L'art ancestral du Daisugi : Une sylviculture durable au service de l'architecture

La quête de solutions durables et plus respectueuses de l’environnement est devenue une priorité à l'échelle mondiale. Alors que les forêts disparaissent à un rythme alarmant, raser des arbres pour installer ses champs ou répondre aux besoins croissants en construction met la biodiversité en danger. Face à ces défis, des méthodes traditionnelles japonaises, telles que le Daisugi, offrent une perspective fascinante : produire du bois sans abattre les arbres.

Schéma illustrant le principe du Daisugi : une souche mère produisant plusieurs troncs verticaux

Origines et philosophie du Daisugi

Le Daisugi ou Dai Sugi est une technique japonaise forestière unique, développée au XIVe siècle. Inspirée de la taille des bonsaïs, cette technique de culture favorise la préservation des forêts en réservant la coupe de certains spécimens pour le bois d'œuvre à partir du même arbre "mère" sans avoir à abattre l'arbre d'origine. Littéralement « table de cèdre », cette méthode a été inventée pour répondre notamment à des problématiques architecturales du XIIIe siècle. À cette époque, le Sukiya-zukuri était en plein développement au Japon. Cette tendance, prônant l’utilisation des matériaux naturels pour la construction et la décoration des habitations, était de ce fait très gourmande en bois. Ainsi, pour palier au manque de place pour l’extension des forêts, est apparue une méthode poussant les cèdres du Japon à se développer davantage à la verticale.

Méthode de taille et récolte

Cette technique implique la taille lourde d'un "cèdre mère" pour encourager les jeunes arbres à pousser vers le haut, créant ainsi des cèdres élancés, flexibles et denses, parfaits pour les toits traditionnels en bois et les poutres. Le cèdre est taillé en favorisant la croissance de branches à la verticale. Pour se faire, la taille des pousses est effectuée de telle sorte que seules celles poussant vers le haut soient gardées. Le cèdre ressemble donc à un bonsaï géant avec de longues tiges pointant vers le ciel, lui donnant des allures peu naturelles, mais spectaculaires.

De façon générale, une souche de cèdre peut accueillir jusqu’à plus d’une dizaine de nouveaux “troncs”, naissant sur l’arbre déjà existant. Avec cette façon "traumatisante" de tailler le conifère, les longues pousses qui se développent sont droites, flexibles et sans nœuds, donc moins cassantes. Des caractéristiques idéales pour l’édification de charpentes ou autres éléments de construction. Afin d’obtenir un rendement optimal sur ces arbres qui se développent naturellement plus rapidement que les autres, les élagueurs procèdent à un entretien tous les 2 à 4 ans. Le but de l’opération est d’éviter que l’arbre ne s’étende en largeur, mais également d’enlever les branches qui pourraient naître sur les pousses verticales. Il ne reste alors plus que des tiges dénudées avec quelques feuilles au sommet. On procède au ramassage des pousses (devenues des troncs) environ tous les 20 ans, afin d’obtenir une longueur et une solidité suffisante.

Essence concernée et propriétés

La technique du Daisugi est spécifique au cèdre rouge du Japon, dit "cèdre de Kitayama" et se limite à cette essence. Ce procédé n'a pas été adopté ailleurs. Un seul arbre peut produire de douze à cent troncs récoltés tous les vingt ans, offrant un bois de qualité exceptionnelle. Toutes les pousses d’un même cèdre peuvent être abattues en même temps, ou partiellement. Les cèdres étant robustes et ayant une croissance importante, il est possible d’obtenir de nouvelles pousses pendant plus de 300 ans sur un même arbre. Il n’est donc pas rare de croiser des souches d’anciens cèdres ayant servi à la technique du Daisugi dans les forêts japonaises, notamment dans celle de Kitayama, au nord de la ville de Kyoto où il était très pratiqué.

Photo de cèdres de Kitayama taillés selon la méthode Daisugi

Impact écologique et préservation du patrimoine

Le Daisugi est considéré comme une approche innovante et durable de la foresterie, car elle permet la production continue de bois sans contribuer à la déforestation. S’étendant moins qu’une forêt pour cependant obtenir un rendement similaire, faire pousser des arbres sur un arbre pourrait bien devenir une nouvelle façon de produire du bois en masse pour subvenir à nos besoins sans pour autant “tuer” une plante. C’est également une excellente façon d'obtenir des boutures déjà matures, à replanter, lors de projets de développement des zones forestières.

Certains grands cèdres existent toujours dans les jardins d'ornement et les forêts entourant Kyoto. Cette technique ancestrale pourrait inspirer des pratiques de préservation de la nature dans un contexte de déforestation croissante et de perte des savoir-faire traditionnels. En raison de la diminution de la demande en bois de cèdre, cette méthode trouve désormais un usage à des fins ornementales pour les parcs et les jardins d'ornement, tout en restant un symbole fort de la gestion forestière respectueuse de la biodiversité locale et de la lutte contre l’érosion.

Usages et applications contemporaines

Avec cette technique de Daisugi, les arbres et le bois sont toujours très prisés pour une variété d'utilisations :

  • En architecture et construction : poutre, poteau, toiture.
  • En menuiserie et ébénisterie.

Bien qu’endémique au Japon, le cèdre japonais a été introduit dans d’autres pays asiatiques ainsi qu’en Europe pour de la production massive de bois. En France, on le retrouve notamment dans le Languedoc-Roussillon, en Normandie, dans le sud-ouest, le Limousin, la Bretagne et sur l'île de La Réunion. Si le Daisugi se concentre sur la production de bois de haute qualité, il partage avec d'autres techniques japonaises, comme le yukizuri (protection des arbres contre la neige), une philosophie de soin profond apporté au vivant.

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Perspectives : de la sylviculture à l'urbanisme végétal

L'intérêt pour la densité et l'optimisation des espaces naturels se retrouve dans d'autres approches, comme la méthode Miyawaki appliquée à l'urbain. Canicule, béton, vis-à-vis oppressant : votre balcon peut pourtant se muer en mini-forêt. En plein mois d’août, beaucoup de balcons ressemblent à des plaques chauffantes plutôt qu’à des coins de détente. Béton brûlant, air immobile, trois pots qui survivent tant bien que mal. Appliquée à un balcon ou une terrasse minuscule, cette approche transforme un simple bout de dalle en écosystème compact, presque sauvage. Sur quelques mètres carrés, on passe de bacs isolés à une véritable forêt urbaine sur balcon qui fait écran au vis-à-vis, rafraîchit l’air et atténue le bruit.

Au cœur de la méthode, un principe déroutant pour les jardiniers habitués aux espacements généreux : la densité extrême. Sur un balcon, on garde la même logique qu’au sol en visant environ 3 plants par mètre carré, soit 15 à 20 plants pour un balcon de 6 m². Pour que cette jungle miniature survive, la profondeur de sol reste décisive. Il faut prévoir un substrat d’au moins 40 cm dans de grands bacs robustes et vérifier la capacité de charge du balcon auprès du syndic ou d’un architecte avant de les remplir.

Le second pilier, c’est le choix des plantes. Une mini-forêt Miyawaki ne se compose pas d’espèces exotiques mais d’essences indigènes, déjà adaptées au climat local et donc nettement plus robustes en bac. Le jour de la plantation, les bacs sont remplis de substrat, puis les jeunes plants sont disposés en mélange, presque épaule contre épaule, au lieu d’être alignés. Un arrosage copieux lance la saison, ensuite il faut accompagner ce petit monde durant les deux à trois premières années. Le geste clé pour réduire les efforts reste le paillage profond, posé en continu sur le sol des bacs avec paille, broyat ou feuilles mortes. Cette litière limite l’évaporation, nourrit le substrat et favorise une vie souterraine active.

En plein été, la méthode Miyawaki promet de transformer un simple balcon urbain en micro-forêt dense et rafraîchissante en quelques saisons. Principe, densité de plantation, profondeur de substrat et essences indigènes sont combinés pour adapter cette forêt Miyawaki sur balcon aux bacs. Paillage, microclimat et biodiversité transforment peu à peu la terrasse en îlot de fraîcheur dont l’impact quotidien dépasse souvent les attentes. Si ces méthodes diffèrent dans leurs finalités - production de bois pour le Daisugi, confort thermique pour Miyawaki - elles témoignent toutes deux d'une intelligence japonaise du vivant, capable de transformer la contrainte en une ressource renouvelable et esthétique.

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