L’histoire économique et sociale du département de l’Ain se lit à travers deux piliers majeurs qui ont façonné durablement son territoire : le modèle coopératif des fruitières fromagères et l’aventure textile des Soieries Bonnet à Jujurieux. Ces deux systèmes, bien que distincts dans leurs produits, partagent une racine commune : une volonté de structurer la vie locale autour d’une production organisée, encadrée par des règles strictes et une vision sociale forte.
Les Fruitières : Un Modèle de Solidarité Paysanne
Les fruitières sont nées au XIIIème siècle, dans un élan de générosité et de solidarité entre villageois : les paysans mettaient en commun le lait pour faire face aux aléas de la production. Ils ont aussi imaginé une manière de le conserver pour les périodes moins propices, en le transformant en fromage affiné. Ce modèle collectif est profondément ancré dans l’identité de nos fruitières et, aujourd’hui encore, elles défendent ces valeurs qui les rendent uniques.
Les premières traces des associations d’éleveurs mettant leur lait en commun pour fabriquer un fromage de garde à pâte pressée cuite apparaissent à la fin du Moyen-Âge, la diffusion d’un modèle entrepreneurial collectif de fabricant s’esquisse véritablement à partir du XVIIème siècle. Mais ce n’est qu’à partir des années 1880 que l’ensemble de la production comtoise de gruyère s’organise jusqu’à mettre dans les années 1950 ce qui peut apparaître comme un système industriel localisé, associant producteurs laitiers contrôlant la fabrication par le biais de coopératives industriels et négociants.

Fabien Knittel, chercheur en histoire contemporaine, souligne que le XIXe siècle voit se transformer les fruitières, la place et le rôle du fruitier. Concernant les fruitières franc-comtoises et suisses, il est indéniable que le XIXe siècle est marqué par une réelle dynamique, à la fois technique et économique. Les fruitières sont des « associations de prêt mutuel du lait » qui permettent aux paysans associés de fabriquer du fromage pour la vente. Il faut savoir que les fruitières correspondent à une organisation originale de la production fromagère fondée sur un modèle coopératif.
L’évolution technique et sociale du XIXe siècle
Au début du XIXe siècle, quelques règlements apparaissent, se concentrant surtout sur la qualité du lait et quelques éléments de la gouvernance. Pour fabriquer les fromages, le fruitier se rend chez chacun des associés à tour de rôle pour fabriquer le fromage, c’est la fruitière dite à « petit carnet ». Cette situation se transforme lorsqu’il est décidé de fabriquer les fromages dans un lieu fixe, le chalet. C’est la fruitière dite à « grand carnet ». Avec le chalet, la fruitière devient un lieu de production en plus d'être une structure coopérative. Le fruitier, qui habite désormais le chalet de la fruitière, alors que longtemps il n’était qu’un saisonnier, est, sur le plan technique, le pivot du fonctionnement coopératif.
En 1820, la première fruitière s’implanta à Champdor au rez-de-chaussée de la mairie. Songieu, puis Lompnes en 1828 tracèrent le chemin. Les fruitières furent vite très nombreuses, chaque hameau allait bientôt avoir la sienne et certaines communes en comptèrent trois ou quatre. En 1920, le plateau comptait 16 fruitières. Cormaranche est citée comme un type d'excellente organisation. La plupart d'entre-elles ont disparu vers 1950, victimes du ramassage du lait par les grandes centrales laitières.
Les Soieries Bonnet : L’Empire des Étoffes à Jujurieux
Si les fruitières représentent la coopération rurale, les Soieries Bonnet, fondées par Claude-Joseph Bonnet, illustrent l’essor de l’industrie textile. Fondées à Lyon en 1910 et installées à Jujurieux vingt-cinq ans plus tard, elles ont marqué la vie d’un territoire entier. L’entreprise a marqué la vie d’un territoire entier, fournissant un emploi à de très nombreux habitants.
Les soieries Bonnet à Jujurieux dans l'Ain
Claude-Joseph Bonnet prend simultanément ou successivement trois initiatives : l’industrialisation, la création d’un pensionnat industriel, puis, plus tardivement, la délocalisation des métiers à domicile. Après avoir créé sa maison de fabrique à Lyon en 1810, il fonde son usine à Jujurieux en 1835. Bonnet cherche à produire les meilleures soies et il veut maîtriser tous les stades de la production : filature, moulinage, tissage.
L’organisation de l’usine-pensionnat
L’usine-pensionnat, dans laquelle des ouvrières sont « enfermées », est donc vécue comme une commodité. Les internes, des jeunes filles âgées souvent de 13 à 20 ans, et qui étaient encadrées par des religieuses, trouvaient tout ce dont elles pouvaient avoir besoin dans l’entreprise. De très nombreux métiers se sont côtoyés dans cette manufacture : électricien, zingueur, mécanicien… De cette organisation économique, mais aussi sociale, morale et religieuse, restent de nombreux témoignages : registres des internes, graffitis écrits par les pensionnaires, de nombreuses photographies des employés, et divers objets.
L’organisation de l’entreprise est complexe. Outre la direction générale établie à Lyon, il y a sur place au moins quatre autorités : le directeur de l’usine, la supérieure de la communauté des religieuses, l’aumônier et le premier domestique de la maison directoriale. L’usine est très hiérarchisée. « Messieurs les employés de la maison Bonnet » sont considérés comme l’aristocratie de l’usine et quelques-uns constituent de petites dynasties.
Urbanisme et vie quotidienne autour de l’usine
L’implantation des Soieries Bonnet a favorisé au 19e siècle, à Jujurieux, la construction de châteaux dits de l’industrie. Les employés avaient la possibilité de louer des maisons construites par les Soieries Bonnet, dans la Cité (lotissement) de la Courbatière, dans celle de Roussillon. Cette borne fontaine est un témoin d'équipement public à l'époque où l'eau courante n'équipait pas chaque logement.

La commune de Jujurieux est à l'initiative d'un parcours urbain depuis les Soieries Bonnet vers le village et ses hameaux. Ce circuit urbain retrace l'histoire locale, la spécificité du bâti rural, les influences des soieries dans l’urbanisme, l’évolution des paysages, les arbres remarquables. La maison du XVIIe siècle, acquise par le domaine avec ses 25 hectares par Claude-Joseph Bonnet en 1834, devient le logement des directeurs successifs.
Convergences et Mutations des Systèmes Productifs
Le département de l’Ain présente une singularité intéressante où la petite industrie textile et la coopération fromagère ont cohabité, bien que leurs logiques soient différentes. Agriculteurs, coopératives fromagères, entreprises « privées » et établissements commerciaux ont ainsi construit avec des règles établies peu à peu dans le cours de l’histoire, un système de production contrôlé sur un territoire défini.
La gestion des ressources et du savoir-faire
Dans le système des fruitières, la coopération est un phénomène qui s’est essentiellement développé dans la seconde moitié du XIXe siècle. Les productions fromagères deviennent en quelque sorte la clé de voûte de l’économie rurale comtoise. Parallèlement, pour les Soieries Bonnet, le marché est déjà international. Au début de la carrière de Claude-Joseph Bonnet, l’entreprise exporte d’abord vers l’Allemagne, les pays de l’Europe centrale et la Russie. Ensuite, le marché anglo-saxon prend le relais et l’Angleterre, en particulier, devient un grand redistributeur dans le monde entier.
La gestion des savoir-faire était également une préoccupation majeure. À Jujurieux, les secrets de fabrication sont protégés : M. Gélibert, le patron du moulinage, ne montre pas son savoir-faire à tout le monde. Dans le même temps, les agronomes, tels que Charles J. Martin, premier directeur de l’ENIL de Mamirolle, argumentent en présentant le développement des institutions d’enseignement agricole comme une réponse à un besoin de formation technique pour les spécialistes laitiers.

La fin d’une ère industrielle
Le déclin de ces deux modèles a marqué la fin du XXe siècle. En 1986, la fermeture de la fruitière de Jujurieux marquait les esprits dans le canton de Poncin. C’est une fin dramatique pour les sociétaires et pour le fromager salarié de l’époque qui fabriquait chaque jour le beurre, la crème et le gruyère. L’essor des grandes surfaces contribue à fragiliser la vente au détail.
De même, les Soieries Bonnet fermeraient cette année leur 200e anniversaire si l’entreprise n’avait dû fermer ses portes en 2001. L’occasion pour le musée de présenter une exposition qui revient sur ces deux siècles d’histoire. Aujourd’hui, le patrimoine industriel et coopératif de Jujurieux et de ses environs est valorisé par des musées, des parcours urbains et des expositions, permettant de conserver la mémoire d’une organisation sociale qui a profondément structuré l’identité de l’Ain. Des lieux comme l’espace muséal d’Aranc ou le site des Soieries Bonnet témoignent de cette épopée, où chaque pierre, chaque outil et chaque archive raconte une part de la vie des hommes et des femmes qui ont fait tourner ces rouages économiques.