Dans le grand théâtre de la nature, certaines actrices occupent le devant de la scène, tandis que d'autres, plus discrètes, tissent patiemment une toile complexe à travers nos paysages. La garance voyageuse (Rubia peregrina) appartient à cette seconde catégorie. Souvent éclipsée par sa célèbre cousine, la garance des teinturiers (Rubia tinctorum), elle possède pourtant une histoire, une biologie et une stratégie de survie qui méritent toute notre attention. Loin d'être une simple curiosité, elle est le témoin d'une adaptation remarquable aux contraintes climatiques et géographiques.

Une identité botanique entre ombre et lumière
La garance voyageuse se comporte en plante vivace presque sempervirente, c'est-à-dire qu'elle conserve son feuillage toute l'année. Ses longues tiges peuvent atteindre 1,50 m de long et s’étalent en tous sens depuis la souche ; elles tendent à s’emmêler entre elles formant des fouillis inextricables qui soit s’étalent par terre ou, plus souvent, escaladent la végétation environnante : on peut donc la considérer comme une semi-liane. Leur base ligneuse explique leur longévité mais les extrémités tendent à sécher en hiver et à se fragmenter. Ainsi, en hiver, les tiges se réduisent mais au printemps, elles émettent de longues pousses vigoureuses à croissance très rapide.
Ces tiges ont quatre angles bien prononcés et sont armées d’aiguillons crochus sur ces angles : ainsi, les tiges s’accrochent entre elles et à la végétation. D’ailleurs, il faut faire attention quand on les saisit ou que l’on passe contre une touffe de garance, ça gratte fort ! Les tiges se ramifient en tous sens ce qui donne à une touffe donnée un air diffus où on a bien du mal à s’y retrouver. Les « feuilles » ont elles aussi un aspect et une consistance coriace et persistent en hiver. D’un vert clair au printemps à l’émergence pour les nouvelles, elles virent au vert sombre, vaguement luisant, en cours d’été en durcissant. Sur leurs bords cartilagineux, on trouve de nouveaux des aiguillons crochus comme chez le cousin gaillet gratteron : autant dire que la garance accroche de partout ce qui la rend très performante pour grimper dans les buissons aux tiges ramifiées et nombreuses.
Chaque « feuille », ovale et longue de 2 à 6 cm, se termine par un mucron vaguement épineux et possède une seule nervure centrale bien saillante. En vieillissant, elles deviennent de plus en plus sombres allant vers le presque noir ; en hiver, tiges et feuilles prennent souvent une belle teinte rougeâtre, voire lie-de-vin, très décorative.
L'énigme des verticilles et la famille des Rubiacées
Nous parlons de « feuilles » avec des guillemets car, effectivement, pour les botanistes, ces organes ont une histoire complexe quant à leur formation : en fait, pour chaque verticille, il y a des vraies feuilles et des stipules en forme de feuilles. Cette particularité se retrouve chez la majorité des plantes de sa famille vivant dans nos pays tempérés : les gaillets, la rubéole des champs, les croisettes, les crucianelles ou les aspérules. Cette famille, les Rubiacées, a été nommée justement en référence au genre Rubia, i.e. celui des garances.
Il s’agit là d’un bel exemple d’hégémonie impérialiste de la botanique ancienne occidentale qui a pris comme type pour nommer cette famille un genre européen. En effet, cette famille regroupe plus de 13 000 espèces réparties dans 611 genres dont une écrasante majorité de plantes tropicales avec de nombreux arbres et arbustes (dont les caféiers, les gardénias, le quinquina, l’ipéca, …) ; on est loin de notre petite centaine d’espèces toutes herbacées et somme toute très peu représentatives de cette foisonnante famille.
Stratégies de résistance et résilience hydrique
Répandue dans la zone méditerranéenne, la garance voyageuse y est connue pour sa tolérance remarquable aux épisodes de sécheresse et aux températures extrêmes. Une étude a démontré que cette résilience aux stress hydrique et thermiques s’appuyait avant tout sur son puissant appareil « racinaire » formé d’un réseau très ramifié de tiges souterraines ; leur structure anatomique (absence d’endoderme épaissi) indique clairement qu’il s’agit de stolons et non pas de rhizomes. Très longues et très étalées, ces tiges émettent une multitude de tiges aériennes donnant naissance à de vastes clones.
Ces segments de tiges présentent soit une teinte jaune vif, soit une teinte rouge vif dues à la présence de substances chimiques colorées du groupe des alizarines. Ce sont les pigments que l’on retrouve dans les parties souterraines de la garance tinctoriale, mais ici en moindre concentration et avec des stolons bien moins gros. Autrement dit, la garance voyageuse est elle aussi tinctoriale mais non ou peu utilisée du fait de son faible rendement. Ceci a valu le nom de Rubia à ce genre : ruber signifiant rouge. Garance (qui s’écrivait autrefois garence) dérive du mot warance du 12ème siècle qui désignait la couleur rouge obtenue à partir de la garance.
Dispersion de graines dans le désert
Le voyage des graines : une ingénierie naturelle
Pour voyager, tous les moyens sont bons. Particulièrement pour les plantes, naturellement peu enclines aux déplacements puisque fixées au sol par leurs racines. Un moyen de contourner l'obstacle consiste à faire voyager sa descendance. Les graines de la garance pérégrine ont ainsi développé un outil éminemment pratique : elles sont recouvertes de petits piquants crochus qui se fixent au pelage de tout animal qui passe à leur hauteur. Et qui embarque ces passagers clandestins à chaque floraison, entre juin et août. C'est ainsi qu'au fil des siècles, cette plante originaire d'Asie centrale est arrivée jusqu'à nous.
Par contre, contrairement à toutes les autres rubiacées de notre flore, à maturité, les fleurs donnent non pas un fruit sec du type diakène comme chez les gaillets, mais une baie de la taille d’un pois (4-6 mm de diamètre), d’abord verte puis virant au noir pourpré (riches en anthocyanes) et un peu charnue. Elles renferment en général une seule graine. Si on élargit la perspective à l’ensemble des rubiacées, ceci n’a par contre rien d’étonnant car nombre de genres exotiques ont aussi des fruits charnus : la « cerise » du caféier est une drupe avec deux noyaux appelés parches.
Ces fruits charnus sont appréciés des oiseaux frugivores dont les merles et grives ou les rouges-gorges. L’ingestion des fruits et leur transit dans le tube digestif influent sur les graines : la germination se trouve repoussée et le taux de germination est moindre ; mais, par contre, elles ont l’avantage décisif d’être transportées à distance, notamment en région méditerranéenne, traversé à l’automne et au printemps par de nombreux passereaux migrateurs. La garance colonise notamment les vignes grâce à ce mode de dispersion : les oiseaux frugivores y viennent volontiers pour grappiller des raisins.
Habitat et répartition géographique
La garance voyageuse est absente d'une bonne partie de l’Est, en gros au-delà d’une ligne Rouen-Langres. Dans les zones où elle est présente, elle est souvent très abondante voire omniprésente. Cette répartition résulte des exigences écologiques très précises de cette espèce. Ses habitats peuvent être de type forestier : les chênaies sèches à base de chêne pubescent ou chêne noir, les chênaies vertes méditerranéennes et atlantiques, les lisières forestières. Dans l’ouest, via un processus de compensation climatique, elle colonise même les chênaies acides.
Sinon, elle s’installe aussi beaucoup dans les haies y compris jusqu’au cœur des marais côtiers pourtant très humides à la faveur des digues et levées ; dans les vallées continentales, elle tend à se réfugier dans des sites rocheux bien exposés ou d’anciennes carrières. En Vendée, sur la côte, elle envahit les haies et bordures aménagées des lotissements qui fleurissent un peu partout et surgit au milieu des rideaux de thuyas ou de berbéris pourpres comme un pied-de-nez de la biodiversité locale aux plantations exotiques !
Le poids de l'histoire et du nom
Avant de quitter la garance voyageuse, il reste un point non éclairci : son qualificatif de voyageuse ? En fait, cet adjectif traduit en latin sous la forme peregrina (qui se retrouve dans pèlerin) qui, chez les Romains, désignait une personne non romaine (esclave ou étranger libre). Linné a utilisé cet épithète soit au sens de plante non indigène (ce qui n’est pas son cas contrairement à la garance tinctoriale) ou soit de plante non cultivée, ce qui l’opposait ainsi à la garance tinctoriale. Décidément, cette pauvre garance voyageuse n’existait pour les Anciens qu’à l’aune de sa cousine cultivée.
Il est intéressant de noter que nous avons consacré une chronique à « la » garance, i.e. la garance tinctoriale très cultivée autrefois comme plante tinctoriale pour en tirer le célèbre rouge garance qui a marqué l’histoire de la France à travers notamment son usage pour teindre les costumes militaires. Mais, il s’agit d’une espèce cultivée, certes capable de se naturaliser autour des anciens sites de culture. Or, nous avons dans notre flore une autre espèce, indigène et entièrement sauvage d’origine, la garance voyageuse. Méconnue par rapport à sa proche cousine, on l’a dès le Moyen-âge qualifiée de « petite » garance par opposition à la grande, sous-entendu la garance tinctoriale. Et pourtant, en matière de taille elle n’a pas à pâlir devant la grande mais les propriétés tinctoriales de ses racines sont bien moindres que celles de la garance tinctoriale. Qu’importe pour le naturaliste : la garance voyageuse a autant d’intérêt que la grande garance !

Interactions avec la faune : le cas du Crache-sang
On raconte que le lait, l'urine, la laine ou même le bec et les os des animaux qui consomment régulièrement la Garance voyageuse se teintent de rouge. Je ne saurais dire si c'est vrai, mais les jeunes feuilles tendres de la Garance voyageuse sont parfois grignotées par le Crache sang (Timarcha tenebricosa). Ce gros coléoptère aux élytres soudées (il est incapable de voler) se nourrit des Gaillets et apparentés. Dérangé ou menacé, il excrète des gouttes d’hémolymphe rouge-orangé, une «encre» sanguine au goût peu appétant qui le protège de ses prédateurs. Bref, lui aussi fait dans le vermillon, surtout quand il voit rouge !
La Garance voyageuse et le monde des revues botaniques
En guise de conclusion, impossible de faire l'impasse sur une célèbre revue qui emprunte le nom de notre Sauvage : depuis 1988, La Garance voyageuse livre directement dans la boite aux lettres de ses abonnés, saisons après saisons, des articles rigoureux, drôles, dessinés, forcément accrocheurs et attachants autour du monde végétal. Cette revue continue de jouer un rôle crucial dans la diffusion des connaissances botaniques, organisant chaque année des séjours de botanique dans des milieux remarquables à la découverte de la flore locale. D’une durée de 5 jours, ils sont ouverts à toute personne adhérente de l’association, permettant ainsi de prolonger l'observation sur le terrain de plantes aussi fascinantes que la garance voyageuse.
L'étude des plantes, et particulièrement de celles qui ont marqué l'histoire humaine, nous rappelle que chaque espèce, même celle que l'on juge "mineure" ou "voyageuse", occupe une place irremplaçable dans l'écosystème. La garance voyageuse, par son architecture, ses stratégies de dispersion et sa capacité à s'adapter à des environnements variés, demeure une leçon vivante de botanique. Que ce soit sur le bord d'un chemin, dans une haie ou au creux d'un sous-bois, elle nous invite, par sa présence discrète et son nom évocateur, à porter un regard plus attentif sur la flore qui nous entoure.