Le café, aujourd'hui deuxième produit le plus échangé dans le monde après le pétrole, possède une genèse intimement liée aux structures coloniales et aux systèmes d'exploitation humaine les plus brutaux. Si l'Éthiopie est le berceau originel de la consommation du fruit du caféier, les puissances européennes ont, dès le XVIIe siècle, entrepris de mondialiser sa culture. Cette expansion, loin de n'être qu'une aventure commerciale, a reposé sur une déportation massive d'êtres humains et la mise en place de structures agraires coercitives dont les répercussions sociales et écologiques perdurent jusqu'au XXIe siècle.

De l’indigence à l’impératif colonial : L’exemple de l’île Bourbon
Cette tranche d’histoire a montré le peu d’intérêt de la Compagnie des Indes pour le développement de l’île Bourbon (La Réunion). La pauvreté y était très grande et les accès maritimes restaient difficiles. À un moment donné, il a même été envisagé de la vendre au Portugal. En 1708, un inspecteur de la Compagnie des Indes, nommé Hébert, voulut relever le défi de la pauvreté et redonner un souffle à l’île. Il y introduisit de nouveaux colons et surtout de nouvelles cultures : riz, blé, maïs et tabac, en priorité pour satisfaire les besoins des habitants.
Malgré cela, la colonie semblait se refermer sur elle-même. Peu de vaisseaux venaient s’y ravitailler, ce qui faisait que peu de produits arrivaient ou sortaient de l’île. En 1709, 113 propriétaires d’esclaves déclaraient posséder 384 esclaves, soit une moyenne de 3,3 esclaves par propriétaire. Dans cette période de misère mais d’autosuffisance alimentaire, il était établi que le critère d’aisance était de posséder au moins 5 esclaves. La Compagnie des Indes ne faisait pas preuve d’empressement pour développer l’île, qui était très pauvre. Les habitants vivaient dans une sorte de confinement, et la nostalgie due à l’insularité était fortement présente.
L’essor du café et la bascule vers le système plantationnaire
La France découvrit le café au début du XVIIIe siècle. Malgré une consommation réservée aux classes supérieures, la demande connut une accélération fulgurante. Au vu de l’expansion que prenait cette consommation, un mémoire fut adressé par la Compagnie des Indes au gouverneur de l’île, Parat, le 17 février 1711, et l’île Bourbon fut reconnue capable de s’adonner à cette culture. La France coloniale ne pouvait pas passer à côté de cette opportunité.
La main-d’œuvre locale étant loin d’être suffisante, le nombre d’esclaves augmenta considérablement. Madagascar constitua une énorme réserve, les conflits internes aux tribus débouchant sur la capture de prisonniers vendus comme esclaves. La proximité de l’île favorisa le transport par des « vaisseaux de côte ». Beaucoup d’esclaves partaient « marrons » pour constituer de véritables royaumes dans les hauts de l’île. Le roi Louis XV fit appliquer le Code Noir, adapté aux Mascareignes, prévoyant que les esclaves soient « instruits dans la religion catholique » tout en étant considérés comme des « biens meubles ».
Mémoires d'un esclave, Oluale Kossola | Faire l'histoire | ARTE
Une mondialisation bâtie sur le travail forcé
L'agriculture de plantation ne fut pas propre à Bourbon. Les premières plantations de canne à sucre furent créées en 1432 après la colonisation portugaise de Madère. Au Brésil, les Portugais commencèrent par assujettir les Tupi, qui s'avérèrent peu adaptés au travail routinier de l'agriculture. La solution portugaise fut de se tourner vers l'esclavage africain.
L'essor de la production de sucre dans les Caraïbes, notamment à Saint-Domingue, à la Martinique et en Jamaïque, alimenta une croissance massive de l'esclavage africain. Le cacao fut la deuxième culture de plantation après le sucre au Brésil. En 1679, Pierre II du Portugal émit une directive encourageant les propriétaires terriens à planter des cacaoyers, transformant cette culture en priorité économique. Plus tard, le café supplantera le sucre dans de nombreuses régions. En 1850, dans la région de São Paulo, quatre fois plus d'esclaves travaillaient sur le café que sur le sucre.
Systèmes de recrutement et mutations de la main-d’œuvre
Après l’abolition de l’esclavage dans les colonies britanniques (1830) et françaises (1848), les systèmes de travail forcés mutèrent. Au Brésil, les propriétaires attirèrent des pauvres Européens (principalement des Italiens) en tant que colonos. Ils étaient, en fait, des serviteurs sous contrat qui devaient rembourser le coût de leur transport.
Ailleurs, comme à Java, les Néerlandais imposèrent un vaste système de culture forcée. Au Sri Lanka, les planteurs britanniques utilisèrent les Tamouls du sud de l'Inde comme travailleurs sous contrat (« coolies »). Ces systèmes, bien que techniquement « libres », maintenaient les travailleurs dans une dépendance absolue, souvent par le biais de la servitude pour dettes. Au Guatemala, les Mayas furent forcés de récolter le café sur leurs terres ancestrales. Même au XXe siècle, ces modèles persistent : les populations indigènes sont encore contraintes de récolter le café, le caoutchouc et l'huile de palme, souvent dans des conditions proches de l'esclavage.

Émergence d’une conscience critique
Malgré la brutalité du système, une rupture intellectuelle s'opéra à partir de 1750. À l'île Bourbon, les poètes Evariste de Parny et Jean Antoine Bertin échangèrent une correspondance témoignant d'un esprit critique vis-à-vis de l'esclavage. De Parny écrivait : « Nous possédons des esclaves, ils cultivent nos champs et nous appelons cela prospérité. Mais quel nom donne cette félicité bâtie sur leurs larmes ? ». Cette sensibilité humaniste trouva son écho dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, qui affirma que « les hommes naissent libres et égaux en droit ».
Le café aujourd'hui : Entre héritage colonial et commerce équitable
Le paradoxe de l'histoire est que le café est aujourd'hui le produit phare du « commerce équitable ». Il s'agit de donner la possibilité aux petits producteurs de bénéficier d'un prix d'achat indépendant de celui du marché, leur assurant une rémunération supérieure à leurs coûts de production. Cependant, ce commerce reste marginal, représentant moins de 0,1 % du commerce mondial.
Les grandes multinationales, telles que Nestlé, Sara Lee ou Lavazza, continuent de dominer la collecte mondiale. Elles ont développé des plantations de Robusta, moins raffiné mais plus productif, pour faire pression sur les prix à la baisse. Aujourd'hui, la dévastation des forêts tropicales pour l'huile de palme ou le café suit le modèle séculaire de l'agriculture de plantation, où les populations locales, privées de leurs terres, n'ont d'autre choix que de travailler dans des conditions dégradantes. Le café, produit mondialisé, continue de faire rêver les consommateurs tout en dissimulant, derrière chaque tasse, les conséquences sociales et écologiques d'une diffusion planétaire qui n'a jamais totalement rompu avec ses origines coloniales.