L’Épopée de la Pelouse : De l'Aristocratie à la Conquête des Banlieues

La pelouse, ce tapis de verdure qui s’étend sur de vastes surfaces, domine le paysage dès qu’on quitte le centre-ville, son béton et son asphalte. S’il y a un élément qui domine nos banlieues, c’est bien la pelouse. Rares sont les maisons qui n’en ont pas… et beaucoup de maisons n’ont comme décoration vivante que la pelouse. Conquérante de la banlieue, la pelouse y a fait tranquillement sa place, devenant le symbole d’une nature sous contrôle et d’un marché puissant.

Vue aérienne d'un quartier résidentiel pavillonnaire typique avec ses pelouses uniformes

Les origines : Du pâturage communal au tapis vert de Versailles

Les premières pelouses furent probablement les prés communaux, courants en Europe au Moyen Âge. Les citoyens du village avaient le droit d’y faire paître leurs vaches, moutons, chevaux, etc. Ce broutage constant donna une prairie très courte qu’on appela pelouse, de l’occitan pelosa, issu du latin pilosus pour «poilu», sans doute parce que l’aspect de la surface couverte d’herbe tondue rappelait celui des poils. L’aristocratie adopta le style autour de ses châteaux, toujours maintenu, au début, par le bétail.

Quand André Le Nôtre conçut les jardins de Versailles pour Louis XIV, à la fin du XVIIe siècle, il y inclut un vaste «tapis vert» (aussi appelé «allée royale»), un parterre de végétation tondue au moyen de faux et situé dans la grande perspective du château. Certainement l’une des premières pelouses d’apparat de l’histoire. Le climat frais et humide du centre ouest de l’Europe permettait une telle innovation. Il est difficile d’imaginer la pelouse évoluer sous les climats chauds et arides de la Mésopotamie ou de l’Égypte.

L’esthétique britannique et le jardin à l’anglaise

Le règne du jardin à la française, hautement géométrique et aux haies précisément taillées, conçu pour montrer la puissance de l’humain et sa domination totale de la nature, fut de courte durée. Le jardin à l’anglaise se caractérise par un paysage bucolique où un gazon vert domine. Ce style proposait un retour à une allure plus naturelle, une redécouverte de la nature… mais d’une nature améliorée.

Brown concevait des paysages bucoliques au parcours sinueux marqués de collines artificielles, de lacs aux formes asymétriques, de ruisseaux en serpentin, de bosquets apparemment naturels, etc. Pour relier tous ces éléments, une pelouse ondulante et verdoyante. L’entretien était encore surtout fait par le bétail, qu’on empêchait d’approcher de la résidence par des ha-ha ou sauts-du-loup, des fossés spécialement conçus pour paraître invisibles de loin.

Illustration d'un jardin à l'anglaise avec ses courbes sinueuses et son gazon vallonné

L’idée du jardin à l’anglaise était de montrer que le propriétaire avait les moyens de consacrer de vastes quantités de terrain de grande valeur à des fins strictement esthétiques. On y tenait des garden-partys et des déjeuners sur l’herbe avec des centaines d’invités. Rappelez-vous l’aménagement du terrain, avec sa pelouse verte à perte de vue et ses grands conifères, de la série télévisée Downton Abbey.

La révolution mécanique : L’arrivée de la tondeuse

Les pelouses formelles à l'herbe bien taillée sont apparues en France dans les années 1700, entretenues par des animaux de pâturage ou coupées à la main à l'aide de cisailles et de faux. En 1830, l'Anglais Edwin Bear Budding a obtenu le brevet de la première tondeuse à gazon mécanique, basée sur un outil utilisé pour couper uniformément les tapis et composé d'une série de lames autour d'un cylindre. C’est encore un Anglais, Stephenson-Peach William, qui invente une tondeuse motorisée à vapeur, en s’étant inspiré du système d’Edwin Beard Budding.

Avec l’arrivée des premières tondeuses, timidement dans les années 1830, mais surtout à partir des années 1860, d’abord la petite noblesse, puis la classe bourgeoise s’emparèrent du style. Ainsi le prix d’entretien d’une pelouse chuta passablement. En 1902, Ransomes of Ipswich, une autre société anglaise, a produit la première tondeuse à gazon vendue dans le commerce et équipée d'un moteur à combustion interne.

“Cette tondeuse robot remplace vraiment un humain ? 😳”

En 1953, Briggs & Stratton a révolutionné l’industrie du gazon et du jardin en développant le premier moteur léger en aluminium. Ces dernières années, l'entreprise a fait des pas de géant dans l'écologisation de ses processus de fabrication en fabriquant des moteurs composés à 98 % d'aluminium recyclé. Des tondeuses à vapeur aux moteurs à essence modernes, les tondeuses à gazon ont parcouru un long chemin.

La démocratisation et le modèle de banlieue

Les Nord-Américains plus nantis suivirent attentivement les modes européennes et, surtout à partir des années 1870, les maisons commencèrent à s’entourer de gazon. C’était la naissance de la banlieue, jadis comme aujourd’hui dominée par la pelouse. La tondeuse abordable a grandement stimulé l’essor des pelouses de banlieue. Avec l’arrivée des tondeuses bon marché et de la semaine de travail de 40 heures juste avant la Seconde Guerre mondiale, la classe moyenne était prête à quitter la ville et à s’établir dans les banlieues jusqu’alors réservées aux riches. Et chaque petite maison devait s’entourer de gazon.

Aux États-Unis on a même pu entendre dans les années d’après-guerre : "défendre sa nation, c’est défendre son gazon". Le carré d’herbe soigné est devenu symbole d’hygiène, d’ordre et de propreté. Dans certaines villes un gazon mal entretenu est forcément lié à la "moralité douteuse" de son propriétaire.

Vers une nouvelle conscience écologique

Les premières pelouses furent composées de toute plante capable de survivre à une tonte régulière. Non pas uniquement des graminées, mais un mélange de plantes: trèfle, plantain, pissenlit, camomille, etc. Le vert de golf allait influencer les pelouses. Pendant ce temps, le golf gagnait aussi du galon et bien que monsieur et madame Tout-le-Monde n’avaient pas encore les moyens de jouer à ce sport d’élite, ils voyaient les verts de golf, où toute plante autre que les graminées était bannie, et ils voulurent la même chose.

Schéma comparatif entre une pelouse traditionnelle monospécifique et une écopelouse riche en biodiversité

L'écopelouse, soit une pelouse qu’on ne fait que tondre, qu’on n’arrose pas, qu’on ne traite pas aux pesticides ni aux herbicides, qu’on ne fertilise pas autrement que par l’herbicyclage, gagne modestement du terrain. On voit aussi de plus en plus de potagers sur les terrains, même en façade. Quelques pissenlits rendent la pelouse plus intéressante. Si, dans les années 50, laisser fleurir trop de pissenlits valait des regards de travers, désormais, s’il n’y a plus aucun pissenlit, on vous soupçonne d’empoisonner l’environnement.

La domestication des zones herbeuses est "une construction historique" et selon François Jarrige « un vaste business qui engouffre chaque année des quantités astronomiques d’eau, de pesticides et d’essence ». L’étude de l’histoire a pour but de desserrer l’emprise du passé. Elle nous permet de tourner la tête à notre guise, et de commencer à repérer des possibilités que nos ancêtres n’auraient su imaginer. Libre à vous de vous débarrasser de ce legs culturel des ducs, des nababs capitalistes et des Simpson, pour imaginer plutôt un jardin de pierre japonais ou une création entièrement nouvelle.

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