L'art et l'industrie : le rôle complexe des insectes dans la culture et l'économie chinoises

La relation entre la Chine et le monde des insectes est une fresque historique et culturelle d'une profondeur rare. Loin de se limiter à la simple entomologie, cette interaction touche aux domaines de la symbolique, du divertissement, de la pharmacopée, de la production industrielle et même de la sécurité alimentaire. Si certains insectes sont classés parmi les « cinq venimeux » (mille-pattes, scorpion, araignée) ou les « quatre calamités » de l’agriculture (insectes, inondations, givre et sécheresse), la culture chinoise a su, au fil des siècles, valoriser l’infiniment petit à travers des prismes esthétiques et pragmatiques.

Illustration d'un grillon dans une cage artisanale traditionnelle

De la fascination esthétique à l'élevage traditionnel

L'intérêt pour les insectes en Chine puise ses racines dans l'observation fine de la nature. Le papillon, par exemple, est porteur d'une symbolique puissante, à la fois signe de longévité - « souhaitait honneurs et richesses jusqu’à 80 ans » - et symbole d’amours indissolubles. Sous la dynastie Tang (618-907), cette fascination s'est concrétisée par la capture de grillons et de criquets, appréciés pour leur chant mélodieux. Ces insectes étaient alors placés en cage pour le plaisir de les entendre au sein même des foyers.

À partir de la dynastie Song (960-1278), cet engouement a évolué vers une passion pour les combats d'insectes, une pratique qui a structuré une véritable expertise technique. Jia Setao, ministre de l’empereur Lizong (1224-1264), a formalisé ce savoir dans le Zujijing (le livre des grillons), un ouvrage qui demeure une référence majeure pour le classement des espèces et les méthodes d'élevage. Cette tradition littéraire s'est poursuivie avec le Zujichi (recueil des grillons) de Liu Tong sous les Ming, et le Zujipu (traité des grillons) sous les Qing.

Biologie et comportement des orthoptères

Les insectes de combat appartiennent à l'ordre des orthoptères, qui regroupe environ 19 000 espèces. On distingue deux sous-ordres :

  • Les Ensifères : incluant les sauterelles et les grillons, caractérisés par de grandes antennes et une longue tarière chez les femelles.
  • Les Caelifères : dont les criquets, connus pour être des hôtes dévastateurs.

Chez les grillons, seul le mâle chante, un phénomène obtenu par le frottement de l'élytre droite (munie de l'archet) sur l'élytre gauche (le grattoir). Ces « chansons » ne sont ni apprises ni improvisées, mais innées. La stridulation sexuelle est la plus célèbre, pouvant durer jusqu'à 190 minutes avec une puissance sonore allant jusqu'à 110 décibels.

Combat de cricket chinois !

L'élevage et la logistique du combat

La préparation des insectes de combat est un art rigoureux. Le propriétaire utilise de fins pinceaux - faits de poils de cheval, de chèvre, de lièvre ou même de moustache de rat - pour exciter l'insecte. Les combats suivent six phases précises : escrime avec les antennes, écartement des mandibules, prises, corps à corps, morsures et renversement.

Pendant la saison chaude, les grillons sont élevés dans des pots cylindriques (ququguan) en céramique ou porcelaine. À la saison froide, ils sont transférés dans des gourdes ou calebasses (hulu), fruits de Lagenaria vulgaris. Ces gourdes, souvent sculptées par des moules durant la croissance du fruit, sont conçues pour être glissées dans les manches des vêtements, où la chaleur humaine incite l'insecte à chanter.

L'alimentation est tout aussi sophistiquée : légumes verts, marrons, haricots, riz mélangé à des concombres, graines de lotus et moustiques. Une goutte de miel est administrée comme tonifiant avant les compétitions. Les boîtes en porcelaine, parfois dotées de tunnels en céramique (guolong), illustrent le raffinement de cette pratique, avec des marques de potiers prestigieuses datant des Ming ou des Qing.

Les insectes et la production de cire

Au-delà du divertissement, les insectes jouent un rôle industriel historique. La « cire blanche d'insecte » est produite par l'insecte à cire (Ericerus pe-la) sur des branches parasites d'eucalyptus ou de frêne. Ce produit naturel complète la gamme des cires utilisées en Chine, comme la cire d'abeille jaune ou blanche, sécrétée par les glandes cireuses des ouvrières.

Si la cire d'abeille est une matière noble, le marché moderne des bougies utilise également des cires minérales comme la paraffine, issue de la pétrochimie, ou des cires végétales (soja, colza, palme) qui gagnent en popularité pour leur caractère biodégradable et leur absence de suies. Dans le contexte industriel apicole, le soufre est également utilisé sous forme de bougies pour la désinfection par fumigation, une technique ancienne qui témoigne de la polyvalence des substances chimiques naturelles dans l'entretien des ruches.

Schéma illustrant le cycle de production de la cire d'insecte

L'entomophagie : une réponse aux défis protéiques modernes

Le secteur le plus dynamique aujourd'hui est sans doute celui de l'élevage d'insectes à grande échelle pour l'alimentation humaine et animale. Face à une pénurie de protéines, des entrepreneurs comme Li Jinsui voient dans l'entomophagie une solution d'avenir. À Kunyang, dans le Yunnan, l'entreprise Yunnan Insect Biotechnologies produit des larves séchées et des poudres de protéines à partir d'insectes, notamment la mouche, dont la chitine possède des propriétés bénéfiques pour le système immunitaire.

Les avantages de cette industrie sont clairs :

  • Rendement supérieur : une production bien plus efficace que l'élevage traditionnel.
  • Économie d'eau : une ressource cruciale alors que l'élevage conventionnel consomme une part immense des terres arables et de l'eau douce.
  • Réduction des émissions : une empreinte carbone nettement plus faible.

Cependant, le passage à l'échelle industrielle se heurte à des obstacles techniques et psychologiques. La nutrition des insectes, encore souvent basée sur des déjections animales, doit évoluer vers des sources plus propres comme le son de riz pour garantir la sécurité alimentaire. De plus, la « réticence psychologique » des consommateurs reste un frein majeur. L'éducation sur la valeur nutritionnelle des insectes devient donc un levier de développement indispensable.

Vers une pérennisation des savoir-faire

Dans les régions reculées, la culture d'insectes, comme celle des nids de guêpes, demeure une tradition vivante. Le transfert de connaissances, de la cueillette sauvage vers un élevage durable, est porté par des experts comme le professeur Guo Yunjiao. Il enseigne des méthodes plus respectueuses, comme l'enfumage, pour remplacer la destruction des nids qui menace la pérennité des espèces.

L'ambition chinoise est de transformer ce savoir-faire ancestral en une industrie mondiale. Avec plus de 200 espèces comestibles identifiées, la Chine possède un potentiel inexploité immense. La transition vers des usines modernes, capables de produire des tonnes de protéines quotidiennement, marque le passage d'une tradition de subsistance ou de loisir vers une stratégie structurée face aux enjeux globaux de l'alimentation. L'industrie des insectes se situe ainsi à la croisée des chemins entre le respect des traditions culturelles, comme la détention de grillons chanteurs, et les nécessités pragmatiques d'une population mondiale croissante en quête de ressources durables.

tags: #insecte #eleves #en #chine #pour #recolte