
Les cimetières, lieux de recueillement et de mémoire, sont au cœur de multiples enjeux contemporains, allant de la gestion des espaces verts à l'évolution des pratiques funéraires. La manière dont ces lieux sont fréquentés et entretenus révèle des dynamiques sociales, culturelles et environnementales complexes. L'étude de ces interactions permet de mieux comprendre la perception que nous avons de la mort, de la nature et du rôle des cimetières dans nos sociétés.
Fréquentation des cimetières et entretien des tombes : des liens complexes
L'usage qu'un individu fait du cimetière est souvent corrélé à son implication dans l'entretien des tombes. Une hypothèse intéressante suggère que plus on fréquente le cimetière, plus on va entretenir les tombes, et ce de manière différente. Cependant, une enquête menée sur 50 personnes a montré que seules 24 d'entre elles fréquentent le cimetière, avec une fréquence variable. Il a été constaté que les personnes n'entretenant pas les tombes sont celles qui déclarent ne fréquenter le cimetière qu'une fois par mois. À l'inverse, ce sont également des personnes fréquentant le cimetière à la même fréquence qui entretiennent majoritairement les tombes, soit 41,2 %.
La majorité de l'entretien déclaré par les personnes interrogées concerne le fleurissement des tombes, soulignant que la plupart des usagers du cimetière ont pour habitude de fleurir les tombes. De plus, ce sont les personnes qui se rendent au cimetière une fois par mois ou une fois par semaine qui entretiennent le plus. Ces observations confirment l'hypothèse selon laquelle la fréquence des visites influe sur l'entretien des tombes. Néanmoins, le type d'entretien a une répartition quasi similaire d'une fréquence de fréquentation à l'autre.
Crémation : les cimetières en pleine évolution
L'influence des catégories socio-professionnelles et de l'âge
Une autre théorie suggère que la catégorie socio-professionnelle influe sur la fréquentation du cimetière. Cette théorie se vérifie selon l'enquête. Cependant, l'entretien de la tombe ne dépend pas de cette théorie. Ainsi, l'hypothèse selon laquelle plus on est âgé et en tant que retraité, on accorderait plus de temps à l'entretien des tombes, est fausse.
En revanche, une hypothèse exposant la théorie qu'une femme âgée fréquentera plus le cimetière et entretiendra les tombes de différentes manières se vérifie. Selon l'enquête, plus on est âgé, plus on fréquente le cimetière, avec une fréquence plus ou moins importante. Par conséquent, la théorie exposant le fait que si l'on est une femme âgée, on fréquentera plus les tombes, est vraie.
Corrélation entre fréquentation locale et touristique
Une moitié des personnes interrogées ne fréquente pas les cimetières de Rennes. Parmi elles, 61,1 % ne réalisent pas non plus de visite dans les cimetières lors de vacances. Il existe donc une corrélation entre l'absence de fréquentation des cimetières à Rennes et l'absence de fréquentation touristique. La corrélation inverse, à savoir une personne fréquentant le cimetière à Rennes régulièrement aura plus de chances de se rendre dans un cimetière comme activité touristique, est également vérifiée. Ces données soulignent la diversité des motivations et des pratiques liées à la visite des cimetières, qu'elles soient liées au recueillement personnel ou à un intérêt patrimonial et touristique.
Le cimetière de Bron : un modèle de complexe funéraire paysager
Le cimetière communautaire de Bron, décrit comme un cimetière parc, offre un exemple éloquent de la transformation des espaces funéraires. Pour y accéder, il faut traverser un parking ombragé d'arbres de haute tige, qui écarte déjà le visiteur du monde extérieur. L'entrée est majestueuse, dominée par le minéral et l'immobilité. Elle s'ouvre sur une esplanade pavée circulaire, bordée de galeries construites de blocs massifs, desservant des bâtiments fonctionnels : l'un administratif, l'autre comprenant une salle de cérémonies multiconfessionnelle, quatre salons funéraires, un crématorium et un columbarium contigu. Le silence n'est troublé que par le bruissement des frondaisons et le filet discret d'une fontaine, seule animation de cette partie de l'esplanade.

Une fois l'esplanade traversée, un nouveau contraste saisit le visiteur. On s'attend à des tombes, mais on découvre d'abord un parc. Les chemins sont tout en courbes et longent des « clairières » séparées les unes des autres par d'épaisses haies, où se retrouvent bouleaux érigés ou pleureurs, bambous, arbustes à fleurs. Au sol, en dehors des allées, courent le lierre d'Irlande, la pervenche parmi la bruyère, les lapins et les écureuils. Certaines de ces clairières sont aménagées suivant les communautés ou des cas spécifiques tels que les enfants, offrant à chacun ses espaces, aménagés à l'abri de l'agitation de l'autoroute que l'on devine derrière le talus. De celle-ci, il ne parvient plus qu'une rumeur, qui ne paraît pas incongrue en ces lieux réservés au recueillement mais rappelle, si nécessaire, les droits revenant à la vie. Plus récemment, en 1998, sur la zone de dispersion des cendres, une roseraie de 220 rosiers anciens a été créée avec des formes arbustives et grimpantes sur des pergolas. Cette roseraie est une véritable salle de verdure où il est possible de se reposer sur des bancs. Un cheminement de granit blanc parcourt la roseraie. Le promeneur qui suit au hasard les courbes du chemin, quels que soient ses choix, revient à l'esplanade, son point de départ, comme si le concepteur de ce parc-cimetière y avait voulu figurer le sens de toute vie.
La vie quotidienne au cimetière de Bron
Le cimetière de Bron, abritant des chambres funéraires, une salle de cérémonies et un crématorium, est un lieu d'activité quotidienne intense. Il est ouvert tous les jours du lundi au samedi et accueille en premier lieu les pompes funèbres pour les inhumations et les exhumations. Les familles des défunts sont également accueillies au moment des inhumations, mais elles sont principalement accompagnées par les pompes funèbres. Les familles sont plutôt reçues lorsqu'elles viennent pour les visites en chambres funéraires, chercher des informations ou se recueillir.
Il existe des « habitués », des personnes qui viennent tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, et certaines depuis des années. Une dizaine de personnes, souvent des hommes de plus de 70 ans, viennent très régulièrement au cimetière, qui devient un deuxième lieu de vie pour eux. Les chambres funéraires sont accessibles 24h/24 grâce à un code d'accès donné aux familles. Cependant, l'équipe tient à être présente lors de la première visite pour créer un lien avec les familles et les accompagner.
Les thanatopracteurs des pompes funèbres, ou des indépendants, viennent en chambre funéraire pour réaliser le plus souvent des soins de conservation, mais aussi des toilettes, habillages et maquillages. Ces soins ne sont pas obligatoires mais les pompes funèbres les présentent comme une prestation nécessaire et courante, ce qui entraîne leur multiplication. Cette évolution n'est pas sans poser de problèmes écologiques lors des crémations, mais également en cas d'inhumation, compte tenu des produits injectés particulièrement polluants pour la terre comme pour l'air. Le cimetière reçoit également les équipes de célébrants, et notamment les bénévoles de l'association « l'Autre Rive », très présente à Bron, ainsi que des organismes de formation qui souhaitent visiter le site et mieux connaître son fonctionnement.
Les différents métiers au sein du cimetière
Peu de personnes le savent, mais douze personnes salariées et un apprenti travaillent au quotidien pour que le site soit accueillant et offre une prestation de qualité. La journée, les premiers présents sur le site sont les quatre jardiniers, dont un responsable d'équipe et un apprenti. Ils assurent l'entretien du parc et des allées (nettoyage des caniveaux, soufflage des feuilles, démoussage inter-tombes, etc.) et celui des végétaux (taille, tonte, etc.).
Deux techniciens de cimetières assurent la surveillance des interventions des pompes funèbres, les inhumations et exhumations demandées, ainsi que l'entretien des locaux. Une assistante s'occupe particulièrement du cimetière, de la vente des concessions, de leurs suivis et de la gestion du cimetière. Quant à la seconde assistante, elle est chargée de l'accueil, du secrétariat et plus particulièrement de la gestion du crématorium. Pour cela, des logiciels performants permettent le suivi des activités du site et en parallèle la géolocalisation des défunts par le biais d'une borne interactive disponible et consultable par tout visiteur. L'un des techniciens et l'une des secrétaires sont un couple de gardiens logés.
Une équipe de quatre agents funéraires, dont un responsable, est en charge des crémations, réalisant une dizaine par jour. Ils gèrent également les dispersions de cendres au jardin du souvenir et la remise des urnes aux familles. Les techniciens funéraires en charge des inhumations et des exhumations ont une formation funéraire de fossoyeur, et les agents funéraires du crématorium ont une formation spécifique de Maître de cérémonie, diplômante depuis le premier janvier 2013. Les métiers du funéraire sont des métiers difficiles, la confrontation à la mort, aux corps abîmés et marqués, aux situations douloureuses n'est pas sans impact sur les professionnels. C'est pourquoi une cellule d'écoute via un organisme composé de psychologues a été mise en place.
Le responsable des cimetières communautaires de Bron et de Rillieux-la-Pape, avec une formation de gérant d'établissement funéraire (niveau 6) et poursuivant des études universitaires en droit funéraire, est salarié de Saur, la société délégataire du service public de la Communauté urbaine pour la gestion des cimetières communautaires depuis 1995. Sa mission consiste à veiller au bon fonctionnement des sites, à coordonner les équipes, à gérer l'organisation du travail et les emplois du temps, et à intervenir en cas de problèmes et de situations délicates. L'objectif est de mobiliser les équipes pour que l'accueil sur le site soit le plus respectueux des familles et de leurs défunts. Il est indispensable que le site soit accessible à tous, et des travaux sont en cours sur ce thème en collaboration avec le Grand Lyon.
Relations avec le Grand Lyon et les entreprises de pompes funèbres
Les relations avec le Grand Lyon sont très bonnes. Il est dans l'intérêt de tous de travailler en bonne intelligence, de regarder aux dépenses comme si elles étaient communes. Lorsque le Grand Lyon, qui a en charge les aménagements du site (création de nouvelles clairières ou de nouvelles allées), intervient pour réaliser un nouvel enrobé, l'occasion est saisie pour reprendre des problèmes d'enrobés existants afin de ne pas solliciter deux fois la même entreprise et de minimiser les dépenses. À l'inverse, les équipes du cimetière peuvent dépanner lorsque cela est possible.
Les relations avec les autres cimetières de l'agglomération et notamment ceux de la ville de Lyon sont limitées. Des échanges ont eu lieu avec les villes de Bron et de Rillieux où sont implantés les cimetières, car seuls les Maires ont le pouvoir de Police. Avec la ville de Villeurbanne, des échanges ont eu lieu lors de leur projet de site de dispersions. Des contacts, très rares, existent également avec la ville de Lyon. Les problématiques des cimetières sont différentes : ceux du Grand Lyon, Bron et Rillieux, sont récents, celui de Bron est très paysagé et n'abrite que des caveaux, alors que ceux de Lyon sont beaucoup plus anciens et urbains et ont encore beaucoup de concessions en pleine terre.

Il existe plus d'une vingtaine de sociétés de pompes funèbres avec lesquelles une étroite collaboration est maintenue. L'avantage de Saur et de cette délégation de service public est de ne pas être une entreprise de pompes funèbres. Aucune concurrence n'existe avec les opérateurs de pompes funèbres car les services extérieurs (préparation des obsèques en vendant des cercueils, service par le biais des porteurs, transport, démarches administratives, etc.) ne sont pas réalisés. Ainsi, l'entreprise n'est jamais juge et partie, et s'attache à démontrer une totale indépendance vis-à-vis de la société de pompes funèbres choisie par la famille, et une même qualité de service fournie, quelle que soit la nationalité, le groupe religieux, social ou ethnique. Une importance est également accordée à l'application des règles internes concernant la Qualité de service, l'Hygiène, et la Sécurité, le respect de l'environnement et le respect de la réglementation en vigueur.
Respect des réglementations et amélioration de l'information
C'est aux entreprises de pompes funèbres de veiller au respect réglementaire. Par exemple, les cercueils en carton, une question de plus en plus posée, ont été acceptés mais représentent un réel danger technique pour la crémation. Il faut vraiment que les côtés des extrémités soient renforcés pour que le bras poussoir ne détruise pas le cercueil au moment de l'enfournement. Par ailleurs, le carton peut buter sur une brique du four lors de l'introduction et s'enflammer très vite, bien plus vite que du bois, rendant la visualisation de la crémation, instantanée et directe à Bron, beaucoup plus pénible et difficile. Le seul point où des difficultés sont rencontrées avec la loi est lorsqu'une crémation doit être effectuée pour un corps venant d'un autre pays, par exemple après un accident de vacances à l'étranger. Le corps est alors obligatoirement dans un cercueil en zinc scellé, mais les pompes funèbres sont contraintes de l'ouvrir pour permettre la crémation.
Il est nécessaire d'améliorer l'information aux familles. Pour une famille en deuil, les décisions doivent être prises en peu de temps alors que l'on n'est pas forcément en état de faire sereinement des choix. Une meilleure information en amont permettrait aux familles d'opérer leurs choix en toute quiétude, et de veiller à leurs besoins réels et donc aux tarifs proposés en toute connaissance de cause. Certaines associations pourraient jouer un rôle d'informateur, d'aide au suivi des obsèques, telle que le fait déjà l'association des crématistes. Il semble également important de conseiller aux familles de ne pas se précipiter pour choisir le devenir des cendres d'un défunt ou leur lieu de dispersion, car c'est un acte important et fort en sens.
L'organisation idéale d'un site funéraire
L'organisation idéale d'un site funéraire relève du concept de complexe funéraire, c'est-à-dire un endroit où l'on retrouve un ensemble des lieux funéraires. Un site funéraire idéal devrait abriter un cimetière, mais aussi un site cinéraire avec des cavurnes, des columbariums, un jardin de dispersion des cendres, et pourquoi pas un jardin spécifique pour les enfants. Un réel effort devrait être fait sur l'accessibilité au site et dans le site. Il devrait également disposer de chambres funéraires, d'un salon funéraire assez spacieux pour accueillir les cultes qui pratiquent des prières collectives, de salles de toilettes et de thanatopraxie, d'espaces de cérémonie et d'une salle de réception où les gens peuvent se retrouver après une crémation ou une inhumation. Il serait intéressant qu'il bénéficie également d'un lieu de convivialité, une forme de café sans alcool où l'on peut s'asseoir, prendre une petite collation, attendre dans de bonnes conditions, parler à des proches. Ce lieu pourrait également être mis à disposition des associations, des célébrants, proposer des livres, des musiques et pourquoi pas des animations.
L'entretien des cimetières : des enjeux multiples
L'entretien des sépultures est un sous-ensemble très spécifique de l'industrie de l'entretien au sens large. La préparation du terrain pour l'installation de nouvelles tombes est également une responsabilité qui incombe souvent à l'équipe. Il est important ici que le personnel d'entretien ait une bonne connaissance du cimetière, car il continue à augmenter le nombre et l'emplacement des tombes de manière organisée. Les cimetières sont à la fois un lieu de repos pour les défunts et un lieu de visite pour les membres de la famille en deuil. L'ajout d'équipements tels que des poubelles, des bancs, des allées, etc. est également important, surtout lorsque le cimetière est un site historique. Un entretien adéquat des sites funéraires historiques permet de préserver les paysages de ces cimetières et les monuments qu'ils contiennent.
La tâche la plus apparente pour l'entretien d'un cimetière est l'entretien de la pelouse. Comme la plupart des cimetières sont recouverts de gazon, la tonte régulière et l'entretien des arbres sont cruciaux. Un entretien régulier prévient les dommages trop importants causés par les intempéries. La mousse et les champignons lichéniques sont les principaux ennemis de la pierre naturelle. De nombreux cimetières ont pour objectif de maintenir les terrains ordonnés et rangés. Les propriétaires de cimetières peuvent se réserver le droit de retirer des objets des tombes pour des raisons de sécurité ou d'entretien. Ils peuvent avoir des règles concernant la durée pendant laquelle les hommages périssables, tels que les couronnes et les fleurs tombales, peuvent être laissés avant d'être éliminés.
L'entretien d'une sépulture est un signe de respect pour la personne qui y est enterrée. Lorsqu'on prend le temps de s'occuper de son lieu de repos final, on lui envoie le message qu'elle est toujours importante, même si elle n'est plus de ce monde. Une autre raison de garder un site funéraire bien entretenu est la sécurité. Une tombe envahie par la végétation peut être dangereuse, en particulier si des racines d'arbres ou d'autres risques de trébuchement sont exposés. L'une des raisons les plus évidentes de garder un site funéraire bien entretenu est d'ordre esthétique. Après tout, personne n'a envie de se rendre sur la tombe d'un être cher et de la trouver envahie par les mauvaises herbes ou couverte de détritus.
La végétalisation des cimetières : un défi écologique et culturel
L'interdiction des produits phytosanitaires (Loi Labbé, 2017) a obligé les communes à repenser l'aménagement de leurs cimetières pour en limiter l'entretien. Lieu sensible, le cimetière doit être à la fois accessible et accueillant. Sa végétalisation nécessite de prendre en compte ces aspects, ainsi que l'accompagnement au changement de ses visiteurs, habitués à des espaces minéralisés depuis les années 50. Jusqu'en 1905, le foin des cimetières était vendu par les fabriques pour l'entretien des églises, ce qui signifie que les cimetières étaient très végétalisés.

Le cimetière gris : les raisons d'un désamour
La vision du cimetière dit beaucoup de notre rapport à la mort comme à la nature. L'espace du repos éternel de nos morts est ainsi devenu, ces dernières années, un terrain de bataille idéologique. Depuis 2022, les cimetières, comme le reste des espaces publics, ne peuvent plus être désherbés avec des pesticides, ce qui a conduit certaines communes à entamer une réflexion de fond sur la place à accorder à la nature dans les cimetières communaux.
Les cimetières français sont fort atypiques. Au regard de leur équivalent britannique ou américain, dominé par de vastes prairies ou d'intimes bosquets, le paysage des cimetières français est remarquablement ouvert et minéral, marqué par la ligne régulière des monuments de pierre et de granit. La nature y occupe une place bien délimitée, entre pelouse savamment tondue, chrysanthèmes posés sur les tombes et quelques arbres persistants, qui ne perdent pas leur feuillage en hiver.
Mais l'émergence de nouvelles sensibilités esthétiques, écologiques et anthropologiques met aujourd'hui les municipalités, principales gestionnaires de ces espaces, et responsables de l'entretien de leurs parties publiques, en face d'un choix : perpétuer des pratiques de désherbage et d'entretien intensif, au prix d'un important coût en main-d'œuvre, ou repenser fondamentalement la place du vivant dans les cimetières communaux. Maintenir le cimetière dans cet idéal de pelouse rase et de feuilles mortes balayées est cependant une lubie relativement récente. Jusque dans les années 1960, dans les grands centres urbains, la majorité des inhumations se fait en terrain général sans monument funéraire - autrement dit, dans des concessions de courte durée, marquées par une stèle le plus souvent en bois. Mais avec l'émergence d'un marché low-cost de la sépulture funéraire grâce au ciment, au béton et au granit, lequel est aujourd'hui principalement importé d'Inde et de Chine, les cimetières français se couvrent de pierre, et les prairies disparaissent peu à peu. Dans les dernières décennies du XXe siècle, la généralisation de l'utilisation des pesticides par les municipalités achève de débarrasser les cimetières de toute trace de végétation spontanée, pour n'y conserver qu'une nature d'agrément. Si les arbres et arbustes conservent droit de cité, l'herbe, synonyme de saleté et d'ensauvagement, y est activement éradiquée ; et les fleurs en plastique ou en porcelaine se répandent sur les tombes, assurant la présence réconfortante de la végétation sans besoin aucun d'entretien.
Les défis de la végétalisation
Au début du XXIe siècle, cependant, l'émergence d'interrogations politiques quant à la place de la nature en ville n'épargne pas les cimetières. En 2016, la loi Labbé interdit à terme l'utilisation des pesticides dans les espaces publics. Dans les grands centres urbains, les cimetières se mettent alors à représenter des espaces potentiels de biodiversité au sein de territoires largement anthropisés. Les allées goudronnées, autrefois garantes de propreté, se retrouvent déconsidérées au regard des problématiques de ravinement et de désimperméabilisation des sols. Enfin, le caractère systématique du désherbage du cimetière, très chronophage pour des équipes communales ayant parfois été réduites de moitié au cours des 20 dernières années, est progressivement réévalué et souvent abandonné au profit de pratiques différenciées en fonction des espaces et des périodes de l'année. Si le soufflage reste de mise, en particulier dans les cimetières où les arbres à feuillage persistant impliquent un travail régulier, le choix de végétaliser permet dans certains cas de réduire le temps consacré à la tonte.
Ces évolutions ne se font pas sans heurts et les agents municipaux rapportent des réactions parfois spectaculaires de la part des usagers. Ainsi, un agent rapportait avoir été invectivé sur l'état d'un cimetière en cours de végétalisation : « Les gens viennent, et me disent : vous êtes en dessous de tout, c’est inadmissible, je n’enterrerais pas mon chien ici. » Dans le même temps, l'évolution des rites funéraires semble confirmer la perte de domination du granit dans le paysage. La pratique, toujours en augmentation, de la crémation, qui concerne jusqu'à la moitié des décès en milieu urbain, entretient des liens privilégiés avec l'imaginaire végétal au travers des Jardins du Souvenir, lieux aménagés au sein des cimetières pour la dispersion des cendres. Des groupes d'intérêt se constituent également pour demander la mise à l'agenda politique de discussions autour de pratiques comme l'humusation, c'est-à-dire la transformation du corps mort en terreau fertile.
Crémation : les cimetières en pleine évolution
Entre cimetière gris et vert : les communes à la recherche d'un équilibre
Entre le cimetière gris hérité du XXe siècle et le cimetière vert qui semble émerger, trois points de tension apparaissent : celui de la diversification des publics, des pratiques contradictoires d'aménagement et des évolutions de la biodiversité. Au niveau des publics, la possible transformation des cimetières en espaces verts urbains pose la question de la rencontre entre des publics venus rendre hommage à leurs défunts et des publics venus chercher un cadre amène pour des pratiques de loisirs. Les cimetières français consacrent en l'état une vocation mélancolique à l'espace funéraire ; ainsi, dans la Métropole lyonnaise, un quart des communes interdisent au cimetière « toute réunion n'ayant pas pour objet une cérémonie funéraire » dans leurs règlements intérieurs. Dans le même temps, des initiatives comme le Printemps des Cimetières, équivalent funéraire des Journées du Patrimoine créé en 2017 en région Auvergne-Rhône-Alpes, semblent vouloir réconcilier les populations avec un espace qu'elles ne fréquentent parfois jamais, malgré leur place parfois importante au sein de la ville : à Paris, les cimetières intra-muros occupent ainsi 99 hectares, soit un peu moins d’un cinquième de la surface occupée par les parcs et jardins intramuros. Certains animaux nocturnes comme les chats, ont ainsi progressivement fait des cimetières leurs royaumes.
Concernant les pratiques d'aménagement, la végétalisation des allées principales ou secondaires des cimetières met en tension les impératifs réglementaires, budgétaires ou écologiques des communes et la perception que certains usagers ont de la végétation spontanée. La présence de ces « mauvaises herbes », voire de ces « herbes folles », trahit pour certains usagers une absence de soin apporté à l'espace public, et, par extension, une absence de soin apporté aux défunts. En réponse à la végétalisation des allées, certains usagers pratiquent alors une minéralisation sauvage, une guérilla grise consistant à désherber voire engravillonner eux-mêmes des allées ou des inter-tombes dont l'entretien est jugé défaillant, ce qui complique en retour le travail de tonte. Dans le même temps, l'entretien des concessions, très inégal en fonction des familles, participe à la création d'un paysage embrouillé, où les monuments lavés à grandes eaux côtoient les ruines envahies par le lierre. Et si les municipalités restent ultimement propriétaires des terrains, et procèdent à leur reprise une fois la concession échue, elles ne peuvent y intervenir pour assurer elles-mêmes un entretien jugé défaillant.
Enfin, la question des formes prises par le vivant au cimetière est également l'objet d'interrogations. Si le cimetière minéral peut être considéré comme un désert biologique, il ne faut pas oublier que les déserts mêmes possèdent leur biodiversité. En France, certaines espèces végétales exotiques friandes de roche et de chaleur, comme l'ailante, certains animaux nocturnes comme les chats, ont ainsi progressivement fait des cimetières leurs royaumes. La transformation des cimetières en réservoir de biodiversité, voire, comme à Lyon, en refuges labellisés par la Ligue de Protection des Oiseaux, se heurte ainsi à la présence de ces espèces devenues parfois très chères aux usagers. Ainsi des chats errants, souvent nommés et nourris par les équipes communales elles-mêmes, dont la présence atténue l'intérêt des cimetières pour la biodiversité aviaire urbaine. La question semble donc être celle d'une difficile réunification, entre les désirs d'une population attachée au caractère statique du paysage funéraire, à son caractère impeccable, évocateur d'éternité, et la nécessaire implication des cimetières dans les grandes évolutions contemporaines du rôle de la nature en ville. Ainsi pensée, la question devient donc celle d'un défi impossible, celui de produire un lieu qui soit à la fois de son temps et hors du temps.
Des exemples concrets de végétalisation et d'adaptation
Depuis l'interdiction des produits phytosanitaires pour l'entretien des cimetières, la végétation est devenue un problème que bon nombre de communes souhaitent résoudre en l'adoptant. Les cimetières paysagers ont le vent en poupe, et ce n'est pas un hasard. La végétation est devenue un problème : anarchique, elle donne aux lieux une impression d'abandon et nécessite plus de ressources pour que tout soit impeccable. Alors, plutôt que de tenter de lutter en vain contre la prolifération, pourquoi ne pas s'en servir ? Cependant, si les cimetières paysagers mettent la nature en avant, il y a un écart entre le jardin à la française et le terrain mal entretenu. Le véritable problème est que les cimetières de villes et de villages que l'on végétalise ne sont pas conçus pour ça. On ajoute de la végétation et on lui demande de bien se tenir à sa place.

Le cimetière de référence de certaines approches est celui de Leipzig, en Allemagne. Les Allemands ont fait simple : ils ont pris un coin de forêt, ont construit un mur d'enceinte autour, puis ont disposé les tombes entre les arbres, où il y avait de la place. L'entretien du cimetière se déroule deux fois par an, avec un débroussaillage massif. C'est un exemple, et il y en a d'autres. Mais s'il n'est ni possible, ni souhaitable, de balayer d'un revers de main nos cimetières actuels, et que leur entretien va rester un problème, il est peut-être temps de revoir la conception de ces lieux dès leur création, ou dès l'extension des existants.
Le cimetière de La Rocque (Valdallière)
Le cimetière de La Rocque est l'un des 14 cimetières de la commune nouvelle de Valdallière. La réflexion sur sa végétalisation a commencé en 2020 avec l'objectif de supprimer le désherbage pour limiter l'entretien à la taille et à la tonte. Les allées de gravier ont été remplacées par du gazon semé sur un mélange terre-pierre qui limite la repousse. La végétalisation s'est accompagnée de la création d'un accès PMR (grillage en nid d'abeilles) et d'un accroissement du fleurissement (prairie fleurie et vivaces).
Ce cimetière a servi de laboratoire convaincant. L'entretien (taille et tonte) a été ramené à une demi-journée toutes les 3 semaines (contre 2 dans les cimetières non végétalisés). La jachère fleurie est entretenue une fois par an. La commune produit les copeaux qui servent au paillage des espaces fleuris, ce qui limite les adventices. Les semis doivent être réalisés en septembre pour limiter les adventices et offrir un fleurissement optimal pour la Toussaint. Des expérimentations sont en cours sur les espaces inter-tombes, difficiles d'entretien en raison de leur taille et de leur irrégularité. En 2025, 8 des 14 cimetières de la commune nouvelle ont déjà été végétalisés, et les autres le seront dans le prolongement des travaux prévus sur les églises.
Le cimetière de Rosel
Sur l'ancien cimetière de Rosel, les abords de l'église ont été engazonnés suite aux travaux de drainage destinés à lutter contre la mérule. L'enherbement a permis de réduire les remontées d'eau dans les murs de l'église. Le « nouveau » cimetière, créé il y a 30 ans, a été envisagé dès sa conception comme un cimetière paysager du fait de la présence de grands arbres. Seule la première partie a été aménagée. Les tombes prennent place dans une vaste pelouse aux bords arrondis. Les allées en sable stabilisé facilitent l'accès aux personnes à mobilité réduite. L'entretien des inter-tombes est facilité par l'effort de standardisation de l'écart entre les tombes : sauf exception, l'écart est de 20 cm, ce qui permet le passage d'un coupe-bordures.
Les cimetières de Juaye-Mondaye
Juaye-Mondaye compte 4 cimetières : 3 autour d'une église et un nouveau cimetière créé dans les années 1920 (11 000 m² au total). Les anciens cimetières ont été enherbés, ce qui facilite l'entretien de l'unique agent communal (à temps partiel). Le « nouveau » cimetière combine plusieurs difficultés : sa forte densification et l'organisation de tombes « tête à tête » perturbent le recueillement. Le géotextile ne permet pas de semer et les bordures en béton empêchent le passage de la tondeuse.
Ne pouvant pas consacrer de moyens humains et financiers au réaménagement du nouveau cimetière, la commune a sollicité l'aide du CAUE 14 pour dé-densifier et améliorer l'aspect esthétique d'une partie du cimetière. Des haies ont été créées et le plan a évolué (espacement des tombes). Du mobilier urbain sera prochainement installé. Un chantier participatif mobilise régulièrement des bénévoles pour accompagner le projet en fonction des compétences de chacun : retrait des graviers et du géotextile, plantation, identification des tombes. Le travail progresse doucement mais sûrement. De mars à octobre 2025, 6 demi-journées de 2h30 environ ont été organisées, et 1/5 du cimetière a été réalisé. La Commune prend soin de rappeler aux habitants leur responsabilité en matière d'entretien des inter-tombes et les encourage à s'engager dans le projet aux côtés de bénévoles.
Le cimetière du Castelet
Au Castelet, la question des inter-tombes est abordée par la plantation de sedum là où la tondeuse ne passe pas. Cependant, des problèmes d'implantation ont été constatés. Une réflexion est en cours sur la diversification des plantes grasses à utiliser : l'enjeu est de trouver des plantes persistantes, couvrantes, mais non traçantes, pour faciliter l'entretien. Le sedum est régulièrement arraché ou recouvert de gravier car associé par certains usagers du lieu à des mauvaises herbes. La commune communique régulièrement auprès des usagers sur les raisons de l'implantation des plantes grasses et le règlement du cimetière. Le jardin du souvenir présente des allées en stabilisé comprenant un mélange de ciment blanc qui limite le désherbage.

Problèmes d'entretien dans les cimetières communaux
La végétation au cimetière communal est devenue hors de contrôle. C'est la collectivité qui est chargée de l'entretien des allées, tandis que les propriétaires sont chargés des monuments. Une dame de Toul, originaire du village, constate avec tristesse un manque d'entretien dans le cimetière communal sur la tombe de ses proches depuis plusieurs années. Une autre villageoise regrette que ce lieu ne soit pas entretenu, suggérant que chaque personne devrait enlever l'herbe devant leurs tombes pour rendre le lieu plus propre.
Le maire, Pierre Varis, comprend bien ce problème et a des projets sur son bureau. Il a contacté le service des espaces verts de l'Établissement et service d'aide par le travail (ESAT) d'Allamps, dont il attend une réponse favorable. Cet organisme devrait embellir le cimetière en reprenant la taille de tous les massifs, remettre en état le jardin du souvenir, le sentier menant au cimetière, etc. Un projet est également de mettre en place, après avoir enlevé toutes les herbes, de planter des « couvre-sol » pour végétaliser les zones difficiles et limiter la repousse des herbes, ce qui serait plus simple à entretenir.