L'égalité professionnelle entre les hommes et les femmes, bien que souvent débattue, reste un idéal lointain. Au-delà des inégalités salariales fréquemment évoquées, la question de la mixité des genres dans les professions peine à trouver un écho suffisant. Des études révèlent une triste réalité : en 2018, une enquête du Centre d’Information et Documentation Jeunesse (CIDJ) indiquait que seulement 17% des métiers étaient considérés comme mixtes, c'est-à-dire avec une proportion d'hommes comprise entre 40 et 60% de l'effectif. Ce constat met en lumière la persistance des inégalités et des stéréotypes de genre, non seulement dans le monde du travail, mais aussi au sein de la société dans son ensemble. Mais comment cette non-mixité s'explique-t-elle ? Quelles sont les raisons pour lesquelles certains métiers demeurent genrés, limitant ainsi la liberté de choix professionnel en fonction du sexe ? Une investigation détaillée permet d'éclaircir ces questions.

La répartition genrée des professions : où sont les femmes, où sont les hommes ?
Si seulement 17% des professions sont mixtes, il est essentiel de comprendre comment les hommes et les femmes sont répartis dans les différents corps de métier. Quelques chiffres permettent de dresser un tableau plus précis de cette ségrégation professionnelle.
La grande majorité des femmes est employée dans le secteur tertiaire. Selon une analyse du CIDJ, près de 88% d'entre elles travaillent dans les métiers dits « de service ». Elles sont particulièrement représentées dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’action sociale et des services aux particuliers. Ces secteurs requièrent souvent des qualités telles que l'empathie, l'altruisme ou la douceur, des traits communément associés à la féminité.
À l'inverse, certains secteurs comptent une faible proportion de femmes. C'est notamment le cas du numérique et de l'informatique, où les hommes représentent 70% des effectifs. Le CIDJ souligne également une forte majorité d'hommes dans les secteurs de la R&D et du BTP. Parmi les métiers spécifiquement masculins, on retrouve les ingénieurs, les cadres techniques ou encore les cuisiniers. Les hommes sont, en revanche, rares dans les domaines de la petite enfance et de l'aide à la personne, des professions majoritairement féminines. La gent masculine exerce ainsi plutôt des métiers dits « physiques », « techniques », axés sur la production et la création. La question cruciale qui se pose alors est celle de l'influence sur l'orientation professionnelle : pourquoi les garçons se spécialisent-ils dans certains domaines et les filles dans d'autres ?
Les stéréotypes de genre, ancrés dès l'enfance
Pour comprendre les fondements de nos choix d'orientation, il faut remonter à l'enfance. L'environnement dans lequel nous évoluons depuis la naissance façonne notre cerveau. Comme l'explique la neurobiologiste Catherine Vidal : « Au cours de sa construction, le cerveau intègre les influences du milieu extérieur, issues de la famille, de la société, de la culture. Il en résulte qu’hommes et femmes ont des cerveaux différents… ». Dès l'enfance, parents, professeurs, camarades et la société en général (à travers, par exemple, la publicité) sèment, souvent inconsciemment, de petites graines qui orientent nos choix futurs. Et ces petites graines sont parfois imprégnées de stéréotypes.
Le schéma classique veut qu'on fasse généralement comprendre très tôt aux enfants qu'il existe des activités typiquement féminines et des activités typiquement masculines. Cet apprentissage peut se manifester par de très petites actions. Il est, par exemple, prouvé que les parents adaptent leur comportement en fonction du sexe de l'enfant dès la naissance. Cela peut se traduire par la manière de porter un bébé : plus vigoureusement pour un garçon et avec plus de précaution pour une fille. Mais ces actions peuvent être bien plus significatives.

L'exemple le plus frappant est celui des jouets. Toute personne ayant parcouru l'allée "jeux" d'un supermarché a pu observer la profusion de rose dédiée aux filles et tout l'attirail destiné à faire des petits garçons de « mini-répliques de Stallone ». Au-delà de l'esthétique très stéréotypée, ces jouets développent des compétences différentes chez les enfants. Comme l'explique la journaliste Aurélia Blanc, les jouets des petits garçons sont « des jouets où on est dans l’action, il faut conquérir un territoire, voire le monde. Ce sont des jouets qui vont plus souvent mobiliser le corps. […] Et ensuite on a toute la partie qui va être mécanique. Beaucoup de références aux véhicules, à la vitesse puis à la construction. Et on a aussi beaucoup de jeux d’extérieur, qui appellent à mobiliser son corps, à se dépasser, et à prendre de la place aussi. ». Anne-Sophie Dafflon-Novelle, docteure en psychologie, confirme que les jouets pour garçons les aident à mieux se repérer dans l'espace. En revanche, les jouets des petites filles, selon elle, « n’évoquent pas l’action ou la technique. Il s’agit pour elles d’imiter les adultes avec des jeux souvent collectifs, l’épicerie par exemple, qui leur permettent de développer leurs capacités langagières. ».
Les jouets jouent un rôle crucial dans la construction de l'enfant, en l'aidant à développer ses aptitudes et à s'éduquer. Aurélia Blanc souligne : « À travers le jouet, on apprend à l’enfant ce qu’il a le droit de faire et ce qu’il n’a pas le droit de faire. Quand on empêche à un petit garçon, par exemple, de jouer à la poupée - ce qui est encore très courant aujourd’hui - on lui indique très tôt et très durablement que ce qui relève du féminin, c’est nul, ce n’est pas pour lui, c’est méprisable. ». Laisser les enfants libres de jouer avec n'importe quel jouet contribuerait à diversifier leurs compétences et, par conséquent, leur orientation future. Aurélia Blanc propose une règle simple : « Comment savoir si ce jouet est un jeu pour filles ou pour garçons ? Question : ce jouet suppose t-il d’utiliser ses parties génitales ? Oui : ça n’est probablement pas un jouet pour les enfants. Non : ce jouet convient aussi bien aux filles qu’aux garçons. ».
Le même phénomène s'observe dans le sport. Anne-Sophie Dafflon Novelle explique que les petits garçons sont généralement encouragés à pratiquer des sports collectifs et de compétition, tandis que les petites filles sont orientées vers des sports plus artistiques comme la danse ou la gymnastique. Ces pratiques renforcent les stéréotypes et limitent le développement de compétences variées.
Jouets pour filles contre jouets pour garçons : l’expérience - BBC Stories
La prophétie auto-réalisatrice et la menace du stéréotype
Enfants, nous développons des compétences différentes en fonction de notre sexe, ce qui peut entraîner un retard dans certaines disciplines. En grandissant, ces contrastes peuvent s'accentuer, comme en témoignent les cas des mathématiques et de la géométrie. Le stéréotype selon lequel les femmes seraient « moins fortes que les garçons en mathématiques » est tenace. Outre le fait que les petites filles sont moins sensibilisées à la géométrie et à l'espace via les jouets, d'autres facteurs entrent en jeu.
En 2013, l'Université de Provence a mené une expérience éclairante. Des chercheurs ont demandé à deux groupes d'élèves mixtes de reproduire une figure géométrique complexe de mémoire. Le premier groupe a été informé qu'il s'agissait d'un « exercice de géométrie », tandis que le second a été présenté comme un « exercice de dessin ». Les résultats ont montré que les filles ont mieux réussi lorsque l'exercice était présenté comme un dessin, et inversement pour les garçons. Il s'agissait pourtant du même exercice ! Ce phénomène est connu en psychologie sociale sous le nom de « menace du stéréotype » : la personne victime d'un préjugé perd ses moyens lorsqu'elle y est confrontée, ce qui la pousse à moins bien performer et, finalement, à confirmer le cliché. C'est exactement ce qui se produit lorsqu'une fille doit faire un exercice de maths alors qu'elle a entendu pendant des années que « les filles sont nulles en maths. » Il s'agit d'une prophétie auto-réalisatrice.
Pour briser ce cercle vicieux, il est crucial d'encourager les enfants à explorer différentes disciplines afin de diversifier leurs compétences. Une autre approche efficace consiste à leur présenter de nouveaux modèles de réussite, qui s'opposent aux clichés de genre. Par exemple, en faisant découvrir aux enfants et adolescents les histoires de femmes mathématiciennes. Des figures comme la physicienne Lise Meitner, la mathématicienne Sophie Germain ou l'ingénieure en aérospatiale Mary Jackson sont autant d'exemples de femmes scientifiques souvent oubliées de l'Histoire, dont la mise en lumière pourrait inspirer les jeunes générations.
Les barrières de la société et l'influence des croyances
Outre les stéréotypes ancrés dès l'enfance, la société dans son ensemble peut également influencer nos choix d'orientation. Les professeurs, les parents, les conseillers d'orientation et l'entourage peuvent, consciemment ou non, transmettre leurs propres croyances et décourager ceux qui manifestent le désir de s'orienter vers des secteurs traditionnellement réservés au sexe opposé.
Par exemple, les hommes sont souvent la cible de moqueries lorsqu'ils aspirent à des métiers dits féminins. Un rapport de 2013 des sociologues Marie Buscatto et Bernard Fusulier cite l'exemple des danseurs, qui découvrent souvent leur vocation très tôt et sont de ce fait exposés aux railleries (comme le montre le film "Billy Elliot"). En 2016, le danseur étoile Marcelo Gomes confiait au Huffington Post avoir été victime de moqueries à l'école : « C’est le fait que je veuille être danseur étoile qui a choqué les gens. ». Son hétérosexualité était même remise en question par les médias : « Les gens sont toujours surpris quand ils me demandent si tous les hommes de la compagnie sont homos, et que je réponds que non. En fait, ils sont tous hétéros ! ». Pour certains garçons, ces remarques peuvent être extrêmement décourageantes et les détourner de leur passion. Cependant, une fois engagés dans une voie professionnelle dite féminine, les hommes semblent être plutôt bien perçus par leurs collègues, leur hiérarchie et leurs proches, comme le confirment Marcelo Gomes et le rapport de Marie Buscatto et Bernard Fusulier.
Les femmes, en revanche, sont moins moquées pour leur choix d'orientation professionnelle, mais rencontrent souvent plus de difficultés une fois en entreprise. Une étude du Cereq datant de 2014 révèle que les femmes sont plus fréquemment confrontées à des remarques sexistes et mettent plus de temps à établir leur crédibilité et leur légitimité. Plus pernicieux encore, elles sont parfois victimes de ce que l'on appelle le sexisme bienveillant, « qui renvoie à des attitudes sexistes subjectivement positives, teintées de galanterie et de condescendance » selon les chercheurs belges Marie Sarlet et Benoît Dardenne. En sur-protégeant leurs collègues féminines, ces salariés sous-estiment inconsciemment leurs capacités. Catherine, qui a travaillé dix ans dans un magasin de bricolage, témoigne : « d’abord auprès de mes collègues et de ma hiérarchie composée majoritairement d’hommes, mais même auprès des clients ! Ils mettaient constamment en doute mes conseils et finissaient par écouter attentivement ceux de mes collègues hommes - même moins expérimentés - qui répétaient presque mot à mot ce que je disais. ». Nous avons l'impression d'être libres de choisir le métier qui nous plaît, mais en réalité, nous sommes tous biaisés d'une manière ou d'une autre, car imprégnés de stéréotypes de genre façonnés tout au long de l'histoire. Pour atteindre une mixité totale, il est impératif de déconstruire ces stéréotypes dès l'enfance et de sensibiliser l'ensemble du corps professoral et des institutions à ces problématiques, afin de faire barrage aux clichés tenaces.
Nature vs culture : le débat persistant sur l'origine des inégalités
La question des inégalités entre hommes et femmes s'inscrit dans le débat persistant entre nature et culture. Il est à ce jour difficile d'affirmer précisément ce qui est à l'origine de ces inégalités : les hommes et les femmes sont-ils naturellement différents, sommes-nous influencés par notre environnement, ou un peu des deux ?
Une étude de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) sur l'opinion des personnes résidant en France métropolitaine concernant les stéréotypes de genre, révèle que la majorité des Français rejette globalement ces stéréotypes. Cependant, les représentations stéréotypées liées au soin apporté aux autres rencontrent une adhésion plus forte. D'une manière générale, l'adhésion aux stéréotypes de genre est plus marquée chez les hommes, les personnes âgées, les immigrés et celles ayant une pratique religieuse régulière. À l'inverse, les femmes et les diplômés du supérieur sont surreprésentés parmi ceux qui rejettent ces stéréotypes. L'étude confirme également l'inégale répartition des tâches domestiques au sein des couples, une disparité d'autant plus prononcée que l'adhésion aux stéréotypes de genre est forte.
Le Baromètre d’opinion de la DREES, une enquête annuelle menée auprès de 4 000 personnes représentatives de la population française de 18 ans et plus, a montré en 2020 et 2022 que plus d’une personne sur deux rejette les stéréotypes de genre, une sur quatre y adhère, et une sur quatre se positionne de manière ambivalente. Il est intéressant de noter que l’idée que les filles ont autant l’esprit scientifique que les garçons fait très largement consensus dans l’ensemble de la population, quel que soit le degré d’adhésion aux représentations stéréotypées. Être un homme, avoir plus de 65 ans, avoir une pratique religieuse régulière, être immigré, ou avoir un faible niveau de diplôme augmente la probabilité d’adhérer aux stéréotypes de genre testés dans le Baromètre. L’étude de la DREES, publiée en février 2024, confirme que ces stéréotypes persistent dans la société française, et qu'un Français sur cinq pense toujours que « dans l'idéal, les femmes devraient rester à la maison pour élever leurs enfants. ».
Le Baromètre met aussi en lumière la persistance d'une forte inégalité dans les couples : 54 % des femmes déclarent prendre majoritairement en charge les tâches ménagères (courses, ménage, linge), contre seulement 7 % des hommes. Cet écart est presque aussi élevé concernant les activités consacrées aux enfants (repas, loisirs, éducation) : 46 % des femmes déclarent les faire majoritairement elles-mêmes, contre 6 % des hommes. Les hommes ont également plus tendance que les femmes à estimer que le partage de ces tâches dans leur couple est égalitaire. Pour plus d'un homme sur trois, ces tâches sont assurées par leur partenaire, tandis que moins d'une femme sur vingt pense qu'elles sont prises en charge par leur conjoint. Ces stéréotypes et inégalités au sein des couples sont corrélés : plus les individus adhèrent aux stéréotypes de genre, moins ils déclarent un partage égalitaire dans leur couple.
Le poids des stéréotypes dans le monde professionnel : métiers, leadership, confiance en soi et ambition
Les métiers ont-ils un sexe ? Le leadership, la confiance en soi, l'ambition ont-ils un sexe ? Une étude récente du Pew Research Center confirme la persistance de l'idée de différences (d'aptitudes, de fonctionnement, de centres d'intérêt…) entre femmes et hommes dans les mentalités. Ces différences semblent d'autant plus irréductibles que la conviction qu'elles proviennent de la nature est bien ancrée. 76% des personnes interrogées estiment que femmes et hommes n'ont pas les mêmes aptitudes physiques. Les centres d'intérêt sont réputés distincts selon le sexe pour 68% des sondés. Vient ensuite le rapport à la parentalité, perçu comme différent pour une femme et pour un homme par 64% de la population américaine. Ces différences perçues entre les sexes sont souvent attribuées à la nature. La conviction que l'expression masculine des sentiments est par nature différente de l'expression féminine est nettement plus ancrée chez les hommes que chez les femmes. Aux hommes sont associées l'honnêteté, le professionnalisme, l'ambition, la force de travail ; aux femmes, l'apparence physique, l'attention portée à autrui, la douceur et l'intelligence.

La pression liée aux stéréotypes de genre convainc une majorité de la nécessité de les déconstruire dès la petite enfance. L'étude du Pew Research Center révèle non seulement la permanence des stéréotypes de genre dans les esprits, mais aussi leur relative résistance à la conscientisation. Il ne suffirait donc pas, pour se libérer de la pression exercée par les stéréotypes, de savoir les identifier et de prendre conscience qu'on en est l'objet autant qu'on en véhicule. La question se pose plutôt en termes de volonté collective de donner à chaque individu les chances de se réaliser comme il le souhaite. C'est la logique même de l'inclusion qui co-responsabilise chacun quant à ses postures et actes impactant autrui. S'il est improbable de se défaire de tous ses préconçus, ne serait-ce que parce que les mécanismes de la cognition procèdent en partie de catégorisations du monde, le psychosociologue Patrick Scharnitzky invite à ne pas les laisser se transformer en biais décisionnels.
La ségrégation professionnelle : des enseignantes aux chauffeurs routiers
Les métiers ont-ils un genre ? Selon les participants à une enquête de MonCVParfait, 82% des personnes interrogées estiment que certains métiers sont associés à un genre. Certaines professions sont perçues comme plus adaptées aux femmes : enseignante, garde d’enfants, aide à domicile, réceptionniste, coiffeuse et infirmière/aide médicale. D’autres sont davantage associées aux hommes : officier de police, pompier, chauffeur routier, ouvrier du bâtiment et électricien. Il est intéressant de noter que la profession de secrétaire, bien que traditionnellement associée aux femmes, a été considérée comme neutre en termes de performance dans cette étude, alors qu'elle était précédemment classée comme masculine.
Cependant, près de la moitié des professions évoquées n’ont été associées à aucun genre. Les métiers neutres sont les suivants : médecin, avocat·e, manager, informaticien·ne, travailleur·euse social·e, ingénieur, vendeur·euse, analyste financier·e et politicien·ne. Dans ces carrières, hommes et femmes peuvent évoluer sans être limité·e·s par des stéréotypes de genre. Les faits sont là : dans notre réalité, les métiers sont indéniablement genrés. Les femmes sont souvent dissuadées d’entreprendre une carrière traditionnellement perçue comme masculine, tandis que les hommes évitent les métiers exercés majoritairement par des femmes. Les mécaniciennes ne sont pas prises au sérieux et les hommes professionnels du soin ne sont pas respectés.

Selon le Bureau International du Travail, en 2021, le taux d’activité des femmes de 15 à 64 ans était de 70 %, contre 76 % pour les hommes de la même tranche d’âge. Parmi les métiers les plus masculinisés, on retrouve les ouvriers du bâtiment (1 à 7 % de femmes), les conducteurs de véhicules (9 % de femmes) et les techniciens et agents de maîtrise et de maintenance (11 %). Dans les secteurs les plus féminisés, on trouve les professions d’assistant maternelle (2 % d’hommes), de secrétaire (3 % d’hommes), d’aide à domicile (5 % d’hommes) et d’aide-soignant (10 % d’hommes).
Performances professionnelles : le genre en question
Le genre d’une personne détermine-t-il ses performances dans un métier ? En théorie, non. Mais en pratique, la perception est différente. Certaines caractéristiques de genre, comme la force physique pour les hommes ou l’empathie pour les femmes, peuvent faciliter ou freiner la progression professionnelle. Les personnes interrogées dans l'enquête de MonCVParfait estiment que pour neuf des 21 métiers cités (43 %), le genre n’a aucun effet sur les performances. Ainsi, hommes et femmes peuvent être d'excellents avocat·e·s, managers, secrétaires, médecins, informaticien·ne·s et développeur·euse·s, travailleur·euse·s sociaux, vendeur·euse·s, analystes financier·e·s et politicien·ne·s.
Cependant, les femmes sont jugées meilleures dans les professions d’enseignante, de garde d’enfants, d’aide à domicile, de réceptionniste, de coiffeuse et d’infirmière/aide médicale. Les hommes sont considérés meilleurs dans les professions d’officier de police, de pompier, de chauffeur routier, d’ingénieur, d’ouvrier du bâtiment et d’électricien. Ces réponses sont cohérentes avec la répartition obtenue lors de la question précédente, confirmant que les femmes sont jugées meilleures dans les métiers traditionnellement associés aux femmes, et les hommes dans les professions qui leur sont attribuées par stéréotype.
On peut toutefois relever deux variations mineures. Les participants pensent que les hommes seraient plus performants dans le métier d’ingénieur, bien qu’il soit considéré comme neutre. À l’inverse, le poste de secrétaire est passé d’un métier associé aux hommes à une profession dans laquelle le genre n’influe pas sur la performance.
Jouets pour filles contre jouets pour garçons : l’expérience - BBC Stories
Genre ou compétences : le facteur décisif dans le milieu du travail
Dans le milieu du travail, le genre n’est pas toujours le facteur décisif. Comme le montrent les réponses des participants à l'enquête MonCVParfait, dans la plupart des cas, les compétences professionnelles sont plus importantes que les caractéristiques de genre. Les métiers dans lesquels les compétences priment sur le genre sont les professions d’enseignant·e, d’officier de police, d’avocat·e, de manager, de secrétaire, de médecin, d’aide à domicile, d’informaticien·ne, de travailleur·euse social·e, de réceptionniste, d’ingénieur, de coiffeur·se, de vendeur·se, d’infirmier·e/aide médical·e, d’ouvriers du bâtiment, d’analyste financier·e et de politicien·ne.
Deux professions ont toutefois partagé les participants : les pompiers et les électriciens. Dans les deux cas, les compétences professionnelles ont été jugées plus importantes que le genre à 51 % contre 49 %. Cependant, les privilèges de genre ne sont pas totalement effacés. Le genre apparaît comme le facteur décisif dans deux professions : les baby-sitters et les chauffeurs routiers. Est-ce à dire que les femmes ne peuvent pas s’épanouir dans les métiers dits masculins, ni les hommes dans les métiers dits féminins ? Pas forcément.
82 % des participants associent certains métiers à un genre. Cependant, une personne dont le métier contredit les perceptions sociales traditionnelles n’est pas nécessairement moins bien considérée. Selon 43 % des personnes sondées, la société a une opinion favorable des femmes qui exercent un métier majoritairement occupé par les hommes. La même proportion estime que l’opinion de la société sur ce sujet est neutre. Seulement 14 % pensent que la société a une opinion négative des femmes qui ont choisi une profession à prédominance masculine. Les hommes qui travaillent dans des secteurs dominés par les femmes peuvent s’attendre à un niveau de respect similaire. Ils sont bien vus par 44 % des personnes sondées, tandis que 42 % ont une opinion neutre. Seulement 14 % voient leur choix de carrière d’un mauvais œil. Il n’y a donc pas de honte pour un homme à exercer une profession typiquement féminine, ou l’inverse. Seule une minorité a une opinion négative de celles et ceux qui défient les attentes en matière de genre dans l’emploi. Près de huit personnes sur dix (78 %) pensent qu’un homme peut travailler dans un secteur à prédominance féminine et qu’une femme peut entreprendre une carrière dans un secteur à prédominance masculine.
Il est intéressant de noter que 23 % des hommes et 21 % des femmes (soit un cinquième des participants) estiment que les femmes ne devraient pas être employées dans les secteurs dominés par les hommes. De plus, 23 % des hommes et 20 % des femmes pensent que les hommes ne devraient pas exercer des professions féminines. Néanmoins, les deux genres reçoivent le même degré de confiance. Les personnes sondées considèrent à 45 % que le genre n’a aucune incidence sur la fiabilité des personnes et des professions masculines ou féminines. Pour leur part, 28 % estiment que les femmes sont plus fiables, tandis que 27 % font davantage confiance aux hommes. Cela pose une autre problématique : le genre doit-il influer sur le choix de carrière et, si oui, quand ?
La réalité des difficultés liées au genre au travail et le rôle de l'écologie
En matière d’orientation professionnelle, il semble que le genre compte. Plus de sept personnes sur dix (74 %) pensent que le genre doit jouer un rôle dans le choix d’une carrière. Cependant, un tiers des participants de 25 ans ou moins pense que le genre ne doit pas influencer les décisions liées à la carrière. Cette opinion est partagée par plus d’un tiers des participants (35 %) sans diplôme universitaire, les employé·e·s ayant au moins 11 ans d’expérience (34 %) et ceux travaillant pour une société de plus de 500 salariés (33 %).
Pourquoi certaines personnes sont-elles convaincues que le genre doit fonder le choix de carrière ? D’abord, à cause de la difficulté à trouver un emploi. 71 % des personnes sondées pensent qu’il est plus difficile pour une femme à trouver un emploi dans une profession à prédominance masculine. À l’inverse, 70 % considèrent qu’il est plus difficile pour un homme de trouver un emploi dans un secteur à prédominance féminine. Pourtant, cela ne décourage pas les candidats à postuler dans des secteurs dominés par le genre opposé. 81 % des femmes interrogées accepteraient de travailler dans un secteur à prédominance masculine, tandis que 79 % des hommes accepteraient de travailler dans une branche à prédominance féminine.
Est-ce une question d’argent ? Non. À la question « Quel type de profession paye le mieux : celles à prédominance masculine ou celles à prédominance féminine ? », 50 % des personnes interrogées ont répondu que les deux professions offraient le même salaire. Pour leur part, 27 % estiment que les métiers féminins payent mieux, tandis que 23 % pensent que les métiers masculins rapportent le plus. Cependant, les faits contredisent ces opinions. Selon l’enquête de l’Insee intitulée "Femmes et Hommes : une lente décrue des inégalités" parue en 2022, le revenu salarial annuel moyen pour l’année 2019 était de 18 970 € pour les femmes contre 24 420 € pour les hommes. Les femmes percevaient donc des revenus inférieurs de 22,3 % à ceux des hommes. Selon l’enquête, cet écart s’explique en partie par l’écart de volume de travail entre homme et femmes (7,6 %), mais surtout par l’écart relatif de salaire en équivalent temps plein (16,1 %). Ce dernier provient de caractéristiques individuelles, comme le niveau de diplôme ou l’expérience professionnelle, mais aussi par le fait que les femmes et les hommes n’occupent pas les mêmes emplois et ne travaillent pas dans les mêmes secteurs d’activité.
Tout travail présente des difficultés quel que soit le genre de l’employé. Cependant, le genre peut être la cause de difficultés, en particulier pour qui choisit un secteur dans lequel le genre opposé est surreprésenté. Les difficultés auxquelles une femme peut être confrontée dans des secteurs à prédominance masculine comprennent : les difficultés liées à la force physique, une augmentation du stress et de l’anxiété, l’intimidation et la violence fondée sur le genre, un manque de possibilités d’évolution, des discriminations fondées sur la grossesse et la maternité, un manque de respect de la part des collègues, des stéréotypes concernant la capacité à diriger, l’isolement et le manque de soutien, une absence d’augmentation et de possibilité de promotion. L’une des difficultés les plus manifestes que les femmes peuvent rencontrer dans un métier à prédominance masculine concerne la force physique. Certaines tâches et professions nécessitent une certaine force que l’on associe généralement aux hommes. Les femmes exerçant ces métiers sont donc souvent considérées comme étant moins efficaces que leurs collègues masculins. Le haut niveau de stress et d’anxiété est également une difficulté importante : la nécessité de faire ses preuves peut générer une pression plus importante pour les femmes travaillant dans un environnement à prédominance masculine. De plus, l’intimidation et la violence fondée sur le genre peuvent créer un environnement hostile et dangereux.
Selon une enquête réalisée à l’échelle mondiale par l’Organisation internationale du travail, la Lloyd’s Register Foundation et la société Gallup, 6,3 % des personnes ayant un emploi ont été victimes de violence et de harcèlement d’ordre sexuel au travail. La proportion des femmes ayant été touchées par ce type de violence et de harcèlement est de 8,2 %, contre 5 % pour les hommes. Plusieurs études indiquent que les femmes exerçant un métier à prédominance masculine sont plus susceptibles d’être victimes de violence et de harcèlement d’ordre sexuel au travail que les femmes exerçant un métier à prédominance féminine. Enfin, les stéréotypes liés à la grossesse et la maternité, le manque de respect de la part des collègues ainsi que les opportunités limitées en matière d’augmentation de salaire et de progression de carrière sont des problèmes souvent rencontrés par les femmes au travail.
Les hommes ont, eux aussi, des problèmes. Voici une liste des difficultés que peuvent rencontrer les hommes dans des emplois majoritairement occupés par des femmes : incompréhension de la part d'autres hommes, manque de prestige, sentiment de honte.

Au-delà des carrières, les stéréotypes de genre s'étendent même à des domaines comme l'écologie. Une étude de 2016 menée par Aaron Brough de l’université d’état de l’Utah révélait que la plupart des comportements écologiques sont perçus comme étant largement féminins. Dans l’imaginaire de certains, l’écologie serait liée aux rythmes paisibles de la nature, à la maternité ou encore à la poésie. Cette idée, issue d’un stéréotype de genre, a pour conséquence qu'une partie des hommes craignent que leur masculinité soit remise en question et délaissent ainsi la responsabilité écologique aux femmes pour un certain nombre de tâches (principalement ménagères). Ce rapport s’appuyait sur une série de sept études démontrant le lien entre les concepts d’écologie et de féminité sur le plan cognitif. Par conséquent, les consommateurs qui adoptent des comportements écologiques sont stéréotypés par d’autres personnes comme étant plus féminins et d’ailleurs eux-mêmes se perçoivent comme plus féminins. Une nouvelle étude dirigée par Janet Swim confirme que ces stéréotypes sont toujours d’actualité en 2019. Avec comme découverte supplémentaire qu’une personne, homme ou femme, adoptant un comportement écolo qui ne correspond pas à son stéréotype de genre peut conduire les gens à s’interroger sur son orientation sexuelle et les inciter à ne pas socialiser avec elle.
Cette conclusion étonnante a été atteinte après trois expériences menées avec des participants extérieurs. Lors de la première, 170 participants en ligne devaient évaluer un personnage fictif, David ou Diane, qui effectuait quotidiennement plusieurs activités respectueuses de l’environnement. Les participants devaient ensuite juger la sexualité de David et Diane. Dans la majorité des cas, ces personnages fictifs ont été perçus comme davantage féminins. Et lorsque David effectuait des activités « féminines », les participants « étaient incertains de son identité hétérosexuelle » rapportent les chercheurs. De même lorsque Diane effectuait des activités « masculines » ! Pour Janet Swim, son étude montre que les comportements écologiques ont une portée plus étendue que leur but principal. Ils permettent également de renvoyer un message au sujet de la personne qui les tient et qui est susceptible d’influencer l’attitude des gens autour d’elle. Grâce à un panel de 303 personnes à qui il a été demandé quel type de personne les attirait pour parler écologie, les chercheurs ont remarqué que les hommes ne se dirigeaient pas vers une femme qui n’est pas clairement hétérosexuelle. Quant aux femmes, elles préfèrent interagir socialement avec des femmes.
La leçon à tirer de ces constatations est que le poids d’un certain sexisme envers l’écologie vue comme féminine est indiscutable. Elle agit globalement comme repoussoir envers une partie des hommes, moins enclins à adopter des comportements respectueux de l’environnement de peur de voir leur virilité et hétérosexualité remises en question.
L'impact des stéréotypes de genre sur les choix d'orientation et la formation
Sage-femme, maître-nageur, esthéticienne, maçon… De nombreux métiers restent toujours stéréotypés. Une étude publiée par l'Observatoire de l’orientation et des métiers genrés montre que les hommes et les femmes s'appuient sur des déterminismes sociaux forts pour choisir leur futur métier. Si vous posez la question « Que veux-tu faire quand tu seras plus grand ? » à de jeunes enfants, les réponses différeront selon qu'il s'agisse d'un garçon ou d'une fille. Les stéréotypes persistent : aux femmes, le soin, l'humain ou la beauté ; aux hommes, la force, les travaux ou le maintien de l'ordre. Ces caricatures, fondées sur le sexe, renforcent des représentations figées des rapports hommes-femmes et entretiennent les inégalités entre les sexes. Elles se reproduisent dans toutes les strates de la société et à tous les moments de la vie.
La formation et la vie professionnelle ne font pas exception. Une étude de l'Observatoire de l’orientation et des métiers genrés, menée par le magazine L'Etudiant avec OpinionWay sur un échantillon représentatif de 1.150 personnes, calcule l’impact des stéréotypes de genre dans les choix d’orientation. Les résultats montrent une différence de perception entre les filles et les garçons qui continue de hanter la représentation des métiers. Des normes de genre influencent l'orientation de 65% des Français. Ce chiffre s'accroît chez les femmes (73% d'entre elles) et pour les moins de 24 ans (78%).
Ces biais s’installent dès l’école. Près de six hommes sur dix assurent ressentir une pression plus forte pour intégrer une filière scientifique ou technique (35% pour les femmes). Ces dernières subissent davantage de pression pour se tourner vers les métiers du soin par exemple. Un rapport du Sénat sur la féminisation des sciences affirme même que ces écarts de projection apparaissent dès le CP : « Le rôle des enseignants, majoritairement des femmes issues de filières littéraires et l’absence de modèles féminins dans les disciplines scientifiques contribuent à limiter la projection des filles vers ces filières. ».
L'étude met également en lumière le manque de rôles modèles. Les femmes disposent de trop peu de figures d’inspiration dans les métiers scientifiques et techniques. Les hommes pâtissent de ces rôles dans les métiers relationnels et du soin. « Ce cloisonnement ne s’arrête pas seulement aux conseils, mais tient aussi à une absence de modèles, de représentation et de potentiel de projection dans ces secteurs. Ne pas (ou peu) voir de femmes ingénieures ou d’hommes infirmiers freine l’auto-censure et l’accès à des métiers où son genre est peu représenté. Montrer des parcours diversifiés pour élargir les horizons professionnels et limiter l’autocensure apparaît crucial », expliquent les auteurs de l'étude.
Les personnes interrogées estiment qu'il faut revaloriser le statut des métiers dits féminins pour attirer les hommes et donner du sens aux métiers dits masculins pour attirer les femmes. Cette asymétrie rappelle que la transformation culturelle reste en cours.