Les rangées d'arbres verts s'étendent à perte de vue, une mer d'argent sous le soleil ardent de l'Andalousie. Plantés dans une terre assoiffée et marquée par le climat, les oliviers constituent la fierté de la province de Jaén, véritable cœur battant de l'oléiculture espagnole. Ce paysage emblématique, souvent qualifié de "désert vert", est le théâtre d'une production qui façonne l'économie et l'identité de la région, et par extension, de l'Espagne entière. Avec 550 000 hectares dédiés à cette culture ancestrale, Jaén se positionne comme le premier producteur d'huile d'olive du pays, fournissant chaque année la moitié de la production nationale, et plus de 20 % du total mondial. Les États-Unis et l'Europe constituent les principaux marchés pour les huiles produites dans cette province andalouse.

L'Andalousie, Berceau de l'Olivier Espagnol
L'Andalousie, communauté autonome aux dimensions généreuses, abrite la plus vaste superficie d'oliveraies en Espagne. Les conditions climatiques y sont particulièrement favorables à la culture de l'olivier, et l'expertise accumulée par ses habitants au fil des générations confère à la région une place prépondérante dans ce secteur. La production se divise principalement entre les olives de table, avec des variétés emblématiques comme la Manzanilla Sevillana, l'Hojiblanca et la Gordal Sevillana, dont Séville, Cordoue et Malaga sont les provinces phares. Parallèlement, la production d'huile d'olive y est dominante, avec Jaén en tête, suivie de Cordoue, Séville, Malaga et Grenade.
Au sein de cette région fertile, la variété Picual occupe une place de choix. C'est la variété d'olive la plus importante en Espagne, couvrant plus d'un million d'hectares, principalement dans la province de Jaén, mais aussi de manière significative à Cordoue, Grenade et Séville. Sa culture est en pleine expansion, tant en Espagne qu'à l'international, grâce à son rendement élevé et à la qualité de son huile. Les olives Picual, riches en matières grasses, permettent d'obtenir un meilleur rendement, faisant de cette variété un choix privilégié pour les oliveraies intensives. L'huile d'olive Picual est réputée pour sa stabilité à l'oxydation et sa teneur élevée en oléocanthal, un composé aux propriétés bénéfiques pour la santé.
D'autres variétés andalouses jouent également un rôle crucial. L'Hojiblanca, troisième variété la plus cultivée en Espagne, se distingue par sa grande résistance à la sécheresse, la rendant particulièrement adaptée à des régions comme Cordoue, Malaga, Séville et Grenade. Elle est appréciée tant pour la production d'olives de table, notamment les olives noires, que pour la qualité de son huile. La Manzanilla Sevillana, quant à elle, est une variété d'olive de table par excellence, renommée pour son assaisonnement des olives vertes. Bien que moins courante pour la production d'huile, son huile est appréciée pour son goût, son arôme et sa résistance à l'oxydation.
La Gordal Sevillane, avec ses olives de grande taille, est une variété de table très prisée, principalement cultivée à Séville. Sa transformation en huile est moins courante en raison de son faible rendement et de sa moindre stabilité. La Picudo, originaire de Cordoue, est une variété rustique à rendement élevé, produisant une huile d'olive extra vierge au goût très apprécié. Le Pajarero, également de Cordoue, est connu pour ses grosses olives et la haute qualité de son huile vierge extra. Le Royal de Cazorla, issu de la province de Jaén, gagne en importance pour son huile d'olive distinctive et son arôme fruité. Enfin, le Lechín de Granada, cultivé principalement à Grenade, est apprécié pour sa capacité de conservation en tant qu'olive noire de table et pour sa rusticité.
Les Diversités Régionales de l'Oléiculture Espagnole
Au-delà de l'Andalousie, d'autres communautés autonomes espagnoles contribuent significativement à la production oléicole nationale. La Castille-La Manche, par exemple, est une région où la culture de l'olivier est principalement orientée vers la production d'huile d'olive. La province de Ciudad Real y est la plus grande productrice, suivie de Tolède. La variété Cornicabra domine cette région, étant la deuxième variété la plus cultivée en Espagne avec environ 270 000 hectares. Sa rusticité, sa résistance au froid et son rendement élevé en font un choix idéal pour la production d'huile, notamment sous les appellations d'origine protégée (AOP) Montes de Toledo, Campo de Montiel et Campo de Calatrava. La variété Castellana, ou Verdeja, également originaire de Castille-La Manche, est protégée par l'AOP Huile de l'Alcarria.
L'Estrémadure, quant à elle, cultive des variétés d'olives traditionnelles polyvalentes, destinées à la fois à la table et à la production d'huile. Des cultures intensives modernes sont introduites, notamment à Badajoz, laissant présager une augmentation de la production d'huile d'olive dans la région. Parmi les variétés notables, on trouve la Manzanilla Cacereña, ancienne et polyvalente, produisant une huile fruitée et agréable, prisée par les embouteilleurs italiens. La Verdial de Badajoz, avec ses olives de grande taille, est excellente pour la production d'olives vertes de table et d'huile d'olive stable et de qualité. La Morisca, autre variété ancienne de Badajoz, s'adapte bien à la sécheresse et aux sols pauvres, produisant une huile appréciée. L'Olivier Cornezuelo, bien que moins étendu, est reconnu pour la grande qualité de son huile, protégée par l'AOP Huile de Monterrubio. Enfin, la variété Pico Limón est en expansion grâce à ses bonnes caractéristiques pour les olives de table et la production d'huiles de haute qualité.
La Communauté valencienne possède également un patrimoine oléicole ancien, avec des oliviers millénaires dont l'huile atteint des prix considérables. La variété Villalonga y est prédominante, adaptée à la récolte mécanisée et produisant une huile d'olive à rendement élevé. La Blanqueta, avec ses arbres peu vigoureux mais très productifs, est intéressante pour les plantations en haies et produit une huile fruitée et sucrée, bien que d'une stabilité oxydative plus faible. La Farga, dont de nombreux oliveraies sont centenaires, voire millénaires, est également destinée à la production d'huile, bien qu'elle soit progressivement remplacée par des variétés plus productives. L'Alfafara est une variété très ancienne, potentiellement introduite par les Phéniciens.

L'Évolution de l'Oléiculture Espagnole : De la Tradition à l'Intensification
L'héritage oléicole espagnol, qui remonte à l'Antiquité, a connu une transformation majeure au cours des cinquante dernières années. La période des années 1970 a été marquée par une crise, avec une augmentation significative des salaires des récolteurs sans une hausse proportionnelle du prix de l'huile, entraînant une chute de la superficie cultivée. Cependant, des plans de reconversion et de restructuration, soutenus par des aides européennes et le développement de l'irrigation dans les années 1980, ont relancé le secteur. La surface d'oliveraies a augmenté de plus de 25 % en vingt ans, et la production a été multipliée par trois, passant de 400 000 à 1,4 million de tonnes.
Le développement de l'irrigation a été un facteur déterminant dans cette relance. Si l'oliveraie espagnole a toujours été traditionnellement cultivée en sec, bénéficiant de sols profonds et d'une pluviométrie souvent suffisante, la réponse productive aux apports d'eau a conduit à une généralisation de l'irrigation, notamment en Andalousie. Aujourd'hui, environ 30 % des surfaces espagnoles sont irriguées, offrant des rendements plus élevés que les vergers pluviaux. Les réservoirs d'eau, comme le réservoir de Giribaile dans la province de Jaén, témoignent de cette adaptation, obligeant les oléiculteurs à se regrouper pour une gestion plus efficace des ressources hydriques.
La recherche et l'expérimentation, particulièrement à Cordoue, ont joué un rôle crucial dans cette mutation. Le développement de techniques optimales de production de plants par l'université de la ville et l'IFAPA a permis une mise à disposition rapide de plants homogènes et à forte croissance, favorisant l'explosion des plantations. La prise en compte de la gestion de la lumière et du volume du houppier, grâce à la conduite en monotronc et à une densité de plantation adaptée, a permis une meilleure optimisation de la surface foliaire et une valorisation accrue de l'ensoleillement.
La mécanisation du verger, avec l'introduction de vibreurs de troncs et de machines autonomes, a également contribué à réduire les coûts de récolte et à pallier la raréfaction de la main-d'œuvre. L'Espagne tend ainsi à reconvertir son oliveraie traditionnelle vers un modèle plus compétitif, intensif ou superintensif, dans le but d'améliorer la production tout en diminuant les coûts.
Défis Contemporains et Avenir de l'Oléiculture Espagnole
Malgré les succès, le secteur oléicole espagnol est confronté à des défis majeurs. L'harmonisation réglementaire européenne sur l'usage des produits phytosanitaires, les problèmes d'érosion des sols et la tendance à la baisse de la consommation nationale préoccupent les acteurs de la filière. La rentabilité de certains types de vergers est remise en cause, entraînant l'arrachage de milliers d'arbres pluricentenaires.
Un enjeu particulièrement sensible concerne le remplacement des oliveraies centenaires par des méga-centrales solaires, une tendance qui suscite une vive opposition. Dans des régions comme l'Andalousie, des projets visent à sacrifier des centaines de milliers d'oliviers séculaires pour implanter des infrastructures photovoltaïques. Cette situation soulève des questions paradoxales sur la décarbonisation, car les oliviers centenaires représentent des réservoirs naturels de carbone considérables. La perte de ces arbres ancestraux a non seulement des conséquences climatiques, mais aussi socioéconomiques et culturelles, menaçant le patrimoine agricole, culturel et environnemental de ces territoires.
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La question de la transparence dans les procédures d'expropriation pour ces projets est également dénoncée, de nombreux propriétaires fonciers se sentant contraints de signer des baux sous la menace. La plateforme Campiña Norte milite pour une plus grande éthique et une meilleure information des populations locales.
Face à ces défis, le travail en coopération pourrait offrir une solution pour améliorer la rentabilité des exploitations andalouses, souvent encore trop traditionnelles. L'ambition de l'Espagne est claire : améliorer la production, diminuer les coûts, et rester le leader mondial de l'huile d'olive, tout en préservant son précieux patrimoine oléicole. La mutation de l'oliveraie espagnole ne doit pas se faire au détriment de ce patrimoine, une grande menace à l'heure de la préservation de la biodiversité.
En chiffres, l'Espagne confirme sa domination : 2,77 millions d'hectares d'oliviers, soit 24 % de la surface mondiale. En 2021-2022, le pays a produit 1,487 million de tonnes d'huile d'olive, représentant 65 % de la production européenne. La consommation par habitant est la plus élevée au monde (11,2 L/an), et l'Espagne est le premier exportateur mondial avec 37 % des volumes échangés. La superficie des terres consacrées à la culture de l'olivier continue d'augmenter, avec une légère progression de 0,7 % par rapport à 2020, dont près de 93 % sont dédiés à la production d'huile. Cette expansion n'est cependant pas uniforme sur tout le territoire, avec des hausses notables aux îles Canaries et en Castille-et-León. L'augmentation potentielle du nombre d'oliveraies biologiques, confirmée par une hausse de 6,4 % en 2020 par rapport à 2019, pourrait offrir une nouvelle voie de développement durable.
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