« Heureux qui comme Eugène a fait un beau voyage et puis s’en est allé, plein d’usage et raison, vivre en Terre d’Aveyron le reste de son âge ! » Cette adaptation libre d'un classique de la littérature française résume parfaitement le parcours singulier d'Eugène Driquert, un maraîcher qui a trouvé dans les terres aveyronnaises bien plus qu’un simple lieu de production : un véritable projet de vie. Aujourd'hui, il proclame avec fierté : « C’est ma 5e saison à Vabre-Tizac et ma 3e année sur le marché de Villefranche ». Son cheminement, loin d’être linéaire, illustre une transition profonde vers une agriculture à taille humaine, consciente et résolument tournée vers le collectif.

Un refus du modèle industriel : la quête de sens
Le choix du maraîchage diversifié n’est pas le fruit du hasard, mais celui d’une réaction viscérale face au modèle agricole conventionnel. Fils et petit-fils de paysan dans le Calvados, Eugène Driquert avait opposé un « non » catégorique à la reprise de la ferme familiale normande. « Je ne voulais pas subir la charge mentale qu’assumaient mes parents entre leurs 50 vaches laitières et les céréales qui vont de pair. Surtout, je les voyais malheureux, malheureux de dépendre des aides et de ne rien maîtriser : ni le prix du lait, ni le travail, ni le revenu ! »
Cette conviction le poursuit alors que, nanti de ses études agricoles, il passe du culturel au social et se retrouve conseiller pour la chambre d’Agriculture. Cette expérience, bien qu’enrichissante, agit comme un révélateur. Il ressent l’envie de participer à la vie culturelle et sociale d’un territoire. Il s’installe d’abord comme cotisant solidaire dans le Tarn avant de jeter son dévolu sur l’Aveyron, un département offrant le compromis idéal entre ruralité et dynamisme social.
L’odyssée agricole : une formation par le voyage
Avant de poser ses valises à la ferme du Puech Deltour, à Vabre-Tizac, Eugène Driquert et son associé Robin José ont entrepris un périple initiatique de près de deux ans. « Nous étions sur la même longueur d’onde en matière de mode de vie sobre et respectueux de l’environnement », explique Robin José. Ce voyage était donc un bon test pour s'assurer qu’ils pouvaient s’entendre sur une exploitation commune.
Le duo a parcouru l’Europe, puis l’Iran, l’Inde et le Népal. « Nous passions de ferme en ferme à raison de quinze jours dans chacune », souligne Eugène Driquert, aujourd'hui âgé de 34 ans. Titulaire d’un BTS gestion de l’eau et ancien agent de la Chambre d’agriculture de l’Ariège, il a pu, grâce à ce tour du monde, piocher de très nombreux conseils techniques auprès d’exploitants accueillants. « L’expérience a été largement concluante. »
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La Ferme du Puech Deltour : Entreprendre en commun
À leur retour, le projet de s'installer en milieu rural devient une évidence. Après avoir visité plusieurs fermes et consulté militants et syndicats agricoles, ils ciblent la ferme du Puech Deltour, dont ils prennent possession en mars 2019. Ici, chacun gère sa propre production tout en prônant l’entraide.
Robin José, apiculteur, profite de cet environnement préservé : « Tout autour de la ferme, il n’y a que du bio, ce qui est une bonne chose pour les ruches. » Il possède 35 ruches avec un objectif ambitieux de 100 à 120 unités d’ici quatre ans. De son côté, Eugène Driquert, qui avait connu par le passé une situation un peu précaire en tant que maraîcher, a trouvé son bonheur avec 5 000 m2 de terre et, surtout, l’accès à l’eau dans son propre puits, une autonomie précieuse.
La production est diversifiée et respectueuse des cycles naturels :
- Maraîchage : Eugène cultive vingt-cinq légumes différents, restant au plus près des saisons et privilégiant des variétés anciennes ou peu courantes.
- Arboriculture et Apiculture : Production de châtaignes, pommes, prunes, figues et miel.
- Transformation : Confitures, marron naturel, farine de châtaigne, jus de pomme et plants de légumes au printemps.
L'ensemble de ces activités est certifié sous mention Nature & Progrès et label AB.

L'engagement vers la restauration collective
Le duo ne se contente pas de produire ; il cherche à structurer son impact sur le territoire. Ils croient fermement que « l’avenir, c’est l’association agricole ». Un projet majeur consiste à créer une filière légumes en direction de la restauration collective, notamment vers les écoles et les comités d’entreprise.
Ce modèle puise son inspiration dans des initiatives locales fortes, comme celle observée à Salles-Curan. Cette commune du plateau du Lévézou, riche de 1047 habitants, bénéficie d’un tissu social dense avec ses marchés de pays et ses services de proximité. L’association « Alliance et Vie », créée en 2017, y illustre parfaitement la réussite du circuit court. En alimentant les cantines scolaires (25 000 repas par an pour environ 200 enfants), elle permet aux jeunes générations de découvrir l’importance d’une alimentation raisonnée. Le succès de telles démarches conforte Eugène Driquert dans sa volonté de mutualisation entre maraîchers : « Il existe de la place pour tout le monde. »
La logistique du circuit court : une proximité organisée
Pour assurer la viabilité de leur exploitation, les deux paysans ont mis en place un système de distribution rigoureux et efficace :
- Vente directe : À la ferme, les mardis et vendredis sur rendez-vous.
- Marchés locaux : Présence au marché de Rodez le mercredi matin, au marché de La Fouillade le samedi, et au marché de Najac lors de la saison des plants.
- Points de livraison : Vabre-Tizac (mardi après-midi), Lunac (vendredi après-midi), et La Capelle Bleys (jeudi soir).
Cette organisation, basée sur la commande préalable, permet de limiter le gaspillage et de garantir une fraîcheur optimale des produits. C'est le cœur même de leur philosophie : une agriculture qui respecte le producteur, le consommateur et la terre qui les nourrit. En s'inscrivant dans ce réseau, Eugène Driquert démontre que le maraîchage en Aveyron n'est pas seulement une activité économique, mais un pilier de la revitalisation rurale.
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