
L'idée de végétaliser les villes est bien ancrée dans les stratégies d'aménagement contemporaines. Cependant, au-delà de l'esthétique et de la simple fonction ornementale, un mouvement grandissant vise à intégrer des éléments utiles et nourriciers dans le paysage urbain : les alignements fruitiers en ville. Ces initiatives, qui transforment les espaces publics en véritables vergers partagés, représentent une approche multifonctionnelle et collaborative de l'aménagement urbain, alliant enjeux environnementaux, sociaux et alimentaires.
Une initiative altruiste pour lutter contre le gaspillage et renforcer le lien social
Sur les réseaux sociaux, des photos de fruits ou de légumes accompagnées d'un simple « servez-vous » témoignent déjà d'une volonté de partage et de lutte contre le gaspillage alimentaire. Des particuliers, confrontés à un stock trop important de produits de leur jardin, les proposent gratuitement au pied de leur porte, permettant à ceux qui ne possèdent pas de vergers ou de potagers de profiter de produits ultra-frais. Ces gestes altruistes préfigurent ce que certaines villes de France ont élevé au rang d'initiative municipale : la mise en place de vergers urbains partagés.

Concrètement, dans ces villes, les arbres fruitiers sont plantés et entretenus par la municipalité, et leurs fruits sont mis à la disposition des habitants. Ce n'est pas une blague, de nombreuses villes comme Bordeaux, Lyon, Dijon ou Nantes ont instauré ces vergers urbains dans leurs quartiers. L'idée est de végétaliser la ville de manière utile. Non seulement ces arbres fruitiers reverdissent le milieu urbain, mais ils créent aussi un lien social entre les habitants venus profiter des fruits. Cette dynamique participative est essentielle, invitant les citoyens à s'impliquer dans l'entretien de ces vergers communautaires, renforçant ainsi le sentiment d'appartenance et la convivialité.
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Ce que l'on ne sait pas toujours, c'est qu'il existe dans toute la France, et pas uniquement dans les grandes villes, des « spots » pour cueillir fruits et légumes sans débourser un centime. Pour savoir où vous pouvez cueillir des pommes, des noisettes ou des cerises, il est possible de consulter la carte collaborative de Falling Fruit. Cette carte, alimentée par la communauté, permet de découvrir des lieux insoupçonnés, offrant des produits frais à portée de main. Elle offre également la possibilité d'indiquer un nouveau lieu d'arbres fruitiers en libre-service si l'on en connaît.
L'engagement des collectivités : des exemples concrets
La réintégration des arbres comestibles en ville est une tendance forte, particulièrement portée par des municipalités engagées. L'entrée en vigueur de la loi « 0 phyto » a levé un premier frein décisif à l'essor des fruitiers en milieu urbain. Sans traitements chimiques, les plantations sont, de fait, sécurisées, éliminant tout risque pour un enfant d'ingérer des pesticides en croquant une pomme sur le chemin de l'école. De plus, les collectivités se sont rendu compte que les dégradations étaient somme toute très limitées, levant ainsi un second verrou.
Lyon : un verger par an et par arrondissement
À Lyon, la municipalité, à majorité écologiste, a pris l'engagement de réaliser un verger par an dans chaque arrondissement d'ici à la fin du mandat actuel, totalisant ainsi 54 vergers d'ici à 2026. Ces espaces verts sont créés avec l'objectif de reconnecter les résidents à la nature nourricière, de favoriser le développement de la biodiversité en milieu urbain, d'améliorer la qualité de vie globale et de stimuler les liens sociaux. Les citoyens lyonnais sont invités à s'impliquer dans l'entretien de ces vergers communautaires, soulignant une approche participative. On peut retrouver la liste des vergers partagés à Lyon, témoignant de l'ampleur de ce projet.

Bordeaux et le programme « Plantons 1 million d'arbres »
À Bordeaux, les vergers urbains dépendent du programme ambitieux « Plantons 1 million d'arbres ». Cette initiative s'inscrit dans une démarche plus large de végétalisation de la ville, où les fruitiers trouvent naturellement leur place pour apporter des bénéfices multiples.
Poitiers : une histoire de terre nourricière et de collaboration
À Poitiers, l'initiative de redonner à l'espace public sa fonction de terre nourricière a été lancée il y a déjà plusieurs années. Christiane Fraysse (EELV), alors adjointe à l'environnement sous un précédent mandat, soulignait que le choix politique était de redonner (un peu) à l'espace public sa fonction de terre nourricière. Au départ, il y a eu des réticences culturelles avec les services techniques de la ville qui pensaient uniquement planter des arbres à fruits à coques, une vision horticole avec la peur des dégradations. Petit à petit, ces réticences ont été levées et des arbres fruitiers ont été plantés sur les promenades du Clain, dans les parcs, squares, et de nombreux espaces publics.

De 2008 à 2013, la municipalité a planté 470 arbres fruitiers sur le domaine public, en libre accès, et en assure l'entretien. Un « accord moral » est passé chaque année avec l'association des Croqueurs de pommes de la Vienne, qui fournit les scions ou de jeunes arbres, ainsi que des conseils pour les greffes ou les tailles. Outre le parc de Blossac, scruté par les architectes des Bâtiments de France, tous les quartiers de Poitiers ont bénéficié, selon les années, de ces plantations (pruniers, amandiers, cerisiers, cognassiers, figuiers, noisetiers…). Pour un budget d'environ 1 000 €, entre 70 et 80 arbres de variétés anciennes sont commandés chaque année.
L'automne prochain, à la suite d'une demande formulée par les membres du conseil de quartier des Couronneries, un vaste terrain d'environ 2 000 m² devrait être transformé en verger, baptisé « verger de la Dauvergne », pour tous les habitants du quartier ou les promeneurs qui empruntent un petit sentier escarpé qui débouche sur la rue de Montbernage. Nadine Procak, présidente de l'association les Mains Vertes, insiste sur le fait que ce verger doit être ouvert à tous, sans référent ni convention, comme le souhaitait au départ la mairie. Elle ajoute : « On doit se réapproprier l'espace et les adultes du Centre d'adaptation et de redynamisation au travail (CART) pourraient aussi venir travailler sur la parcelle ; il y a une demande. Il faudra sûrement conserver quelques arbres existants pour la biodiversité, mais nous souhaitons aussi y apporter des framboisiers, des groseilliers et des pieds de vigne. Et surtout le conseil de quartier souhaite être associé à toutes les décisions. » Marie-Thérèse Pintureau, élue en charge des espaces verts et jardins partagés, assure que le conseil de quartier et les habitants seront acteurs du projet en collaboration avec les services des espaces verts.
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Les multiples bénéfices des arbres fruitiers en ville
Le retour des fruitiers en ville est directement lié aux questions alimentaires et allie, selon les cas, des enjeux de préservation de la biodiversité (cultivée) ou de savoir-faire, de cohésion sociale et de paysage. Ces projets éminemment multifonctionnels et collaboratifs génèrent une diversité de services attendus et rendus.
Des services écosystémiques multiples
Les arbres comestibles apportent les mêmes bénéfices environnementaux que la plupart des autres arbres urbains : réduction des îlots de chaleur, augmentation de la biodiversité, captation de carbone, etc., sur un domaine public ou privé. Mais ils permettent en plus de nourrir les citadins. Les arbres fruitiers font de plus en plus l'objet de recherches en agriculture urbaine car ce sont des cultures pérennes qui possèdent de bons rendements par surface. La problématique de la perte de biodiversité augmente du fait des activités anthropiques et de l'urbanisation. Ajouté à cela, le changement climatique nous pousse à repenser nos pratiques agricoles et productives pour limiter les impacts environnementaux et sanitaires. Dans ce contexte, l'agriculture urbaine, système de production agricole qui s'intègre dans les paysages périurbains de façon durable, peut constituer une solution pertinente et durable face aux crises économiques, environnementales, spatiales, sociales ou encore sanitaires.
Un renforcement du lien social et de la convivialité
Au-delà des bénéfices environnementaux, ces vergers urbains créent un lien social fort entre les habitants. Les lieux de cueillette deviennent des points de rencontre, d'échange et de partage. L'implication des habitants dans l'entretien des vergers, à travers des séances de mobilisation, de coconception et d'animation, leur permet de se réapproprier l'espace public, de se reconnecter avec leur environnement et de participer à sa transformation tout en acquérant des connaissances.

La préservation des savoir-faire et des variétés anciennes
L'enjeu de la consommation locale, associé à celui de la mise en valeur de variétés anciennes ou en voie de disparition, a donné un coup d'accélérateur aux conservatoires en général et aux vergers de conservation en particulier. Des associations comme Vergers Urbains développent diverses formations (taille fruitière, greffe…), destinées tant au monde professionnel qu'au grand public, pour faire face à la perte des savoir-faire et au manque de connaissances concernant l'arboriculture fruitière. L'association met en place plusieurs lieux permettant la diffusion des pratiques, des variétés locales, avec les porte-greffes les plus adaptés à l'espace urbain, comme le verger de Fleury, le site des Fermiers Généreux, de Commun Jardin, ou prochainement le site de la rue Mathis (projet le Terrier) à Paris. Pour mieux faire connaître et diffuser ces pratiques et ces savoirs, l'association soutient l'initiative visant à inscrire l'arboriculture fruitière en forme jardinée au patrimoine immatériel de l'Unesco.
Concevoir et entretenir un verger urbain : les clés de la réussite
Pour bien réussir ces projets de vergers urbains, la définition des parties prenantes, des moyens et de leurs rôles est primordiale. En matière de conception, il est essentiel de détailler les critères de choix du site, les études préalables à mener, et de donner des indications sur les formes fruitières, les plans de plantation et la diversité des équipements à associer au projet.
Le choix des espèces et des formes fruitières
Le champ des possibles est phénoménal. On peut même avoir des fruitiers en hors-sol dans des jardinières, une solution intéressante lorsque le terrain est asphalté ou bétonné pour l'essentiel. Cependant, il faut faire attention aux excès : un prunier mature peut produire jusqu'à 300 kg de fruits qu'il faudra ramasser sous peine de voir son trottoir transformé en patinoire. Autrement dit, oui aux fruitiers en pleine ville, mais pas nécessairement en pleine rue !
Il existe trois options possibles pour l'implantation des fruitiers :
- Les plein vent greffés à différentes hauteurs, notamment en demi-tige (1m50) ou en tige (1m80), adaptés aux grands espaces tels que les parcs et jardins. Pour les grandes tailles, on peut citer les cerisiers, pommiers, pruniers, poiriers.
- Les fruitiers formés ou palissés en palmettes ou en cordons. Avec très peu d'emprise racinaire du fait de leur structure en deux dimensions et de leur croissance lente, ils sont parfaits le long des murs. À Chambord, par exemple, des fruitiers en forme pyramidale constituent aujourd'hui des alternatives aux cônes de buis.
- Les petits fruits en arbuste ou en haie.
L'idéal est de mélanger 3-4 variétés pour mieux attirer, entre autres, la faune aviaire et les insectes pollinisateurs. Il est aussi important de choisir des espèces adaptées au climat et reconnues pour leur résistance aux maladies et aux ravageurs.

Plus que le type d'espace en soi, c'est globalement la nature des sols qui détermine les plantations avec, en corollaire, la surface que l'on peut leur consacrer et la rapidité de production. Les plein vent, par exemple, nécessitent des espacements minimaux de 8 mètres entre chaque individu.
L'approvisionnement et la plantation
Le guide Cultiver les paysages fruitiers en ville, fruit d'un programme d'étude sur les paysages comestibles fruitiers dans la cité (POME) initié en 2022 et coordonné par Plante & Cité, développe également les notions clés pour choisir les végétaux (cultivars, pollinisation croisée, porte-greffe et multiplication), s'approvisionner (calendrier de commande, signes de reconnaissance) et organiser la plantation. Plante & Cité, centre technique national sur les espaces verts et le paysage urbain, produit des connaissances scientifiques et techniques actualisées sur la nature en ville à destination des professionnels des entreprises et des collectivités territoriales en réponse aux enjeux de biodiversité et de changement climatique. Ce guide, élaboré avec la contribution d'une cinquantaine d'experts, accompagne les professionnels de l'aménagement à mieux appréhender les projets de paysages fruitiers.
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L'entretien et la transmission des savoir-faire
La taille des arbres fruitiers ne s'improvise pas, même si, finalement, elle relève de beaucoup de bon sens. Des formations sont proposées pour les professionnels, notamment lors de fêtes annuelles des fruitiers, et sont indispensables pour une bonne transmission des savoirs. Autrefois, les chefs de culture étaient réticents à les diffuser, mais heureusement, ce n'est plus le cas aujourd'hui.
Autrefois, les villes combinaient l'aspect paysager des arbres avec l'aspect productif. Les arbres étaient implantés pour diverses productions : le bois, les fruits, la soie, la boisson, l'huile, etc. Aujourd'hui, cette approche revient sur le devant de la scène, enrichie par les connaissances contemporaines et les défis actuels liés à la durabilité et à la qualité de vie en milieu urbain.
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