La filière cidricole française, portée par l'interprofession Cidres de France, anticipe une production de pommes à cidre en constante évolution. L'année 2025, par exemple, prévoit une hausse de 3 %, atteignant un volume estimé à 228 000 tonnes. Cette perspective encourageante est le fruit d'une « floraison abondante » dans les vergers, comme souligné dans un communiqué publié le 8 octobre, promettant ainsi un « excellent millésime ». La qualité est au rendez-vous, avec des « pommes riches en sucres et en arômes », et la quantité suit également cette tendance positive.

La récolte des pommes à cidre, qui s'étend généralement de septembre à la mi-novembre, est une période cruciale pour la production. Les données récentes confirment des prévisions optimistes pour différentes régions productrices. En 2023, l'Union nationale interprofessionnelle cidricole (Unicid), par la voix de son directeur Jean-Louis Benassi, a déclaré le 11 octobre que les perspectives de récolte des fruits à cidre étaient « très encourageantes ». La production des vergers à basse tige, qui représentent près de 90 % de la production française, était alors estimée à 217 000 tonnes, un chiffre « proche » des 221 000 tonnes de l'année précédente, malgré une « très forte hétérogénéité de production liée notamment aux conditions climatiques et à l’alternance marquée ».
Disparités Régionales et Adaptation Climatique
Malgré un tableau globalement positif, des disparités régionales sont à souligner. Les conditions estivales, parfois très sèches, ont pu susciter l’inquiétude. Les variétés précoces ont ainsi souffert du manque d’eau et de coups de chaleur, entraînant des chutes prématurées et des fruits de petite taille lors des premières récoltes fin août.
En « l’ex Basse-Normandie », la progression la plus forte est anticipée avec 91 400 tonnes de pommes à cidre attendues, ce qui représente une augmentation de 11 % par rapport à 2024 et de 15 % par rapport à la moyenne 2020-2022. En Bretagne, les tonnages (45 650 tonnes) progresseraient nettement, de 7,5 % par rapport à 2024, tirés principalement par les Côtes-d’Armor. Cette récolte serait la meilleure depuis 2021, dépassant la moyenne 2020-2022 de 2 %.

En revanche, en Pays de la Loire, une légère baisse est attendue par rapport à 2024 (-3,5 %), avec des volumes (35 300 tonnes) toujours inférieurs à la moyenne 2020-2022. L'interprofession nuance que des différences demeurent entre les régions, notant qu'en Haute-Normandie, les tonnages enregistreraient une baisse après une très bonne année 2022. Cependant, les pluies estivales ont permis de rétablir des niveaux de production satisfaisants dans l’Eure, tout en limitant les dégâts en Seine-Maritime.
Ces observations mettent en lumière la nécessité d'une adaptation continue aux aléas climatiques. Didier Nicol, fermier artisan cidricole à Surzur (Morbihan), rapporte que « mon père disait que le métier s’apprend en 40 leçons, une par an », soulignant qu'« une saison ne ressemble à une autre ». Il observe que les pommiers se sont délestés d’une partie de leurs fruits pour encaisser les pics de chaleur, un « réflexe de survie ». En revanche, les pluies récentes ont « fait du bien, gonflé les fruits », annonçant une récolte plutôt bonne et précoce dès la mi-septembre, avec une quinzaine de jours d’avance.
L'Éclaircissage : Une Technique Essentielle pour la Durabilité des Vergers
L'éclaircissage des arbres fruitiers à pépins est une technique jugée ô combien essentielle à la durabilité du verger. Le CTIFL (Centre Technique Interprofessionnel des Fruits et Légumes) a organisé un webinaire sur ce thème, dressant un panorama des bonnes pratiques à la veille de la campagne d'éclaircissage. Les intervenants techniques, membres du groupe de travail national éclaircissage CTIFL/stations régionales, ont présenté une synthèse complète des travaux d'expérimentation réalisés pour la maîtrise de la charge, abordant le pommier et le poirier, avec une intervention spécifique sur la pomme à cidre.
Cette technique est l'une des plus efficientes parmi celles utilisées tout au long de l'itinéraire de production, que ce soit en production intégrée ou biologique. Sa réussite conditionne le résultat économique du verger l'année même de sa réalisation, mais également les années suivantes. L'éclaircissage a de multiples effets qui influent à la fois sur des composantes quantitatives et qualitatives, se traduisant par une augmentation du calibre, une amélioration des critères organoleptiques et de la coloration, et une régularisation de la production (par limitation du phénomène d'alternance).
Tuto : L'éclaircissage des pommiers - Dans les vergers avec Jules
Si la technique est efficace pour réduire la charge, elle n'en est pas moins délicate à mettre en œuvre. L'éclaircissage chimique et même l'action mécanique ne sont pas des sciences exactes. De nombreux facteurs interagissent entre eux, ce point étant directement lié à l'origine de cette technique, qui ne fait qu'amplifier un phénomène naturel de régulation de la charge. Actuellement, les types d'actions sont variés : mécaniques, inhibition de la photosynthèse ou amplification de processus hormonaux. Les points clés de l'éclaircissage mécanique et chimique, ainsi que les particularités liées à la conduite en agriculture biologique, ont été présentés. La mise en cohérence de ces bonnes pratiques et les possibilités offertes par les outils d'aide à la décision ont clôturé cette après-midi technique, à laquelle près de 350 participants se sont connectés.
La Mécanisation de la Récolte : Défis et Innovations
La mécanisation de la récolte des pommes à cidre représente un enjeu majeur pour la filière. L’APPCM (Association pour la Promotion de la Production Cidricole du Maine), avec pour thématique technique le ramassage et le secouage mécanisé, a réuni plus de 200 producteurs. Les conditions humides ont permis de jauger les machines dans des conditions quasi extrêmes, offrant une évaluation réaliste de leurs performances.
Stéphane Gouhier, producteur à Ballots sur une vingtaine d’hectares et responsable de la commission technique de l’APPCM, souligne l'objectif de montrer tous les types de machines, leurs atouts mais aussi leurs faiblesses, afin que chacun puisse se faire sa propre opinion. L'offre de machines est pléthorique, allant de la grosse automotrice à la petite autoportée en passant par la traînée, car les attentes diffèrent sensiblement d’une situation à l’autre.
Chaque producteur cherche le meilleur compromis entre la qualité de travail et le débit de chantier. De nombreux autres facteurs sont à considérer, tels que le nombre de passages de ramassage, la hauteur des troncs, la longueur des rangs, la portance et la déclivité du sol, la disponibilité en main-d’œuvre et en tracteur, l’éloignement des parcelles, ou encore la volonté de travailler seul, en CUMA ou via l’entreprise. Tout investissement raisonné doit en dépendre.

Cependant, il n’existe pas de recette miracle. Loïc Hervé, technicien verger à l’APPCM et référent technique de la coopérative AGRIAL, insiste sur le fait que « tout est affaire de compromis ». Mieux vaut cependant ne pas se tromper quand on investit 200 000 € (prix catalogue d’une automotrice). Les fondamentaux demeurent : « ne ramasser que des pommes saines, mais toutes les pommes saines ». Il est crucial d'éviter les pommes pourries, les feuilles, l’herbe et tout corps étranger. Grâce aux différents systèmes de convoyage, aux dispositifs de soufflerie, aux brosses tournantes, aux tapis de nettoyage à tétines, les fabricants ont réalisé d’énormes progrès en une vingtaine d’années. Cependant, les puristes insistent toujours sur la nécessité de « préparer au préalable son verger avant le premier ramassage ».
Le volet qualitatif étant maîtrisé, reste la question du débit de chantier, qui est proportionnel à la puissance mais peut être compromis par une mauvaise organisation en aval. Autre facteur limitant : le poids restant proportionnel à la puissance, il faut être attentif au respect de la structure du sol en cas de faible portance.
Réduire les Chocs : Une Priorité pour la Qualité des Fruits
La coopérative AGRIAL s'intéresse de très près à la chaîne de récolte, avec un objectif ambitieux : réceptionner en usine un taux toujours plus élevé de pommes saines, voire pouvoir stocker, momentanément sur herbe, une partie de la récolte pour contrer les effets entonnoirs en usine lorsque les conditions météorologiques font que toutes les variétés arrivent à maturité dans une fenêtre de temps très réduite.
Un des axes de recherche de la coopérative consiste en la réduction des chocs tout au long de la phase de ramassage. Des premières expérimentations menées chez Jean-Pierre Fontaine (Orne) et Xavier Bruand (Calvados) ont livré des éléments de réponse. Dans le premier cas, il s’agissait de mesurer les niveaux de chocs (mesures réalisées avec un Tuberlog) en fonction de la vitesse de rotation du rotor de la machine (une AMB R35). Le verdict de Jean-Marie Cailly (responsable technique agrofourniture filière fruits à AGRIAL) est clair : « bien gérer les vitesses de rotation du rotor réduit le choc de 300 g à moins de 200 g sans pénaliser la vitesse et la qualité de la récolte. Le bilan de ce test montre un gros choc sur la tête de récolte et sur la chute de la pomme dans la trémie si elle est vide. Le transport en ligne et le tri sur le tapis à tétines ne génèrent pas d’accélération supérieure à 100 g ».
Concernant le second essai, il s’agissait de mesurer les niveaux de meurtrissure des fruits en fonction de leur hauteur de chute et sur tôle fond de benne ou avec tapis mousse amortisseur, à l’instar de ce qui se pratique dans la pomme de terre. « Une corrélation a été mise en évidence entre le choc et le taux de meurtrissure. On obtient 5 % de meurtrissure pour une seule chute sur tôle à 0,5 m (221 g) et, en situation réelle, on enregistre 3 à 4 chocs de ce type », analyse Jean-Marie Cailly. Il précise que les réactions sont très différentes entre les variétés, le stade de maturité et le calibre des fruits, permettant de mieux mesurer les gains potentiels possibles en qualité pour les vergers fragiles.
Ces acquis de connaissances nécessitent d'être répétés pour être affinés dans le temps, mais AGRIAL a déjà transformé cette première batterie de tests en « pré-préconisation ». La coopérative commercialise en effet dans ses magasins des tapis de fond de benne (aux alentours de 300 €). À plus long terme, en collaboration étroite avec les cabinets d’étude des constructeurs, c’est la cinématique des machines qu’elle souhaite repenser, avec pour objectif de simplifier les flux pour limiter les chocs.
Innovations dans le Secouage et le Tri
Avant de ramasser, il faut secouer les pommes. L’APPCM-Les Cidres de Loire avait à ce titre invité les fabricants, et même si aucune innovation majeure n'a été présentée concernant les secoueurs traditionnels, AGRIAL a osé une approche novatrice. La coopérative a utilisé un éclaircisseur mécanique de fleurs pour faire tomber les pommes, une initiative qui témoigne de la recherche constante de nouvelles méthodes pour optimiser la récolte.
Une fois les pommes récoltées, elles doivent être triées pour obtenir un jus de qualité. Dans une exploitation familiale nichée au cœur du pays d'Auge, à Cambremer (Calvados), où l'on cultive 25 variétés de fruits, le tri est une étape incontournable. Dans une ferme de la contrée, 80 000 bouteilles de Cidre AOP sont produites tous les ans, faisant la fierté des producteurs. La bonne maturité des pommes déjà ramassées est également un facteur clé. « La qualité des fruits en cette saison est prometteuse. Leur composition permettra aux cidriers d’exprimer leur savoir-faire et leur expertise pour déployer toute la diversité de leur gamme », déclare Jean-Louis Benassi de l'Unicid. Le premier jus, trop acide à cause des fruits manquant de maturité, est souvent déclassé en vinaigre IGP ou cidre de table.

Le Marché du Cidre et l'Importance des Signes de Qualité
Le marché du cidre connaît des évolutions. En 2022, les produits sous signe officiel de qualité d’origine (Siqo) pesaient 31 % de la production nationale, soit 335 000 hectolitres de cidres, mais leur part diminue. La cidrerie Nicol, par exemple, produit bon an mal an 10 000 litres issus de plusieurs variétés locales de pommes à cidre, dont la Guillevic qui occupe environ « la moitié de nos 14 hectares de vergers ». Avec cette pomme acidulée verte typique du golfe du Morbihan, l’entreprise familiale produit le Royal Guillevic en label rouge, une boisson élaborée selon la méthode de prise de mousse naturelle, c’est-à-dire non pasteurisée, sans ajout de levures ni de gaz carbonique. C’est l’un des 8 produits sous signe officiel de qualité d’origine de la filière cidricole française.
La Bretagne historique, avec 65 cidreries réparties dans ses cinq départements, illustre la richesse et la diversité de cette filière. Cependant, le marché évolue : « dans les années cinquante on en buvait tous les jours, aujourd’hui c’est surtout à la Chandeleur », et cette baisse se poursuit. Cette réalité incite la filière à innover constamment, non seulement dans les méthodes de récolte, mais aussi dans la valorisation des produits et l'adaptation aux nouvelles habitudes de consommation.
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