La tonte de moutons en Nouvelle-Zélande : entre tradition, innovation et bien-être animal

La Nouvelle-Zélande est intrinsèquement liée à l'élevage ovin. Avec une population de 25 millions de moutons pour seulement 5 millions d'habitants, le pays s'est forgé une réputation mondiale dans l'exportation de viande et de laine, notamment la précieuse laine de mérinos. Cependant, si le cliché du berger néo-zélandais est tenace, les pratiques d'élevage et de tonte évoluent, mêlant méthodes traditionnelles et approches novatrices axées sur le bien-être animal et l'efficacité.

berger néo-zélandais avec troupeau de moutons

L'approche "zen" de Lake Hawea : Révolutionner la tonte

Dans la région de Wanaka, sur l'île du Sud, l'exploitation agricole de Lake Hawea se distingue par une philosophie de tonte des plus singulières. Loin des hangars bondés et bruyants habituels, la tonte y est une affaire de calme et de douceur. Justine Ross, qui a repris cette grande ferme en 2017 avec son mari Geoff, explique que "notre objectif est d'avoir des moutons plus heureux et plus calmes. Cela commence par la façon dont nous les traitons".

Dans le hangar où les ovins de race mérinos sont débarrassés de leur toison, le bruissement des tondeuses résonne au milieu d'un morceau de musique classique. Les tondeurs sont invités à pratiquer une tonte lente et douce, sans rechercher le rendement. À l'inverse, leur rémunération est directement liée à la manière dont ils ont traité le mouton : tout signe de stress, bleu ou coupure est susceptible d'entraîner une baisse de leur salaire. Le travail s'effectue sur un plan d'un blanc immaculé afin de mieux remarquer toute éventuelle trace de sang liée à une coupure infligée à l'ovin. Cette approche met l'accent sur "le point de vue du mouton", comme le souligne Mme Ross. "Quand on voit le caractère de chacun, leurs personnalités, on mesure notre responsabilité. Et on en a 10 000." Les chiens de troupeau de l'exploitation ont été dressés à ne pas aboyer, et les moutons malades sont particulièrement choyés. "Dans l'agriculture, on perd des animaux, c'est un fait. Mais parfois, avec un peu plus d'amour et de soins, ils s'en sortent", relève Mme Ross.

Le chef tondeur Kevin Patrick O'Neill confirme cette atmosphère apaisée : "Si nous sommes calmes et détendus, les moutons le sont aussi." Contrairement aux pratiques courantes où un professionnel expérimenté peut tondre jusqu'à 400 moutons par jour, à Lake Hawea, un tondeur ne dépasse rarement les 50 moutons par jour. Le manque à gagner pour le tondeur est compensé par une prime versée par l'éleveur. Ce rythme plus lent offre également un avantage pour les tondeurs eux-mêmes, car "le rythme plus lent signifie également que les moutons ont moins tendance à se tortiller ou à donner des coups de pied."

Ils ont laissé des milliers de moutons mourir de faim sur une île désolée — ce qui s’est passé ensui

Qualité augmentée et bien-être animal : une stratégie commerciale

Selon Justine Ross, l'attention portée au bien-être des animaux représente également un avantage commercial indéniable. "L'énergie que l'animal ne met pas dans le stress, il l'utilise pour produire plus de laine", assure-t-elle. Cette approche n'est pas seulement éthique, elle est aussi économique, en améliorant la qualité de la laine et la productivité générale du troupeau.

L'expérience bénévole au cœur de l'île du Nord : Immersion dans la vie des éleveurs

Une autre facette de l'élevage ovin néo-zélandais est l'opportunité de s'immerger dans le quotidien des éleveurs via des programmes de bénévolat. L'expérience d'un voyageur ayant partagé la vie d'Heather et Kevin, une famille d'éleveurs près du Tongariro, au centre de l'île du Nord, offre un aperçu concret de cette réalité. Leur ferme, de plus de 1200 hectares, se situe dans la localité rurale d'Erua, une région réputée pour son parc national et ses sommets. Dans cette zone isolée, le réseau téléphonique est inexistant, les communications se faisant par satellite, et la ville la plus proche est à 1h30 de route.

Durant un séjour de cinq jours, le travail principal fut la tonte des moutons. Chaque matin, le père de Kevin ramenait les moutons des pâturages en petits troupeaux, chevauchant son quad et entouré de ses chiens. Le club de tonte de la région, composé de 3 à 5 jeunes, venait ensuite prêter main-forte. Heather et les bénévoles étaient chargés de trier la laine. Pour chaque mouton, il faut jeter les parties abîmées et séparer la laine du ventre, plus douce, qui se vendra plus cher. Kevin, quant à lui, est d'une rapidité impressionnante, ne mettant en moyenne que 25 secondes pour tondre entièrement un mouton. Le second travail consistait ensuite à empaqueter la laine dans de grands sacs, grâce à une presse manuelle, un équipement rustique mais efficace qui fonctionne à la force des bras et des jambes. La laine brute, tout juste tondue, est chaude et légèrement grasse.

Soins aux agneaux et défis sanitaires

Les soins prodigués aux agneaux sont également une part essentielle du travail. Chaque animal est vacciné, et la queue est coupée pour éviter les infections par des larves de mouches. Si cette pratique peut paraître barbare, elle est jugée essentielle pour leur survie, comme en témoigne la rencontre avec un animal "littéralement mangé vivant" par ce parasite. Heureusement, cet agneau a pu être sauvé grâce à une désinfection régulière de la plaie.

Il faut savoir que les moutons sont en semi-liberté dans cette exploitation. Heather et Kevin ne les voient qu'une à deux fois par an, pour la tonte et les soins. Si un mouton tombe malade en dehors de ces périodes, son cadavre peut être retrouvé plusieurs mois plus tard, illustrant les défis de la gestion de troupeaux en vastes étendues. Une petite partie du travail bénévole consistait à ramasser le bois mort sur la propriété, qui est ensuite vendu comme bois de chauffage.

tonte de moutons rapide

Mode de vie et philosophie des éleveurs

Heather et Kevin mènent une vie exigeante, le travail est rude toute l'année et la vente de laine ne rapporte plus autant qu'avant. Heather, originaire d'une grande ville, a fait des études de stylisme avant de rejoindre Kevin à la ferme par amour. Ils sont des personnes franches et honnêtes, avec de grands principes sur la diététique : pas de sucre, que des produits frais et non transformés industriellement. Leurs plats, à base de gibier et de légumes du jardin, sont délicieux, malgré l'absence de dessert ! Cette expérience de woofing offre un aperçu authentique de la vie rurale néo-zélandaise, soulignant l'équilibre entre les exigences du travail agricole et un mode de vie simple et en accord avec la nature, malgré certaines pratiques comme l'utilisation de glyphosate pour le défrichage des terres, un point qui peut surprendre du point de vue environnemental français.

L'optimisation du pâturage en Nouvelle-Zélande : L'exemple de James dans le Canterbury

Dans le nord du Canterbury, une région caractérisée par une faible pluviométrie annuelle (environ 700 mm) et de forts vents chauds du nord-ouest qui dessèchent rapidement le sol, l'éleveur James a mis en place un système de pâturage tournant innovant sur sa ferme de 340 hectares. Son exploitation comprend un îlot principal de 300 hectares autour de son habitation, avec un parc de contention partiellement couvert et un bâtiment de tonte, ainsi que 40 hectares supplémentaires situés à 8 km.

En 2001, James a agrandi sa ferme de 100 hectares, des terres pauvres en herbe. Après réflexion, il a décidé de se convertir au pâturage tournant sur l'ensemble de son exploitation, rompant avec le pâturage continu traditionnel de la région. Le prix élevé de l'agneau à cette époque lui a permis d'investir dans de nouvelles clôtures pour diviser ses pâtures existantes et dans un nouveau système d'abreuvement, travaux réalisés entre 2002 et 2003.

Amélioration des prairies et gestion du troupeau

Depuis, les prairies ont été améliorées par sursemis de trèfle souterrain sur la majorité des terres et par l'implantation de luzerne sur une partie de la ferme, ainsi que par l'utilisation de ray-grass annuel. James estime que la quantité de matière sèche produite est restée similaire, mais la qualité a fortement augmenté, ce qui permet de mieux nourrir les animaux durant les périodes clés, notamment en pré- et post-sevrage. L'îlot principal comporte maintenant environ 70 parcelles de 3 à 8 hectares. La majorité des parcelles ont un accès soit à la route, peu fréquentée, soit à des couloirs créés au sein de la ferme, rendant facile et rapide la circulation des animaux.

schéma de pâturage tournant

La conduite du troupeau reste la plus simple possible, avec un minimum de lots d'animaux. Les brebis sont conduites en pâturage continu uniquement au moment des agnelages, qui commencent à la mi-août (équivalent saisonnier français du mois de février) et se déroulent en plein air, sans surveillance. Les brebis sont échographiées en juin, puis les simples et les multiples sont séparées afin d'adapter leur alimentation en fin de gestation. Environ deux semaines avant le début des agnelages, les brebis sont divisées en petits lots et réparties sur les parcelles sélectionnées.

Prophylaxie et rotations des pâturages

La prophylaxie est également limitée. Les brebis ne reçoivent aucun traitement, sauf un vaccin contre les maladies à Clostridium avant les agnelages. Les agneaux reçoivent leur premier vermifuge à partir du sevrage, si James le juge nécessaire. Selon la saison, ils recevront 3 ou 4 vermifuges avant leur vente ou leur mise à la reproduction. Les agnelles de remplacement sont vaccinées contre la toxoplasmose et les avortements à Campylobacter avant leur mise en lutte, en automne. L'éleveur utilise toutefois facilement des injections de vitamine B12 pour ses agneaux en cas de ralentissement de croissance ou d'un aspect non satisfaisant des animaux.

Les rotations de printemps sont de 21 jours pour l'herbe et 30 à 35 jours pour la luzerne. En été, elles passent à 110 jours et 120 jours en hiver. Au printemps, les résiduels laissés sont un peu plus importants à chaque passage, afin de constituer un stock sur pied qui sera utilisé en été, lorsque l'herbe ne pousse plus. Le surplus ainsi constitué est de moindre qualité mais permet tout de même aux brebis de rester en état fin été/début automne. Les agnelles pâturent en général devant les brebis à cette saison. De début à mi-automne, les pâtures sont « nettoyées » par les brebis, prêtes à produire de la pousse de qualité avec les pluies d’automne.

Ils ont laissé des milliers de moutons mourir de faim sur une île désolée — ce qui s’est passé ensui

Suivi et sélection génétique

Lorsque James a converti son exploitation au pâturage tournant, une des clés du succès de l'opération a été de mesurer et d'enregistrer certains paramètres, en l'occurrence la hauteur d'herbe à l'entrée et sortie des parcelles, le poids des animaux, et de nombreuses coprologies ont été réalisées sur toutes les classes d'âge à différents moments de l'année.

La majorité des agneaux sont issus de béliers de type viande, car seule une partie des brebis est utilisée pour créer le renouvellement. Les brebis ne sont pas d'une race particulière mais plutôt composite. L'éleveur cherche principalement à avoir des brebis sans laine sur et autour de la queue, le ventre et les pattes ; des queues naturellement courtes (les queues ne sont plus coupées depuis quelques années) ; des animaux résistants aux parasites (vers intestinaux et myiases principalement) ; tout en gardant des brebis suffisamment maternelles et des carcasses bien conformées. Les brebis qui répondent le mieux à ces critères sont luttées avec un bélier composite portant ces traits.

Gestion des agneaux et charge de travail

Aucune intervention n'est réalisée sur les agneaux avant le sevrage. Ils sont sevrés tôt, à environ 70 jours, c'est-à-dire fin octobre/début novembre. Ils sont pesés individuellement au sevrage et répartis en trois lots en fonction de leur poids. Les agnelles de remplacement sont allotées séparément et sont alors bouclées pour future identification. Les agneaux de vente sont pesés régulièrement selon le lot auquel ils appartiennent (le lot des plus lourds est pesé le plus souvent) et sont réallotés au fur et à mesure des ventes, en prévision de la vente suivante. En moyenne, la croissance avant sevrage des agneaux est estimée par James à 330 g par jour. Elle est similaire, voire supérieure, après le sevrage, lorsque les agneaux pâturent presque 100 % de légumineuses avec des résiduels élevés.

Si James travaille sur la génétique de son troupeau, la priorité est donnée à la capacité à nourrir les animaux en minimisant les achats extérieurs. Lorsque la saison tend à la sécheresse, James anticipe et vend une partie voire toutes ses agnelles de renouvellement avant d'être à court d'herbe. Si besoin, il vend également des brebis. Le seul aliment éventuellement acheté est l'orge, distribué aux brebis pour le flushing mais surtout en cas de sécheresse sévère.

James travaille principalement seul sur la ferme et estime sa charge de travail à 15 heures par semaine en moyenne. Sa femme et son fils aîné aident occasionnellement et tous les travaux agricoles sont réalisés par des entreprises extérieures. Sa conduite simple et peu gourmande en temps lui permet de pratiquer son activité favorite : le cyclisme. James est sur son vélo presque tous les jours et part régulièrement pédaler pour une ou deux semaines sur les routes de Nouvelle-Zélande. Cet exemple illustre l'ingéniosité des éleveurs néo-zélandais pour optimiser leurs ressources et adapter leurs pratiques aux contraintes environnementales et économiques, tout en maintenant une qualité de vie enviable.

moutons sur des pâturages de luzerne

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