavage. Cette exploitation suscita des oppositions (Montesinos en 1511, soutenu par l'ordre de saint Dominique, Las Casas en 1514) ; la couronne d'Espagne s'efforça à plusieurs reprises de limiter ce système et de l'abolir, mais elle se heurta à la résistance des colons. Au XVIIe siècle, cette institution perdit quelque peu de son intérêt, car le gouvernement espagnol exigea un plus grand pourcentage sur les revenus. À partir de 1701, les encomiendas détenues in absentia, puis, à partir de 1718, celles dont les titulaires étaient morts, revinrent à l'administration royale. En outre, le droit de les octroyer appartint au roi seul et non plus aux administrateurs des colonies.

La controverse morale et le débat de Valladolid

Si Colomb n'a pas « découvert l'Amérique », il conçut les moyens d'exploiter pleinement les gens qu'il trouva sur place, dans les Caraïbes, en Amérique de Sud et en Amérique Centrale. Lors de son premier voyage en 1492, il kidnappa un certain nombre d'indigènes pour les rapporter à ses mécènes, le roi Ferdinand et la reine Isabelle d'Espagne, qui eux, avaient espéré qu'il reviendrait avec d'énormes quantités d'or. Lors de son deuxième voyage en 1493, il enleva plus d'indigènes, mais Ferdinand et Isabelle n'y avaient pas consenti car ils étaient mal à l'aise quant à la moralité et la légalité de l'esclavage de personnes qui ne les avaient aucunement offensés.

En 1550, le roi Charles Ier d'Espagne a même ordonné un débat à la cour espagnole sur la pratique des encomiendas, connu sous le nom de débat de Valladolid. Ce débat entre érudits a abouti à une certaine réforme du système, mais n'a guère mis fin aux abus et à l'expansion du territoire espagnol dans les Amériques. Ce débat opposa Bartolomé de Las Casas, confesseur de l’empereur et traducteur d’Aristote, à Sepúlveda, concernant la nature des peuples autochtones. Étaient-ils des hommes semblables à nous, ni meilleurs ni pires, ou des êtres inférieurs destinés à la servitude ? La controverse prend bien l’allure d’un diagnostic sur la légitimité de la colonisation et l'asservissement des populations autochtones.

La Controverse de Valladolid

L'esclavage institutionnalisé et le commerce triangulaire

L'esclavage dans les Amériques était largement pratiqué par les tribus indigènes qui réduisaient en esclavage les prisonniers capturés lors de raids, de guerres, ou qui étaient échangés d'un groupe à un autre pour diverses raisons, mais il n'y avait pas de traite des esclaves en soi. L'esclavage institutionnalisé ne fut introduit qu'après l'arrivée de Christophe Colomb. Alors que les Anglais colonisèrent l'Amérique du Nord entre 1607 et 1733, l'esclavage devint institutionnalisé et aussi fondé sur la race. Les Amérindiens qui étaient pris comme esclaves étaient généralement vendus aux propriétaires de plantations dans les Antilles, tandis que les esclaves africains étaient importés dans ce qui devint le Commerce Triangulaire entre l'Europe, l'Afrique de l'Ouest et les Amériques.

Le Commerce Triangulaire était un échange cyclique de biens et d'êtres humains entre l'Europe, l'Afrique de l'Ouest et les Amériques et permit la traite transatlantique des esclaves. Les colons exportaient des produits bruts vers la Grande-Bretagne où ils étaient transformés en produits finis et échangés avec l'Afrique de l'Ouest, qui envoyait ensuite des esclaves dans les colonies anglaises. Ceux qui étaient pris comme esclaves en Afrique étaient obligés de subir le passage du milieu - le voyage de l'Afrique vers l'Amérique du Nord - entassés dans les cales en tant que cargaison et serrés autant que possible afin d'obtenir un maximum de profit.

Évolution économique et grandes propriétés coloniales

L’économie du XVIIe siècle est l’époque des grands domaines, (haciendas, fincas) cultivés par les paysans (peones). On assiste à des changements. À l’intérieur des terres on procède à une économie fermée, tandis que les exportateurs de produits tropicaux s’installent sur les côtes. C’est le commencement d’une aristocratie créole qui s’approprie les pouvoirs régionaux. L’économie connaît des difficultés et la contrebande hollandaise fait des ravages et détourne une partie des taxes sur le commerce colonial.

Le renouveau économique du XVIIIe se traduit par la reprise de l’expansion territoriale. L’agriculture réalise de grands progrès : les céréales sur les terres tempérées et froides des Andes, culture de plantations, canne à sucre, tabac, vanille, cacaoyer, café sur le reste des terres basses et chaudes. Le système de l’encomienda profite aux colons qui s’enrichissent. Les grandes propriétés agricoles se développent. La métropole exploite les gisements d’or de Colombie, du Pérou, les mines d’argent du Mexique, et autres richesses de Bolivie, argent, cuivre, bauxite.

Schéma illustrant le fonctionnement économique des plantations coloniales

Rébellions et mutations sociales

Les populations indigènes sont utilisées pour assurer l’exploitation des ressources, bien que la conception de l’hispanisation des indigènes était toute autre. Dans la pensée des Rois Catholiques qui se sont succédés, Ferdinand et Isabelle, Charles Quint, Philippe II, il s’agissait d’assimilation culturelle et religieuse, en traitant les Indiens comme des hommes libres, selon l’ordonnance de 1503. Pour pallier le manque de main d’œuvre croissant, la traite des esclaves s’intensifie dans les plantations, surtout aux Antilles et au Brésil.

La population d’Amérique Latine devient un mélange de peuples d’origines et de couleurs très diverses : Blancs, Indiens, métis, créoles, noirs et mulâtres. Les Créoles seront les principaux acteurs dans les indépendances à venir, sauf dans les Antilles où les Noirs et les mulâtres sont majoritaires. Malgré les mesures répressives prises par les Colonies à l'égard des populations asservies, des révoltes éclatèrent, comme la rébellion de Stono de 1739 en Caroline du Sud, montrant que le spectre de la résistance était omniprésent dans tout le système colonial.

Le déclin des structures coloniales anciennes

Le treizième amendement abolit l'esclavage aux États-Unis et libéra les esclaves, mais le racisme systémique engendré par les institutions ne disparut pas aussi facilement. Les Afro-Américains aux États-Unis ont vécu une Amérique très différente de celle encensée dans de nombreux chants et continuent de le faire dans le présent lorsque le spectre de l'esclavage racisé se manifeste encore par de terribles inégalités en ce qui concerne les soins médicaux, les perspectives sociales et la justice devant la loi.

Sur le plan administratif, les territoires américains faisaient partie du royaume d’Espagne, mais sur le plan économique, ce sont de fait des colonies gérées et exploitées par la métropole. En 1592, une rébellion éclate en Équateur, contre l’impôt décrété par l’Espagne. Cette révolution trouvera une issue grâce à la médiation des Jésuites. Mais jésuites et colons ont des intérêts divergents, les rivalités s’accentuent, au moment où en Europe la Cie de Jésus entre en disgrâce, ce qui aboutira à la disparition de ses activités. On doit aux jésuites des qualités d’organisation exceptionnelle et la fondation de plusieurs villes, dont São Paulo en 1554. Pour redonner de la vigueur à la région, en 1776, devant la difficulté à administrer un si grand territoire et de façon à dynamiser les activités commerciales, l’empire espagnol procède à de nouvelles subdivisions, marquant la fin d'une ère de gestion centralisée rigide et le début des aspirations autonomistes des populations coloniales.

tags: #enconvienda #plantation #esclaves