
La viticulture, une pratique millénaire dont les origines remontent à plus de cinq mille ans dans le berceau mésopotamien puis dans le bassin méditerranéen, est intrinsèquement liée à des techniques de multiplication végétative. Parmi elles, le greffage occupe une place prépondérante, son art étant plus ancien encore que la viticulture elle-même. Cette méthode consiste à assembler un greffon de Vitis vinifera sur un porte-greffe au moyen d’une soudure biologique, permettant ainsi la création de nouvelles vignes ou la transformation de vignobles existants. Historiquement, le greffage en campagne, bien que perçu parfois comme une innovation moderne, est en réalité une technique profondément enracinée dans la tradition viticole, ayant évolué au fil des siècles pour répondre à des défis variés, notamment sanitaires et qualitatifs.
Les Racines Historiques du Greffage Viticole
L'idée que le greffage de la vigne soit une découverte récente est une conception erronée. L'art de greffer la vigne est ancien, quoique plusieurs papiers publics aient pu l'annoncer comme une découverte nouvelle il y a douze ou quinze ans, ou plus récemment encore. Des références au greffage remontent bien avant l'époque contemporaine. La plus ancienne parmi ces références, tant médiévale que médicale, démontre l'intégration de cette technique dans diverses sphères de la connaissance. Par exemple, des écrits mentionnent une application particulière où le vin naturellement laxatif demande de l'habileté. La technique consistait à extraire une quantité de moelle dans le sens de la longueur, y introduire de l'ésule ou un autre laxatif fort, et d'observer si le fait pour les greffes rendrait le raisin laxatif. Cela illustre une curiosité et une expérimentation précoce des propriétés des plantes et des impacts du greffage.
Au 17ème siècle, on observe un retour à la viticulture, et Olivier de Serres, dans son Théatre de l'Agriculture, se réfère au greffage d'une façon plus attendue. Pour lui, le greffage est un moyen de se défaire des mauvaises variétés de raisin en les remplaçant par d'autres, meilleures. De Serres décrit également un mode de greffage qui permettait d'obtenir, sur un même pied, aussi bien des raisins noirs que des raisins blancs, témoignant de la sophistication des pratiques déjà à cette époque. Cette diversité de production sur un même pied est un exemple précoce de la polyvalence recherchée dans les vignobles.

Une longue référence au greffage se trouve également chez Hall, décrivant une méthode nommée "greffer en tronc". Cette technique était considérée comme la meilleure et la plus certaine pour le succès, pourvu qu'elle soit bien faite, ne souffrant point d'intervalle pour la fécondité de son fruit. La méthode consistait, sur les branches d'une vigne encore jeune et vigoureuse dont on voulait détruire la mauvaise espèce, à percer un trou rond qui la traversait de part en part avec un vilebrequin de la grosseur juste du brin que l'on voulait entrer. Ensuite, une branche du cep voisin était amenée vers ce trou et passée à travers autant qu'elle pouvait entrer. À l'endroit où elle devait demeurer, un peu d'écorce était levée par-dessous, et la branche était arrêtée à celle sur laquelle on entait avec un osier refendu. D'autres vignerons choisissaient des brins de sarment qui avaient déjà porté du fruit, et sans les séparer du pied et sans les fendre, ils se contentaient de les tailler au-dessus de cinq ou six boutons, non pas en talus, comme on taille la vigne, mais en travers, c'est-à-dire horizontalement. Ils tiraient la moelle par l'ouverture de cette taille et versaient en place du suc de benjoin dissous dans de l'eau bouillie et réduit à la consistance d'un vin cuit. Ces descriptions détaillées soulignent la maîtrise et l'ingéniosité des vignerons d'antan.
La Crise du Phylloxéra et la Révolution du Greffage
La fin du 19e siècle marque un tournant majeur dans l'histoire du greffage viticole, notamment avec la crise du phylloxéra. Cette catastrophe viticole a contraint les viticulteurs à repenser radicalement leurs pratiques. C'est dans ce contexte que des chercheurs comme Sahut et Jean-Emile Planchon ont observé des "pucerons" en nombre, et Planchon a sonné l'alarme face à ces racines malades, baptisant la bestiole « Rhizaphis vastatrix ». Ce ravageur avait été introduit avec des plants américains, initialement réputés résistants à l'oïdium.
Planchon entreprend alors un voyage aux USA, d'où il revient avec de nombreux pieds américains qui seront testés à Montpellier. C'est à ce moment que le greffage de plants français sur des pieds américains va commencer, donnant lieu, en 1875, à la publication - toujours par Planchon - de « Les Vignes américaines, leur culture, leur résistance au phylloxéra et leur avenir en Europe ». Cette publication est cruciale car elle établit les bases scientifiques de la solution au phylloxéra.
La crise du phylloxéra : l'insecte qui a ravagé les vignes au 19ème siècle | Histoire du vin #1
Comme d'habitude, une période de débat houleux s'ensuit entre les tenants de la nature qui prônaient le greffage sur pieds américains, et les chimistes, les "sulfuristes", promoteurs du traitement au sulfure de carbone. Cependant, ce sont bien sûr les promoteurs du greffage qui l'emporteront, et la technique s'améliorera en se généralisant. L'usage habituel de la greffe est de transformer en producteurs perfectionnés des pieds de sauvageons ou de variétés inférieures. Appliquée à la vigne d'Europe depuis les temps les plus reculés, cette opération est bien connue, dans notre Midi surtout, comme un moyen utile de transformer sur place des vignobles entiers et de leur donner comme une seconde jeunesse. Mais, dans les conditions nouvelles que crée la présence du phylloxéra, la greffe se présente sous un aspect presque nouveau, devenant une nécessité pour la survie des vignobles européens.
Les Méthodes de Greffage en Campagne
Le greffage est un procédé de multiplication végétative de la vigne, au même titre que le bouturage. Greffer directement les porte-greffes au champ constitue la solution idéale pour accroître la longévité des vignes et recréer des vignobles sains et durables. Cette pratique, particulièrement pertinente dans les conditions de 1919 et au-delà, vise à contourner les problèmes de maladies et de ravageurs.
Une des méthodes classiques de greffage consiste à couper net le cep à cinq centimètres en terre, quand la sève commence à se mouvoir, et à le fendre par le milieu dans un espace sans nœuds. On insère dans cette fente deux entes taillées en coin par le gros bout et plus épais d'un côté que de l'autre. Le côté le plus épais, garni de sa peau extérieure, doit s'adapter de façon que son liber coïncide avec celui du sujet. Après avoir lié la greffe avec un osier, on la butte de terre pour la garantir de l'action du soleil. Cette méthode, simple en apparence, requiert une grande précision pour assurer la bonne soudure et la reprise de la greffe.
Le regreffage, quant à lui, consiste à réaliser une nouvelle opération de greffage pratiquée sur le porte-greffe, c’est-à-dire sous le point de soudure originel de pépinière. Cette technique est utilisée pour renouveler un cépage sur un porte-greffe existant, sans avoir à arracher la vigne entière. C'est une méthode précieuse pour l'adaptation rapide des vignobles aux nouvelles exigences du marché ou aux évolutions des maladies.

La Pérennité du Greffage et les Défis Actuels
Aujourd'hui, malgré les avancées technologiques, les vignobles font face à de nouveaux défis. Champignons et maladies prolifèrent, et nos vignobles se meurent. Cette situation nous pousse à revenir à des pratiques plus douces, respectant la vigne qui est un organisme vivant. Il est essentiel d'épargner à la vigne les blessures inutiles et de la laisser évoluer dans son environnement le plus naturellement possible.
L'importance de greffer directement les porte-greffes au champ demeure une solution fondamentale pour accroître la longévité des vignes et recréer des vignobles sains et durables. Cette approche minimise le stress subi par la plante, favorisant une meilleure adaptation au terroir et une plus grande résistance aux agressions. La recherche continue dans le domaine du greffage vise à améliorer les techniques, à identifier de nouveaux porte-greffes résistants et à comprendre les interactions complexes entre le greffon et le porte-greffe.
L'histoire du greffage de la vigne est une preuve de l'ingéniosité humaine face aux défis de la nature. De ses origines anciennes à la crise du phylloxéra et aux enjeux contemporains, cette pratique a continuellement évolué, démontrant sa pertinence et son rôle crucial dans la pérennité de la viticulture mondiale. Le greffage n'est pas seulement une technique ; c'est un art, une science et un héritage qui continue de façonner le paysage viticole.
