Le maraîchage, secteur vital de l'agriculture française, est en constante évolution, confronté à des impératifs de rentabilité, d'innovation technologique et de respect de l'environnement. L'entreprise EARL Charles Vinet, implantée à Machecoul-Saint-Même, en Loire-Atlantique, incarne parfaitement cette dynamique complexe. Dirigée par Charles Vinet et son cousin Jean-François Vinet, l'entreprise se positionne comme un acteur majeur dans la culture de tomates, concombres et légumes de plein champ. Cependant, cette position de leader s'accompagne de défis significatifs, notamment en matière de conformité environnementale et de gestion énergétique, tout en cherchant constamment des solutions innovantes pour une production durable.
Une Entreprise Historique et Étendue
Installés en 2001 par reprise de l’exploitation familiale, Jean-François Vinet et son cousin Charles exploitent trois sites en tomate, concombre et légumes de plein champs en Loire-Atlantique et Vendée. Le site historique de Machecoul, en Loire-Atlantique, s'étend sur une superficie considérable, comprenant 20 hectares de serres dédiées à la culture de tomates et 150 hectares de plein champ pour la production de mâche et de muguet. Cette expansion témoigne de la vision et de l'engagement de la famille Vinet dans le secteur maraîcher, faisant d'eux l'une des plus importantes entreprises de Machecoul-Saint-Même. L'entreprise emploie environ 250 salariés, soulignant son rôle économique et social significatif dans la région.

Les Enjeux Énergétiques au Cœur de la Production
Dans le maraîchage sous serre, l’énergie représente le deuxième poste de charge le plus important, comme le rappelle Jean-François Vinet. Cette réalité pousse les maraîchers à optimiser leurs systèmes de chauffage et à rechercher des sources d'énergie diversifiées. Le site de Machecoul est équipé de manière hybride pour répondre à ses besoins énergétiques, disposant de cinq cogénérations, d'une chaudière à bois et d'une chaudière à gaz.
Historiquement, le Groupement maraîcher Vinet a été l'une des premières exploitations en France à s'équiper de cogénération. Dès 1998, avec l’instauration de l’obligation d’achat de l’électricité, l’exploitation alors gérée par les parents de Jean-François s’équipe d’une cogénération, puis d’une deuxième en 1999. Jean-François Vinet note que l’obligation d’achat apportait de la lisibilité, offrant un cadre stable pour les investissements. Au début des années 2000, les contrats sont devenus plus flous, ce qui a incité l'entreprise à installer une chaudière à bois. Par la suite, avec le contrat C13, la cogénération est redevenue rentable, conduisant à un réinvestissement dans deux moteurs supplémentaires, ce qui a permis de réduire les coûts de chauffage.
Aujourd'hui, la cogénération est utilisée pour chauffer les serres de novembre à mars, période durant laquelle elle permet également de vendre de l'électricité sur le réseau. La chaudière à bois, alimentée à partir de bois de récupération local, est principalement utilisée d'avril à octobre. Jean-François Vinet souligne que le bois permet de moins dépendre des énergies fossiles et peut aider à lisser les coûts de l’énergie. Cependant, il reconnaît que l'entretien, la maintenance et la réglementation sur les rejets sont contraignants. De plus, avec un prix du bois stable, voire en hausse, et un prix du gaz en baisse, la rentabilité de cette source d'énergie diminue. Malgré ces défis, le maraîcher croit en l’avenir de la cogénération. Dans l’Ouest et le Sud-Est de la France, il existe un déficit de production d’électricité, et les cogénérations des maraîchers nantais représentent 200 MW, soit le quart d’une centrale nucléaire. Les opérateurs électriques ne pourront se passer de l’électricité de ces cogénérations, même si cela implique pour les maraîchers d'apprendre à fonctionner sur le marché libre.

Défis Environnementaux et Conformité Réglementaire
L'engagement de l'EARL Charles Vinet dans la production maraîchère s'est trouvé récemment confronté à des problématiques de conformité environnementale. Didier Favreau, maire de Machecoul-Saint-Même, a dû rassurer ses administrés suite à l’affichage d’arrêtés préfectoraux concernant la société, située à La Haute-Pommeraie. Une des deux chaudières à bois que l’entreprise utilise pour les 17 hectares de serres où sont cultivées des tomates, ne répondait plus aux normes environnementales.
Le 23 juillet 2019, un inspecteur de l’environnement a effectué une visite surprise sur le site. Les constats ont été multiples et préoccupants :
- La présence d’environ 6 000 m3 de bois déchets ne répondant pas à la définition du bois biomasse. Ces déchets incluaient des palettes peintes, du bois de démolition, du bois d’ameublement et des plastiques.
- La présence de combustibles issus du broyage de bois déchets, n’ayant pas vocation à être brûlés dans les deux chaudières du site.
- La présence de cendres, issues de la combustion du bois déchets broyés, stockées en big-bags.
Face à ces résultats négatifs, Charles Vinet, se disant « pas à l’aise », a dû prendre des mesures immédiates. Un mois plus tard, le 23 août, la préfecture de Loire-Atlantique a exigé l’évacuation sans délais du stockage de bois déchets, de bois déchets broyés et des cendres, vers une filière de traitement autorisée. L’exploitant s'est également vu dans l’obligation de surveiller l’impact des installations sur le milieu, notamment sur les végétaux destinés au fourrage des animaux ou à la consommation humaine.
Pour sa défense, Charles Vinet a rappelé que les normes environnementales sont en constante évolution et qu'elles avaient été modifiées en décembre précédent. Concernant la plateforme de stockage de bois, il a précisé qu'elle avait été « vue avant tout le travail qui doit être fait pour broyer le bois ». Il a ajouté que lorsque le bois arrive, il faut le travailler pour le sortir du statut de déchet. En conséquence des arrêtés, les deux chaudières à bois ont été fermées fin juin. Selon le dernier arrêté préfectoral daté du 17 septembre 2019, l'entreprise devait informer la préfecture de ses intentions dans les quinze jours, à savoir si elle allait changer la chaudière de 2009 ou ne pas la renouveler. Pour l'instant, Charles Vinet s’entoure de cabinets d’études pour la surveillance des végétaux, comme l’exige la préfecture, afin d'évaluer l’impact des rejets atmosphériques.
Une chaufferie biomasse, un enjeu économique et environnemental
L'Innovation au Service de l'Environnement : la Méthanisation et la Récupération de CO2
Au-delà des défis, l'EARL Charles Vinet s'inscrit également dans une démarche d'innovation majeure, notamment par son implication dans la méthanisation et la récupération de CO2, une première en France. Fin 2019, l’unité de méthanisation de la SAS Méthatreil est entrée en fonctionnement à Machecoul. Cette initiative associe les éleveurs laitiers Erwan Bocquier et Aymeric Egonneau, un ancien éleveur Dominique Pilet, et les maraîchers Jean-François et Charles Vinet.
Une des préoccupations majeures pour les maraîchers est l’approvisionnement en CO2 pour les serres de tomate. Jean-François Vinet indique que l'entreprise consomme 4 000 tonnes de CO2 par an sur le site. Actuellement, la chaudière à gaz est équipée d’un condenseur pour récupérer le CO2 des fumées, mais la chaudière à bois et les cogénérations ne le sont pas. L'investissement pour récupérer le CO2 des fumées des cogénérations serait trop élevé par rapport aux besoins durant la période de novembre à mars, quand les plants sont peu développés, les jours courts et la capacité de photosynthèse limitée. L’essentiel du CO2 est donc acheté sous forme liquide à une usine de Seine-Maritime, mais l'entreprise a déjà subi trois ruptures d’approvisionnement, dont une de plusieurs mois en 2018. Étant à 400 km de l'usine et celle-ci privilégiant d’autres débouchés, notamment les boissons gazeuses, les maraîchers sont généralement les derniers servis. Dès que la production diminue en raison de maintenances ou de pannes, ils sont les premiers à ne plus être livrés, ce qui a longtemps poussé l'entreprise à chercher d'autres sources d’approvisionnement.
La méthanisation est apparue comme une piste prometteuse. Jean-François Vinet précise que le biogaz issu d’un méthaniseur est constitué à 55 % de méthane et 45 % de CO2. Jusqu’ici, en France, le CO2 était perdu. En 2018, les maraîchers ont trouvé une solution grâce à des éleveurs laitiers voisins, Erwan Bocquier et Aymeric Egonneau, qui souhaitaient construire un méthaniseur pour traiter leurs effluents et cherchaient des partenaires financiers. Ensemble, ils ont créé la SAS Méthatreil et installé une unité de méthanisation innovante. Le méthaniseur permet de traiter tous les effluents. Et grâce au processus de liquéfaction du CO2 du biogaz mis au point par la société Verdemobil, ce CO2 est récupéré et peut être utilisé dans les serres des Vinet.
Cet investissement représente 5 millions d'euros pour le méthaniseur (Agri-Komp) et 1 million d'euros pour le dispositif de liquéfaction du CO2, avec le soutien de subventions (200 000 € de la Région et 135 000 € de l’Ademe). Erwan Bocquier explique le processus : le biogaz passe dans un tube à -20°C, où le CO2 se liquéfie tandis que le méthane ne le fait pas, permettant ainsi de les séparer. Le CO2 liquéfié est stocké dans une bonbonne, avant d’être transporté par camion jusqu’aux serres où les maraîchers ont également investi en stockage. Pour garantir la rentabilité de la méthanisation, le CO2 est pour l’instant acheté par les maraîchers au prix du marché. À terme, le méthaniseur permettra de récupérer 1 300 tonnes de CO2 par an, soit un tiers des besoins de l'entreprise.
La « ration » du méthaniseur est constituée à 75 % de fumiers et lisiers, 10 à 20 % de Cive (Culture intermédiaire à vocation énergétique), 3 % de maïs, et le reste de feuilles de tomate, d'écarts de pomme de terre et de déchets de fruits et légumes provenant du MIN de Nantes. Le prix de vente du méthane varie selon la part de maïs, l’objectif de l’État étant de ne pas favoriser l’utilisation de cultures alimentaires pour la méthanisation. Erwan Bocquier précise que le maïs permet d’équilibrer la ration, et que les feuilles de tomate et déchets de fruits et légumes ont également de l’intérêt. Le rendement en méthane, généralement de 53 à 54 %, atteint ici 55 à 56 %. Ce projet illustre la capacité de l'entreprise à intégrer des solutions technologiques avancées pour une agriculture plus autonome et respectueuse de l'environnement, tout en faisant face aux défis réglementaires et aux fluctuations du marché de l'énergie.

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