Hervé Coves et la Guilde du Framboisier : Une Symbiose Inspirée par la Nature

Hervé Coves portrait

Hervé Coves, ingénieur agronome et franciscain, incarne une approche novatrice et profondément enracinée dans l'observation de la nature pour la conception de systèmes agricoles durables. Son parcours, à la fois scientifique et spirituel, l'a conduit à remettre en question les modèles conventionnels et à promouvoir l'agroécologie et la permaculture, en particulier à travers le concept des "guildes végétales". Ces associations de plantes, loin d'être un simple regroupement, sont des écosystèmes miniatures où chaque espèce joue un rôle spécifique, favorisant la vie sous toutes ses formes et démultipliant les capacités de production. L'étude des guildes, à l'image de celle qu'il a initiée autour du framboisier, révèle une intelligence collective du vivant que nous, humains, avons trop longtemps ignorée.

Qu'est-ce qu'une Guilde Végétale ?

Le terme "guilde", dans son acception moderne en écologie et permaculture, désigne une association privée ayant un but précis. Il trouve ses racines dans le vieux norrois "gildi", signifiant "coopération" ou "assemblée". Au Moyen Âge, une guilde était une association de personnes pratiquant une activité commune, comme des marchands, qui s'étaient dotés de règles et de privilèges spécifiques, demandant protection aux autorités. Transposé au monde végétal, ce concept illustre la capacité des plantes à s'entraider, à se soutenir mutuellement et à optimiser l'utilisation des ressources disponibles. La nature, depuis des milliards d'années, cherche toujours à croître et à se développer en optimisant au mieux ses ressources, une leçon fondamentale pour l'agriculture humaine.

Les guildes sont la clé de la conception et de la mise en place de nouveaux modèles de jardin, d'agriculture et de forêts comestibles. Elles permettent d'imiter et de reproduire ces associations naturelles pour nos cultures en associant une multitude de plantes afin qu'elles se soutiennent et démultiplient nos capacités de productions pour nos besoins, tout en favorisant la Vie sous toutes ses formes. La présence de chaque espèce dans un système donné est étroitement liée à celle des autres : arbres, oiseaux, mammifères, insectes et micro-organismes du sol vivent en relation intime. L'association de cultures favorise la création de milieux riches, diversifiés et plus équilibrés.

La Conception et les Types de Guildes

Le design d'une guilde nécessite, en plus de l'observation de la nature, une connaissance approfondie des caractéristiques, des rôles et des fonctions des différents végétaux. Le choix des plantes est réalisé en fonction du contexte de la ferme ou du jardin, prenant en compte des facteurs tels que le sol, le climat et les objectifs de production. Une fois conçues, les associations végétales sont répliquées autour des arbres qui structurent chaque guilde. Ces dernières peuvent être conçues de manière isolée, sous forme de haies fruitières ou d'ensembles de dimensions variées.

On distingue plusieurs types de guildes, chacune répondant à des principes écologiques spécifiques :

  • Guildes fonctionnelles : Ce type de guilde regroupe toutes les espèces remplissant une fonction précise ou une niche écologique particulière. Un exemple typique serait les couvre-sol fixateurs d'azote, essentiels pour enrichir le sol.
  • Guildes complémentaires : Ces guildes regroupent des espèces aux fonctions complémentaires qui travaillent ensemble ou se soutiennent mutuellement. Une guilde complémentaire peut, par exemple, inclure un fixateur d'azote, une plante attirant les prédateurs des ravageurs et une plante attirant les pollinisateurs. Cette synergie permet une meilleure résilience du système.
  • Guildes de partage des ressources : Ce type de guilde regroupe des espèces qui se partagent les ressources en utilisant des niches différentes. Cela peut concerner l'exploitation des minéraux du sol à des profondeurs différentes (racines superficielles, racines pivots, racines fasciculées ou racines traçantes) ou le partage de la lumière, avec des plantes basses qui profitent du soleil printanier pour fleurir avant d'être ombragées par des plantes hautes à floraison estivale ou automnale.
  • Guilde d'établissement : Utilisée pour démarrer la végétalisation d'un terrain, cette guilde comprend les espèces cibles que l'on souhaite établir ainsi que les espèces pionnières qui faciliteront leur établissement en préparant le sol et en créant un microclimat favorable.
  • Guilde de maturité : Cette guilde comprendra les espèces compatibles à planter ultérieurement afin de remplacer les espèces pionnières éliminées une fois que le système est bien établi et que les conditions sont propices aux espèces à long terme.

L'objectif est de créer des listes de plantes regroupées par guildes fonctionnelles afin d'avoir le plus large éventail possible d'options et de maximiser la biodiversité et la productivité.

L'Importance de la Diversité Végétale

Une couverture végétale diversifiée offre de multiples avantages. Elle protège le sol de l'érosion, favorise l'infiltration de l'eau, réduit l'évaporation et, par sa décomposition, améliore la fertilité et la structure du sol. Un sol sain et fertile est le principal facteur qui équilibre les rapports entre parasites et prédateurs. L'alternance et l'association des cultures consistent à faire des cultures associées à leur mutuel bénéfice, optimisant ainsi l'occupation de l'espace.

Diagramme des interactions végétales

Plusieurs principes sont à observer pour des associations réussies :

  • Effet protecteur ou répulsif : Certaines espèces bénéficient d'un effet protecteur face aux maladies ou répulsif face aux ravageurs grâce à leurs voisines. L'exemple classique est celui des carottes-oignons ou carottes-poireaux, où l'un protège l'autre de son principal ravageur et vice-versa.
  • Éviter les monocultures : Pour un potager "bio" avec annuelles et bisannuelles, la rotation des cultures est une bonne réponse pour éviter la multiplication des nuisibles et l'appauvrissement du sol. Il est également crucial d'éviter de cultiver côte à côte des membres de la même famille.
  • Séparation des incompatibles : Les Liliacées et les Légumineuses, par exemple, ne font pas bon ménage et doivent être séparées.
  • Cultures de couverture et engrais verts : Pour éviter la prolifération des mauvaises herbes, il est conseillé de planter entre les cultures désirées des cultures ayant plus une fonction de couverture du sol et d'engrais vert, comme le sarrasin, la phacélie, la moutarde ou des légumineuses comme le trèfle ladino. Ces cultures, en plus d'étouffer les adventices, enrichissent le sol et se ressèment d'elles-mêmes si on les laisse monter en graines.

Le Rôle des Plantes Auxiliaires

La diversification du verger, comme l'a démontré Jean-Marie Ghillebaert avec plus de 200 espèces végétales, est fondamentale. Toutefois, comme le soulignent les spécialistes du contrôle biologique, il ne s'agit pas d'accroître la diversité des plantes à l'aveuglette. Chaque introduction doit être réfléchie pour maximiser les bénéfices pour l'écosystème.

Comment avoir des insectes dans son jardin

Les plantes riches en essences répulsives sont souvent des plantes antiparasitaires. Les insectes prédateurs ne dédaignent pas non plus les fleurs lorsque les proies se font moins nombreuses. Par exemple, les larves de certaines espèces de chrysopes se nourrissent du nectar des composées comme le chardon vulgaire, ainsi que du miellat des pucerons. Les coccinelles se nourrissent du pollen de plusieurs espèces végétales, dont le pissenlit.

Plusieurs familles et espèces végétales sont particulièrement appréciées pour leurs vertus en tant qu'auxiliaires :

  • Ombellifères : Les plantes de la famille des ombellifères (carotte sauvage, panais sauvage, fenouil) sont particulièrement attirantes pour un grand nombre d'auxiliaires, notamment les guêpes parasitaires. Une façon simple et peu coûteuse d'établir des ombellifères est de planter des racines de carottes et de panais, qui produiront des fleurs dès la première année.
  • Asters, vergerettes et verge-d'or : Ces plantes, qui fleurissent typiquement à l'automne, sont des sources de nourriture importantes pour les ichneumonides.
  • Tanaisie (Tanacetum vulgare) : Bien qu'envahissante, la tanaisie attire en grand nombre diverses espèces de coccinelles. Elle est également indispensable au prunier, une décoction éloignant le ver de la prune.
  • Anthemis (Anthemis tinctoria) : S'est avérée favorable aux guêpes et mouches parasitaires dans les expériences de l'institut Rodale.
  • Cosmos (Cosmos bipinnatus) : Attire les prédateurs en général, et en particulier les araignées.
  • Légumineuses : En plus de ne pas concurrencer les arbres pour l'azote du sol, les légumineuses (trèfle ladino, luzerne, esparsette) peuvent attirer plusieurs auxiliaires, comme les punaises prédatrices et les guêpes parasitaires, grâce à leur période de floraison très longue. Cependant, il faut être vigilant car certaines légumineuses comme le mélilot jaune, le trèfle rouge et la luzerne peuvent encourager les populations de punaises ternes, susceptibles de déformer les fruits.
  • Menthe (Mentha spicata) : Attire de nombreux auxiliaires et mouches bénéfiques, bien qu'elle puisse devenir envahissante. La menthe poivrée, avec son odeur forte, écarte les rongeurs, et la menthe pouliot, ou "herbe aux puces", repousse les fourmis, moustiques, mouches et puces.
  • Alysse (Lobularia maritima ou Alyssum maritimum) : Une crucifère ornementale très prometteuse, elle attire plus de 200 insectes bénéfiques par ravageur, est peu compétitive avec les cultures et ne devient pas une mauvaise herbe.
  • Sarrasin : Attire les syrphides, actifs au printemps, et a été constaté pour attirer des insectes provenant de 21 familles d'insectes bénéfiques.
  • Phacélie : Très mellifère et attirante pour un grand nombre d'insectes bénéfiques, notamment les syrphides prédateurs des pucerons et les carabes. Des études ont montré qu'elle pouvait augmenter significativement le parasitisme de la cochenille de San José.
  • Molène (Verbascum thapsus) : Attire la punaise de la molène, un prédateur vorace des tétranyques et des pucerons, bien qu'elle puisse s'attaquer aux pommes d'un cultivar spécifique. La molène aime les sols à nu.

L'Exemple Concret : La Guilde du Framboisier

Hervé Coves a mis à disposition des informations précieuses sur les interactions entre plantes, insectes et milieux physiques dans lesquels les framboisiers peuvent évoluer. Inspirons-nous de son approche pour créer une guilde autour du framboisier, un arbuste fruitier qui fournit d'excellents refuges aux insectes auxiliaires, notamment ceux qui s'attaquent aux pucerons.

Schéma d'une guilde de framboisiers

Pour optimiser la santé et la productivité du framboisier, plusieurs associations peuvent être envisagées :

  • Couvre-sol : Autour des framboisiers, on peut envisager des couvre-sols qui ne concurrencent pas leurs racines. Des salades, par exemple, peuvent être plantées en couvre-sol, leurs racines superficielles n'entrant pas en concurrence avec celles du framboisier. Les soucis et les œillets d’Inde sont les plantes les plus utilisées pour le jardinage associatif, repoussant de nombreux nuisibles. Des cultures annuelles ou vivaces comme le sarrasin, la phacélie, la moutarde ou des légumineuses comme le trèfle ladino peuvent être utilisées pour créer une couverture végétale, protégeant le sol et attirant les insectes bénéfiques.
  • Fixateurs d'azote : Près des framboisiers, l'introduction de petits pois à rames peut fixer l'azote, profitant ainsi aux autres végétaux de la guilde. Les légumineuses en général (haricot, trèfle, luzerne, vesce) sont des alliées précieuses pour apporter de l'azote aux plantes voisines et attirer des auxiliaires grâce à leur longue période de floraison.
  • Répulsifs et attractifs pour auxiliaires :
    • Ail : L'ail, planté en légumes racines, "dissuade" le mildiou et peut être planté aux pieds des pêchers pour les protéger de la cloque. Sa poudre desséchée protège les graines et jeunes pousses des oiseaux et des insectes.
    • Basilic : En petit buisson, le basilic repousse les ravageurs grâce à son odeur et attire les pollinisateurs. Son goût se marie très bien avec de nombreux fruits et légumes, en plus de ses bienfaits médicaux et nutritionnels.
    • Bourrache : Pour repousser les vers, attirer les pollinisateurs, chercher les minéraux en profondeur et améliorer le goût des fruits, la bourrache est une excellente addition. Ses fleurs, feuilles, fruits et boutons floraux sont comestibles.
    • Camomilles : Les bandes fleuries de camomille au pied des arbres fruitiers, comme la grande camomille (Tanacetum parthenium) ou la petite camomille (Matricaria recutita), offrent de multiples services. La grande camomille repousse les ravageurs et attire les coccinelles. L'infusion de camomille renforce les défenses des jeunes plantes contre les maladies et repousse les premières attaques de pucerons.
    • Bleuet : Plante massicote, le bleuet (Centaurea cyanus ou C. montana) peut être associé à la camomille et au coquelicot pour des mélanges fleuris prolongeant l'effet attractif pour les insectes.
    • Menthe : La menthe poivrée ou pouliot peut être plantée pour ses vertus répulsives contre les rongeurs, fourmis, moustiques et puces.
    • Consoude : Riche en oligo-éléments et minéraux, la consoude a des vertus fertilisantes. Plantée près des jeunes arbres, elle peut empêcher les mulots de grignoter les troncs et repousse les taupes et les rats.
  • Protection du sol et maintien de l'humidité : Des plantes dont les fleurs, les feuilles, les fruits et les boutons floraux se mangent peuvent être utilisées pour protéger le sol, garder l'humidité, empêcher l'érosion et pailler sans frais.

Plantes compagnes pour les framboisiers

Les Apports de la Philosophie d'Hervé Coves

Le parcours d'Hervé Coves est celui d'un homme qui a profondément remis en question les modèles agricoles intensifs. Né en France, élevé dans une cité HLM, il a initialement adhéré à l'idée de "nourrir le monde" à tout prix, une démarche qui l'a conduit à utiliser des farines animales pour nourrir les troupeaux, une pratique qu'il a par la suite jugée "extraordinaire" mais coûteuse, comme en témoigne la crise de la vache folle. Cette crise a été une prise de conscience majeure, lui faisant réaliser qu'il mettait en péril la vie des gens. Cette culpabilité l'a longtemps habité et a marqué un tournant dans sa vision de l'agriculture.

Sa "révélation", comme il l'appelle, est survenue lors d'un voyage d'étude en Guyane. Au cœur de la forêt amazonienne, une nuit passée dans un hamac, il fut témoin d'un spectacle féerique de centaines de lucioles clignotant et se répondant. D'abord effrayé par le concert nocturne de la jungle, il a réalisé que ces bruits étaient des "chants d'amour", se sentant alors environné par la vie et l'amour. Cette expérience, qu'il a vécue comme une des plus belles nuits de sa vie, lui a révélé la marque de "l'Esprit-Saint" et a transformé sa perception du monde et de son rôle.

Hervé Coves souligne que le système agricole actuel, où les agriculteurs ne vivent plus de leur métier mais des aides et subventions, ne donne plus une vraie valeur aux choses. Sa philosophie est une invitation à observer la Nature, à étudier les plantes et leurs familles, et à faire ses propres listes de plantes. Il encourage à ne pas hésiter à planter quelques végétaux que l'on n'aime pas consommer mais qui pourraient être indispensables aux autres espèces. Pour structurer les guildes, il insiste sur la nécessité de tenir compte des tailles adultes des végétaux afin d'occuper le terrain au maximum et de manière harmonieuse, maximisant ainsi l'efficacité et la beauté du jardin. Son approche est un appel à une agriculture respectueuse de la vie, où la coopération et la symbiose sont les maîtres mots.

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