L'Afrique face au défi alimentaire : Causes et conséquences des faibles récoltes

L'Afrique, continent aux ressources agricoles immenses, fait aujourd'hui face à un paradoxe persistant : nourrir une population en pleine croissance tout en demeurant fortement dépendante des importations alimentaires. Cette dépendance fragilise la souveraineté alimentaire de ses pays, les rendant vulnérables aux fluctuations des marchés internationaux, aux crises géopolitiques et aux aléas climatiques. Repenser l'agriculture en Afrique, c'est poser les bases d'un modèle économique plus autonome, plus résilient et mieux ancré dans les territoires. C'est aussi répondre à une urgence : celle de garantir un droit fondamental, celui de se nourrir dignement, localement, durablement.

Carte de l'Afrique illustrant les zones d'insécurité alimentaire

Un double choc pour l'agriculture africaine

Alvaro Lario, président du Fonds international de développement agricole (FIDA), affirme que « l'Afrique est confrontée à un double choc ». D'une part, les conflits internationaux, comme celui au Moyen-Orient et le blocage du détroit d'Ormuz, qui empêche toute exportation des pays du golfe Persique, tombent au plus mauvais moment pour l'Afrique, qui entre dans sa période de semis agricoles. En raison de ces conflits, toute la chaîne alimentaire, allant de la production à la distribution et à la commercialisation des denrées, est affectée. « Non seulement les agriculteurs pourraient perdre des revenus, compte tenu de la hausse des prix des engrais, mais les populations vont voir leur facture alimentaire grimper », avertit le président. D'autre part, le choc énergétique, avec l'envol des cours du pétrole et la hausse du prix des engrais, va renchérir les coûts de production à l'heure où la saison des plantations débute dans bon nombre de pays. Qu'il s'agisse d'azote, de phosphate, de potasse, nécessaires à la production d'engrais, les prix ont déjà augmenté de 30 %, voire de 60 %.

Même si le secteur agricole africain utilise moins d'engrais chimiques par rapport aux pays d'Asie - 48 kg par hectare contre 200 kg -, la flambée des cours va se traduire par des revenus beaucoup plus faibles. Alvaro Lario craint que « les petits agriculteurs qui ont déjà des difficultés à gagner leur vie pourraient même perdre l'intégralité de leurs revenus pour l'année, rien qu'en ensemençant leurs champs avec des engrais plus coûteux ». Cette situation est d'autant plus préoccupante que, si une majorité de petits agriculteurs ne s'en sort pas, « vous pouvez redouter des répercussions sur la jeunesse dont la proportion dans la population augmente. À terme, ayant moins d'opportunités sur le plan économique, des mouvements migratoires forcés vers les pays voisins sont possibles, ce qui pourrait augmenter les conflits dans la région », explique-t-il. L'Afrique importe chaque année 100 milliards de dollars de produits alimentaires.

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Vulnérabilité et dépendance alimentaire

L'Afrique n'est pas autosuffisante pour nourrir sa population. « L'Éthiopie, par exemple, a réussi à être indépendante pour son blé. Mais des pays comme la Somalie et le Soudan sont dépendants des importations à hauteur de 60 à 70 % pour se nourrir », relève le patron du FIDA. Dans son ensemble, « le continent importe chaque année 100 milliards de dollars de produits alimentaires », poursuit-il. Avec ce qui se passe au Moyen-Orient, la facture va nécessairement gonfler. « En mars, l'indice FAO des prix alimentaires a progressé de 2,3 %. Nous verrons probablement en avril une autre augmentation. L'inflation alimentaire est causée, pour moitié, par le renchérissement du prix des engrais, qui met du temps à se diffuser au niveau du prix final des denrées alimentaires. Il faut s'attendre à ce que le choc inflationniste soit véritablement effectif d'ici six à douze mois », redoute-t-il. « Quoi qu'il arrive dans le détroit d'Ormuz, l'impact est là. C'est très clair », ajoute-t-il.

Contrairement à une opinion largement répandue, la dépendance de l’Afrique subsaharienne aux importations de produits alimentaires est relativement modeste : de l’ordre de 15 à 20 % de la consommation. Cependant, elle pourrait s’accroître dans les prochaines décennies. L’image d’une Afrique incapable de se nourrir est profondément ancrée dans l’imaginaire non seulement des Occidentaux, mais également de beaucoup d’Africains. Elle imprègne les discours jusqu’à distordre la réalité, en noircissant à l’excès un tableau qui, en l’état, suscite pourtant des inquiétudes légitimes. Jacques Berthelot accuse la CNUCED (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement) de « propage[r] le mythe d’une énorme dépendance alimentaire de l’Afrique », un responsable de cette organisation ayant affirmé, le 11 août 2020, que « de 2016 à 2018, l’Afrique a importé environ 85 % de son alimentation de l’extérieur du continent, ce qui a conduit à une facture annuelle d’importation alimentaire de 35 milliards de dollars, qui devrait atteindre 110 milliards de dollars d’ici 2025 ».

Au terme d’une analyse minutieuse, J. Berthelot rectifie les chiffres. Selon ses estimations, sur la période 2016-18, la part des importations extra-africaines dans la valeur de la consommation alimentaire du continent était d’environ 18 % si l’on ne tient pas compte des exportations (composées essentiellement de produits peu consommés localement, comme le cacao) et de 6 % si l’on intègre celles-ci dans le calcul (autrement dit, si l’on raisonne en termes d’importations nettes). Pour l’Afrique du Nord, les parts correspondantes sont respectivement de 29 % et 20 % ; pour l’Afrique subsaharienne, de 13 % et 7 %. L’Afrique de l’Ouest serait même excédentaire, grâce en particulier aux exportations de cacao. Ces estimations sont cohérentes avec celles issues d’autres calculs, exprimant la quantité de chaque denrée en équivalent calories alimentaires.

Il faut mettre ces données en perspective. S’il est exact que l’Afrique a réalisé des performances remarquables en matière de production agricole ces dernières décennies, il est non moins vrai que la production par tête a stagné, voire régressé. Et si les importations restent relativement faibles, c’est en grande partie à cause de la prévalence de la pauvreté, qui limite la consommation des ménages. À la veille de la pandémie de Covid-19, près d’un cinquième de la population de la région (y compris l’Afrique du Nord) était sous-alimentée ; la moitié d’entre elle souffrait d’une insécurité alimentaire « modérée ou grave », selon les normes de la FAO. La crise sanitaire a aggravé la situation.

Graphique sur l'évolution de la production agricole par habitant en Afrique

Les défis de l'agriculture africaine

Parler des problèmes de l’agriculture africaine, c’est s’attaquer à une réalité aussi complexe qu’urgente. Le continent africain concentre environ 60 % des terres arables non encore exploitées à l’échelle mondiale, selon la Banque africaine de développement et la FAO, et pourtant, une grande partie de sa population reste exposée à l’insécurité alimentaire. Plusieurs facteurs structurels et conjoncturels se croisent pour expliquer ce paradoxe.

Sous-investissement chronique

Une fois de plus, le continent africain paie cher ses erreurs du passé. Pourtant, en 2003, à Maputo, dans une déclaration solennelle, les dirigeants africains s'étaient engagés à consacrer 10 % de leur budget national à l'agriculture pour atteindre une croissance annuelle de leur PIB agricole de 6 %. « Cela ne s'est pas produit. L'Europe, le Japon, les États-Unis, par le passé, ont fait de leur agriculture et de leur production alimentaire un choix stratégique et réalisé les investissements adéquats. C'est ce que l'Afrique n'a pas fait », indique Alvaro Lario. Selon lui, de nombreuses recherches montrent pourtant que l'agriculture et l'investissement dans les systèmes alimentaires sont 2 à 3 fois plus efficaces pour lutter contre la pauvreté, la faim et pour créer des emplois que tout autre secteur.

L'un des problèmes de nombreux pays africains est qu'ils sont étranglés par la charge de leur dette. « Ils y consacrent en moyenne entre 10 % et 25 % de leur budget national en raison de la hausse des taux d'intérêt. Aujourd'hui, ces pays ne peuvent pas faire face à ce choc parce qu'ils n'ont pas investi auparavant. À ce stade, il est difficile d'entrevoir une issue de ce problème », constate Alvaro Lario. Face à ce choc sans précédent, l'une des réponses serait peut-être de subventionner les prix d'achat des produits agricoles et l'énergie. « C'est très limité. Ce n'est qu'une mesure de très court terme qui n'est pas durable dans le temps », tranche le président.

L'impact du changement climatique

Les effets du changement climatique sont aujourd’hui palpables sur tout le continent. Dans le Sahel, les cycles de sécheresse sont de plus en plus rapprochés. En 2024, le Sénégal a connu des inondations exceptionnelles dans la région de Podor : plus de 16 000 hectares de cultures ont été détruits, touchant près de 250 000 personnes. Une situation similaire avait frappé le Mozambique et le sud du Malawi en 2023, lors du passage du cyclone Freddy. Ce dernier a provoqué la destruction de milliers d’hectares de cultures et des pertes humaines et économiques majeures pour les petits exploitants agricoles.

Le changement climatique, amplifié par les activités humaines, provoque des bouleversements globaux. Si ses effets concernent toute la planète, ils touchent de manière disproportionnée les populations les plus vulnérables. Selon la Banque mondiale, les 74 pays les plus pauvres ne sont responsables que d’un dixième des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Pourtant, ce sont eux qui subissent le plus durement les conséquences du changement climatique. Les 74 pays les plus pauvres dans le monde sont principalement situés en Afrique, en Asie et dans certaines îles du Pacifique. Parmi eux, on retrouve des nations comme le Niger, le Mali, le Burundi, le Malawi et la République Démocratique du Congo. Selon le rapport de synthèse AR6 du GIEC de 2023, les populations les plus vulnérables au changement climatique sont souvent celles qui ont le moins de ressources pour s’adapter. Environ 3,3 milliards de personnes vivent dans des zones très vulnérables, principalement dans le Sud global.

Le changement climatique contribue à des déplacements massifs de populations, appelés migrations climatiques, causés par des phénomènes tels que la montée du niveau de la mer, les sécheresses prolongées, et les inondations. Selon la Banque mondiale, le nombre de migrants climatiques internes pourrait atteindre 216 millions de personnes d’ici 2050, si les émissions de gaz à effet de serre ne sont pas réduites. Ces déplacements ont de lourdes conséquences économiques, sociales et politiques, comme l’aggravation des tensions sur les ressources naturelles, l’instabilité sociale et des pressions sur les infrastructures urbaines.

Les catastrophes naturelles liées au changement climatique, comme les ouragans, les sécheresses et les inondations, provoquent des pertes économiques importantes. En 2022, ces catastrophes ont causé des dégâts évalués à environ 275 milliards de dollars, selon le rapport annuel sur les catastrophes mondiales de Munich Re. L’agriculture est particulièrement touchée : les sécheresses et les inondations perturbent les récoltes, entraînant des pénuries alimentaires et des pertes de revenus pour des millions d’agriculteurs, notamment dans les pays en développement. La pêche est également impactée : le réchauffement des océans et l’acidification perturbent les écosystèmes marins, réduisant les stocks de poissons, ce qui met en péril les moyens de subsistance des communautés côtières.

L'augmentation des températures et la variabilité des pluies représentent une menace sérieuse pour le développement agricole et compromettent les efforts déployés par l’État et ses partenaires pour faire face à l’insécurité alimentaire. Des simulations réalisées par la FAO en 2008 montrent une baisse relativement importante de 20 à 50 % des rendements des cultures céréalières dans toute la bande sahélienne du Sénégal, à l’horizon 2050, du fait de la forte vulnérabilité de cette zone à la variabilité climatique. À Ziguinchor, l’une des Régions du Sénégal les plus arrosées (1200 mm/an en moyenne), l’agriculture est la principale activité des populations constituées de petits exploitants qui cultivent la terre sur des régimes fonciers traditionnels. Cette agriculture subit les effets néfastes du changement climatique (variabilité des pluies, salinisation des terres, l'apparition d'herbes envahissantes, pauvreté des sols, etc.) qui remet en question toutes les certitudes des paysans.

Ressources limitées pour les producteurs locaux

L’accès aux ressources de production reste inégal et souvent insuffisant. Peu d’agriculteurs ont accès à des crédits adaptés, à des intrants de qualité ou à une formation technique. Le plus souvent, ce sont des exploitations familiales de moins de deux hectares, travaillées à la main, avec peu ou pas de mécanisation. La recherche agronomique, lorsqu’elle existe, est souvent sous-financée ou déconnectée des réalités locales. Au Burkina Faso, par exemple, les pertes post-récolte dans la filière niébé atteignent régulièrement 30 à 40 %, notamment en raison du manque de systèmes de conservation adaptés. Au Maroc, la succession de sécheresses entre 2015 et 2024 a provoqué une baisse de 38 % du cheptel national, affectant lourdement les capacités de production et les équilibres écologiques des zones rurales.

À ces limites matérielles et climatiques s’ajoute un autre frein moins visible mais tout aussi stratégique : l’absence d’un cadre structuré pour accompagner l’agriculture biologique. Atoumasamba Sissoko, fondatrice de Trésors d’Afrique, souligne que « L’agriculture biologique exige des conditions précises de culture, mais aussi des structures de certification et de contrôle qui restent aujourd’hui embryonnaires dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. » Ce constat établit par une enfant de la diaspora est intéressant, car il souligne l’importance d’un accompagnement institutionnel fort pour permettre aux producteurs africains d’adopter des pratiques plus durables et compétitives, dans un marché où la demande en produits naturels explose, mais où l’accès à la certification reste un privilège réservé à quelques-uns.

L'appauvrissement des terres et la pression foncière

L’intensification agricole, lorsqu’elle est faite sans prise en compte des équilibres écologiques, conduit à une dégradation accélérée des sols. L’érosion, la baisse de fertilité, et la monoculture sont des tendances préoccupantes. Le problème majeur de l'agriculture en Afrique est que la base des ressources naturelles, et surtout la qualité des sols, ne cesse de se dégrader régulièrement. Les rendements des cultures en Afrique sont parmi les plus faibles au monde. Les pertes après récolte peuvent atteindre 50 % dans certaines zones. Selon les résultats de l’étude coordonnée par le Cirad, le scénario à 4°C de réchauffement risque d’engendrer une baisse importante des rendements, surtout pour les cultures qui bénéficieront d’une fertilisation azotée, alors même que celle-ci est aujourd’hui considérée comme nécessaire pour la sécurité alimentaire.

En Afrique Sub-saharienne, les exploitations cultivant du maïs obtiennent actuellement de très faibles rendements, par rapport à ce que l’espèce et le climat permettent quand les ressources en eau et en nutriments dans le sol sont suffisantes. Gatien Falconnier, premier auteur de l’étude et agronome au Cirad, explique : « Contrairement à une idée reçue très répandue, ce n’est en général pas une insuffisance des pluies qui est responsable de ces faibles rendements. C’est plutôt la faible utilisation de fertilisants organiques et minéraux sur des sols souvent très pauvres en nutriments, notamment en azote. » L’article montre que l'impact des changements climatiques sur la culture du maïs en Afrique sub-saharienne s'accroît avec la quantité d'azote apportée par les fertilisants. Avec une fertilisation azotée nulle, qui correspond à la majorité des pratiques agricoles actuelles, une hausse des températures de 4°C conduirait à une diminution des rendements de maïs d’environ 14 %. Avec une fertilisation azotée abondante (160 kg/ha) de l’ordre de celle appliquée dans les pays du Nord sur maïs, cette hausse des températures se traduirait par une baisse des rendements presque deux fois plus importante : 26 %.

Infographie sur l'impact du réchauffement climatique sur les rendements du maïs en Afrique subsaharienne

Gatien Falconnier souligne : « Il existe un large consensus scientifique sur la nécessité d’augmenter significativement le rendement des céréales en Afrique subsaharienne. Pour faire face aux enjeux de sécurité alimentaire de l’Afrique et du monde à l’horizon de la prochaine génération, il faut nécessairement apporter une fertilisation azotée aux sols, et il faut qu’elle soit durable et équilibrée entre les apports organiques et minéraux. » Les agriculteurs d’Afrique subsaharienne qui s'engageront pour cette nécessaire gestion intégrée de la fertilité de leur sol devraient donc ressentir de manière très accrue l'effet des changements climatiques. « Le défi à relever n’est pas de réduire le risque climatique dans les systèmes céréaliers bas-intrants qui prévalent actuellement en Afrique sub-Saharienne, qui sont d’ailleurs plutôt robustes vis-à-vis de ces risques. Il s’agit plutôt de réduire les risques associés à la transition vers des systèmes agroécologiques certes, mais plus intensifs. On peut, par exemple, optimiser le choix variétal, la fumure minérale et organique, et le choix des pratiques agronomiques au regard des contraintes locales des agriculteurs. Le développement d’instruments politiques et financier pour réduire ces risques et soutenir des stratégies d’adaptation pertinentes sera donc capital. »

Dans les pays du Maghreb, la raréfaction de l’eau s’ajoute à ce tableau. Au Maroc, par exemple, les retenues d’eau des barrages sont passées sous la barre des 30 %, un seuil critique qui compromet la saison agricole 2024-2025. La pression foncière, enfin, constitue un frein majeur dans les zones urbaines et périurbaines. L’absence de titres fonciers sécurisés empêche de nombreux producteurs d’investir à long terme, ce qui freine l’adoption de pratiques agricoles durables.

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Le fléau des maladies et des conflits

L'Afrique est frappée par des maladies meurtrières, comme le paludisme, la typhoïde, la tuberculose et, aujourd'hui, la pandémie du VIH/SIDA. Les risques de morbidité, de mortalité et de retard de la croissance sont particulièrement élevés chez les enfants. Le fléau des maladies freine la croissance démographique, en particulier dans le cas du VIH/SIDA. Chaque jour, environ 10 000 personnes sont infectées par le VIH en Afrique subsaharienne, et plus de 14 millions - soit 64 % du taux mondial de mortalité - meurent de la maladie. La maladie affecte également la sécurité alimentaire de diverses façons : la perte de la main-d'œuvre due au décès des victimes ; le travail et autres ressources qui étaient consacrés à l'agriculture sont consacrés à la prise en charge des malades ; la perte du savoir traditionnel ; les difficultés pour la famille d'acheter de la nourriture ; et la transformation des activités de production alimentaire avec l'adoption de cultures à croissance rapide au détriment de la production de cultures plus longues mais présentant une valeur nutritionnelle élevée. En raison de la dégradation des sols, les malades ont des difficultés à cultiver leur propre terre.

Assurer la sécurité alimentaire des populations affamées dans les régions déchirées par un conflit a été, et continue d'être, un immense défi. Il est triste de constater que la majorité des régions d'Afrique ont connu à un moment ou à un autre des conflits violents, généralement internes, entre des groupes ethniques. Les causes de ces conflits sont variées : le désir de contrôler certaines régions riches en minerais, par exemple, en Angola, en République démocratique du Congo et en Sierra Leone ; les tensions dues à l'insuffisance des ressources agricoles et des pâturages ; et le chauvinisme ethnique. Non seulement les fermes sont abandonnées et les activités commerciales interrompues, mais les populations sont déplacées et trop fragilisées pour participer à des activités productives. L'insécurité alimentaire est alors inévitable. De plus, les personnes déplacées vivent souvent dans des camps surpeuplés où elles sont exposées à des maladies liées au manque d'hygiène. Enfin, la malnutrition se propage, touchant principalement les enfants, mais aussi les adultes. La malnutrition chez les adultes devient une menace sérieuse à la sécurité alimentaire, en particulier dans la Corne de l'Afrique, les populations touchées étant trop affaiblies physiquement pour entreprendre des activités productives.

Des solutions pour une agriculture africaine durable

La solution est connue. Le FIDA, institution financière internationale faisant partie du système des Nations unies, connaît bien le monde des petits agriculteurs des pays les plus démunis et rappelle à chaque crise depuis sa création, à l'issue de la première crise pétrolière de 1973 : « Il est vital de renforcer la solidité du système alimentaire africain en développant par exemple une production locale d'engrais, d'utiliser des engrais organiques plutôt que chimiques, de créer un meilleur système de gestion des terres et de l'eau ».

L'agroécologie, un modèle adapté aux réalités africaines

Loin d’être une invention occidentale, l’agriculture forestière s’appuie sur des savoirs ancestraux et des pratiques consistant à cultiver sous couvert d’arbres, dans des systèmes mêlant cultures vivrières, légumineuses et espèces arborées. Ce modèle présente de nombreux avantages : il protège les sols, limite l’érosion, maintient l’humidité, enrichit naturellement la terre et favorise la biodiversité.

Au Bénin ou au Cameroun ainsi que dans d'autres pays de l'Afrique subsaharienne, des initiatives soutenues par le Cirad ou des ONG locales accompagnent les paysans dans la mise en place de systèmes agroforestiers productifs - incluant des espèces économiques comme le moringa oleifera, dont les usages médicinaux et nutritionnels suscitent un intérêt croissant, le beurre de karité, ou encore le cacao cultivé sous ombrage. Pour augmenter les rendements, sans accentuer les effets du changement climatique sur les cultures en Afrique, raisonner la fertilisation, en particulier organique, dans les systèmes agricoles - ici agroforestier - va s'avérer crucial pour l'avenir.

Valoriser les produits naturels africains : une stratégie économique et culturelle

L’Afrique regorge de plantes médicinales à haute valeur ajoutée comme le khamaré (vétiver), de superaliments et de produits transformables à haute valeur ajoutée. Le miel, le beurre de karité, les feuilles de moringa oleifera, l’hibiscus ou encore le fruit du baobab sont autant de ressources issues d’écosystèmes locaux, souvent gérés par des femmes ou des groupements communautaires. Ces matières premières, lorsqu'elles sont valorisées localement, peuvent devenir des piliers d’une économie circulaire respectueuse de l’environnement. Mais cela suppose des filières bien structurées, une transformation locale maîtrisée, des débouchés sécurisés - et parfois, une certification bio.

Un paradoxe mérite d’être souligné : en 2023, l’Afrique a exporté près de 639 000 tonnes de produits biologiques vers l’Union européenne et les États-Unis, soit 12 % des exportations mondiales vers ces marchés. Une progression fulgurante de plus de 119 % en six ans - bien au-dessus de la moyenne mondiale (+17 %). Pourtant, cette vitalité à l’export coexiste avec un marché intérieur peu structuré, où la consommation bio reste marginale, faute de politiques de soutien ou de valorisation locale.

Dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest par exemple, l’encadrement institutionnel autour de la certification biologique reste très limité. Peu de structures locales sont en mesure d’assurer le contrôle, l’accompagnement ou la formation nécessaires aux normes internationales. Ce vide empêche de nombreux producteurs d’accéder à des marchés bio pourtant en forte croissance, et freine la consolidation de filières locales véritablement durables.

Cependant, tout n’est pas perdu. Certains exemples démontrent qu’une structuration vertueuse est possible. Au Togo, la coopérative PROSCOMO (Producteurs en Société Coopérative de Moringa), créée en 2021, a structuré une filière bio avec l’appui de l’ONG Kinomé, visant à la fois l’exportation et la consommation locale. L’entreprise INNOCORP Sarl, active depuis plus de vingt ans, transforme et exporte du moringa certifié bio, tout en alimentant des débouchés urbains. Ces dynamiques sont soutenues par des acteurs comme ANA-Bio Togo, qui militent pour une agriculture biologique accessible et locale. Ces initiatives, bien que minoritaires, montrent que des modèles résilients peuvent émerger avec un minimum de structuration et d’appui technique.

Toutefois, s’ajoutent à cela des contraintes réglementaires venues de l’extérieur. Par exemple, la nouvelle législation européenne sur le bio (UE 2018/848), entrée en vigueur en 2022, impose des critères plus stricts aux groupements de producteurs. Environ 70 % des structures certifiées en Afrique devront adapter leur organisation pour rester conformes, en particulier celles dépassant les 2 000 membres - un seuil souvent atteint. Sans accompagnement technique ou institutionnel, de nombreux producteurs risquent d’être exclus de ces circuits à haute valeur ajoutée.

Le rôle du commerce équitable et des filières locales

À côté des politiques publiques, des enjeux climatiques ou des défis technologiques, un autre levier s’impose comme central : le commerce équitable en Afrique. Non seulement il permet de mieux rémunérer les producteurs, mais il contribue aussi à renforcer les économies rurales, à préserver les savoir-faire locaux et à garantir une traçabilité souvent absente des circuits classiques. Au Burkina Faso ou comme au Sénégal, des femmes transforment localement les noix de karité en beurre brut, vendu sur les marchés ou exporté. Cette activité artisanale, au croisement de la tradition et de l’entrepreneuriat féminin, illustre le potentiel de la transformation locale pour renforcer l’économie rurale et capter davantage de valeur au sein des territoires africains.

Le commerce équitable en Afrique ne se limite pas aux relations Nord-Sud. De plus en plus d’initiatives émergent autour de circuits courts et de marchés locaux. À Dakar, Abidjan ou Bamako, des marques comme Yelen, Faso Attiéké valorisent des produits issus de coopératives rurales selon des principes équitables, tout en sensibilisant les consommateurs urbains à l’origine des aliments qu’ils consomment. Ces circuits de proximité sont essentiels pour reconnecter production et consommation, tout en créant de l’emploi local. Ils permettent également de s’affranchir, au moins en partie, des chaînes logistiques internationales souvent vulnérables aux crises.

Encourager le commerce équitable, c’est aussi préparer une transition vers une agriculture plus durable. Une filière qui valorise les producteurs, respecte les saisons, rémunère les savoir-faire et limite les intermédiaires est plus résiliente face aux chocs économiques ou climatiques. Cela nécessite un encadrement solide et durable, allant de la formation des producteurs à une meilleure organisation collective. Et l’impact est d’autant plus fort lorsque ce commerce équitable est couplé à des pratiques écologiques telles que l’agroforesterie ou l’agriculture biologique - encore très peu développées à grande échelle faute de soutien institutionnel.

L'importance des savoirs et pratiques traditionnelles

L'adaptation au changement climatique doit se faire localement et se baser sur les connaissances et pratiques locales. Celle-ci exige une prise en compte de la vulnérabilité liée au risque et des capacités d’y faire face. Les savoirs et pratiques traditionnelles des communautés autochtones sont des ressources précieuses pour l’adaptation au changement climatique. Ces communautés ont souvent développé des stratégies de gestion des ressources naturelles qui sont à la fois durables et résilientes face aux conditions climatiques locales. En reconnaissant et en intégrant ces connaissances dans les politiques climatiques, les gouvernements et les organisations peuvent renforcer les capacités d’adaptation des communautés vulnérables.

Image d'un agriculteur africain utilisant des outils traditionnels

À Niaguis, au Sénégal, l’exploitation et la valorisation des produits forestiers de cueillette s’organisent aujourd’hui en filières et mobilisent plusieurs acteurs allant des cueilleurs aux petits détaillants, en passant par de nombreux intermédiaires. Le nombre de cueilleurs est énorme (1 040 cueilleurs) avec la participation de plus en plus d’hommes. Les gains, intéressants au regard des conditions des paysans, constituent un appoint pour compenser les revenus des activités de production, en forte baisse. En plus de son potentiel économique intéressant, la cueillette des produits forestiers non ligneux joue également un rôle très significatif dans l’alimentation des populations rurales. À l’image de la plupart des pays d’Afrique sahélienne, sa place est restée d’autant plus importante que la satisfaction des besoins alimentaires par la production agricole demeure précaire.

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