Les pollinisateurs nocturnes : des sentinelles discrètes des écosystèmes menacées par la lumière

Illustration d'un papillon de nuit butinant une fleur dans l'obscurité

Lorsque l'on évoque les pollinisateurs, l'image qui nous vient à l'esprit est presque toujours la même : des abeilles affairées, des bourdons vibrants et des papillons diurnes colorés. Pourtant, un monde de pollinisateurs œuvre dans l'ombre, souvent méconnu : celui des insectes nocturnes. Ces travailleurs silencieux jouent un rôle crucial, bien que souvent sous-estimé, dans la reproduction des plantes et la stabilité des écosystèmes. Leur importance est telle que leur déclin rapide, en grande partie dû à l'activité humaine, représente une menace majeure pour la biodiversité et, indirectement, pour notre propre alimentation.

Qui sont les pollinisateurs nocturnes ?

Les insectes pollinisateurs sont ceux qui permettent aux plantes à fleurs de se reproduire en transportant involontairement les grains de pollen d'une fleur à une autre. Si certaines plantes sont pollinisées par le vent (plantes anémogames), la plupart d'entre elles le sont, entièrement ou en partie, par les insectes (plantes entomogames) qui viennent butiner pour se nourrir. Ce sont donc grâce à eux que ces fleurs sont fécondées et que la production de fruits et de graines peut avoir lieu. On estime que la survie de 70 à 80% des plantes à fleurs dans le monde dépend des insectes.

Parmi la vaste famille des insectes pollinisateurs, plusieurs ordres comptent des espèces actives la nuit :

Les lépidoptères nocturnes : les papillons de nuit

Gros plan sur un papillon de nuit velu, couvert de pollen

Les papillons de nuit, ou hétérocères, dominent largement le monde des lépidoptères, avec plus de 5 000 espèces en France. Contrairement aux idées reçues, leur rôle dans la pollinisation est significatif. En effet, au Royaume-Uni, une étude menée par des chercheurs de l’Université de Sussex a montré que les visites nocturnes - bien que limitées à environ 15 % - déposent davantage de pollen, et plus rapidement. Cette efficacité s’explique en partie par des caractéristiques biologiques spécifiques : un corps souvent velu, favorable à l’accrochage du pollen, et des trompes longues adaptées à certaines corolles profondes. Les sphinx, qui peuvent mesurer jusqu’à 20 cm, sont un peu nos colibris locaux, grâce à la fréquence de battement d’ailes extrêmement importante. Des travaux récents, utilisant la technique du DNA metabarcoding, ont montré que plus d’un tiers des papillons nocturnes transportent du pollen.

Au fil de l’évolution, certaines plantes ont développé des relations étroites avec ces pollinisateurs nocturnes. Beaucoup de fleurs, d’ailleurs, émettent un parfum nocturne pour pouvoir être pollinisées par des papillons la nuit. Le Nicotiana sylvestris (tabac sylvestre) en est l’exemple type. Mais cette coévolution atteint son apogée avec l’orchidée malgache à éperon de plus de 30 centimètres, dont Charles Darwin avait prédit l’existence d’un papillon capable d’en atteindre le nectar bien avant sa découverte.

Plus surprenant encore, certaines espèces pollinisent sans même butiner. Les cantonner au rôle de pollinisateurs serait encore les sous-estimer. À l’état larvaire, leurs chenilles constituent une ressource essentielle pour de nombreux oiseaux. Et à l’âge adulte, ils nourrissent chauves-souris, amphibiens ou encore araignées. Aux États-Unis, 96 % des oiseaux chanteurs dépendent d’insectes pour élever leurs petits, dont une large part de lépidoptères.

Les autres ordres d'insectes floricoles nocturnes

En France métropolitaine, on compte au bas mot 20 à 25 000 insectes qui vont se nourrir dans les fleurs. Outre les papillons de nuit, d'autres groupes d'insectes peuvent également être actifs la nuit ou au crépuscule :

  • Hyménoptères : Si les abeilles domestiques et sauvages sont majoritairement diurnes, certaines espèces d'abeilles solitaires peuvent prolonger leur activité jusqu'au crépuscule.
  • Diptères : Certaines mouches, syrphes et bombyles peuvent être actifs à la tombée de la nuit, se nourrissant de pollen et de nectar. Souvent de petite taille, ils pollinisent les petites fleurs, délaissées par les insectes de plus grande taille qui sont attirés par des fleurs plus imposantes.
  • Coléoptères : Parmi les 10 000 espèces de cet ordre, certaines vivent sur les fleurs, qu'elles pollinisent éventuellement, mais avec relativement peu d'efficacité. Ces insectes gourmands consomment en effet les étamines et le pollen et ne rendent donc pas forcément beaucoup service à la plante. Cependant, certains d'entre eux peuvent être crépusculaires ou nocturnes.

L'efficacité de la pollinisation nocturne

La pollinisation par les papillons de nuit est souvent moins importante que celle des insectes diurnes, mais elle est nettement plus efficace. Un bon pollinisateur doit répondre à plusieurs critères :

  • Un rendement élevé : Il doit visiter un maximum de fleurs en une journée. Le nombre de fleurs butinées par un insecte en 24h est fonction de ses habitudes alimentaires. Si l'insecte se nourrit exclusivement de nectar, comme le font les papillons, son seul moyen de trouver sa nourriture sera de butiner sans relâche de nombreuses fleurs.
  • Une certaine fidélité aux fleurs d'une espèce : Idéalement, l'insecte pollinisateur idéal doit être sélectif, c'est-à-dire préférer les fleurs d'une espèce donnée. Un insecte qui butine une fleur de cerisier, puis une fleur de pissenlit, et enfin une fleur de pâquerette ne pollinisera rien du tout. En revanche, s'il a l'habitude de butiner essentiellement les fleurs de cerisier, là, la pollinisation est efficace.
  • Un corps poilu : Plus l'insecte est poilu, mieux il accroche les grains de pollen en se frottant aux étamines, pour les transporter d'une fleur à l'autre. Abeilles, bourdons, bombyles, trichies, papillons, mouches : ces insectes ont un corps couvert de poils. On a tous l'image d'un bourdon "saupoudré" de pollen en s'envolant d'une fleur. Les papillons de nuit, avec leur corps velu, sont particulièrement aptes à cette tâche.

Des plantes adaptées à la pollinisation nocturne

Certaines plantes ont co-évolué avec les pollinisateurs nocturnes, développant des caractéristiques spécifiques pour les attirer. La floraison de la belle-de-nuit (Mirabilis jalapa L.) se caractérise par une chronologie très particulière avec une ouverture de la fleur dès la tombée de la nuit et la fanaison au petit jour. Une étude menée au Mexique, dans l’environnement naturel de la belle-de-nuit, a permis de lever le voile sur son vrai mode de pollinisation. Les auteurs de l’étude ont effectivement noté l’arrivée au crépuscule de plusieurs espèces de sphinx avec un pic d’activité qui commence entre 18h30 et 19h et se poursuit jusque vers 21h avant de décroître très rapidement. Or, ces horaires coïncident d’une part avec le maximum de production de nectar dans les fleurs et d’autre part avec l’ouverture des anthères des étamines entre 18h30 et 19h30. Parmi les visiteurs identifiés figuraient notamment Manduca sexta (plus connu sous le surnom de sphinx colibri) et Agrius cingulata, deux espèces généralistes répandues jusqu’en Amérique du Nord.

Des captures juste après les visites montrent que leur thorax porte des grains de pollen collectés à leur « insu » lors de l’approche en vol stationnaire au plus près de la fleur ouverte, les étamines étant bien en avant. En effet, ces deux espèces présentent une trompe relativement courte (pour des sphinx !) respectivement de 3,5 et 3,7 cm de long en moyenne pour un tube floral long de 3,9 cm. Autrement dit, ces sphinx doivent un peu s’appuyer sur l’entrée pour accéder au nectar profondément caché. Ce faisant, non seulement ils récoltent du pollen sur leur corps velu, mais s’ils en portent déjà, issu d’une autre fleur, ils vont toucher le stigmate et assurer la pollinisation croisée.

Le fait d’être une « fleur à sphinx » n’interdit aucunement à d’autres espèces, notamment diurnes, de profiter elles aussi de cet abondant nectar accumulé avant la fin de la journée au fond du tube. Ainsi, les chercheurs notent les visites répétées en fin d’après-midi, avant même parfois l’ouverture des fleurs, de diverses abeilles dont de gros xylocopes locaux et des abeilles solitaires. Or, celles-ci pratiquent le plus souvent, faute de pouvoir accéder directement au nectar, le « vol par effraction » en perçant le tube à sa base avec leur langue, ouvrant d’ailleurs la voie à d’autres espèces opportunistes comme des abeilles domestiques. Moins de nectar disponible signifie moins de sphinx attirés ou des sphinx qui ne vont pas s’attarder et donc avec moins de chance de récolter du pollen ou d’en déposer, donc moins de chance de pollinisation croisée pour la fleur. On pourrait croire que cela ne change pas grand-chose car la belle-de-nuit en absence de visiteurs pratique très facilement l’autofécondation (du pollen se dépose directement sur le stigmate très proche au sein d’une même fleur) : c’est ce qu’elle fait d’ailleurs couramment chez nous où les sphinx sont souvent rares ou à cause des nuits trop fraîches et moins favorables au vol de ces grands papillons.

L’observation des caractéristiques de nombreuses espèces de plantes à fleurs et de leurs pollinisateurs principaux a permis de définir des syndromes de pollinisation, des ensembles de caractères particuliers réunis, adaptés à la visite préférentielle d’un type de pollinisateurs, qui permettraient de « prédire » le mode de pollinisation même quand on ne le connaît pas a priori.

Les menaces qui pèsent sur les pollinisateurs nocturnes

Paysage urbain la nuit avec de nombreux éclairages artificiels

Les pollinisateurs, qu'ils soient diurnes ou nocturnes, sont essentiels aux écosystèmes. Pourtant, les populations de l’ensemble des pollinisateurs subissent un effondrement sans précédent. En France, 66 % des espèces de lépidoptères ont disparu depuis le siècle dernier. Près de 80 % des insectes ont disparu en Europe en trente ans. Ce déclin est alarmant, puisque nous connaissons le rôle de chacun d’entre eux dans nos écosystèmes. Nous savons aujourd’hui que cette disparition est liée à l’Homme, notamment à l’artificialisation des sols, aux monocultures, à l’utilisation de pesticides ou au dérèglement climatique.

Cependant, pour les pollinisateurs nocturnes, une menace est particulièrement spécifique et dévastatrice : la pollution lumineuse.

La pollution lumineuse : un piège mortel

Eva Knop et ses collègues, dont Colin Fontaine chercheur au laboratoire Cesco, ont montré que lorsque l'on éclaire une prairie de nuit, les pollinisateurs nocturnes désertent les fleurs. La pollution lumineuse agit bien sur les chauves-souris également.

Pour en avoir le cœur net, ils ont planté des lampes LED utilisées pour l'éclairage des rues dans de jolies prairies naturelles des pré-Alpes suisses. Comme dans les rues, elles étaient positionnées à quatre mètres de hauteur. Chacune de ces prairies avait son homologue « naturel », plongé dans l'obscurité. Ensuite, les chercheurs se sont amusés à déterminer tous les visiteurs des fleurs, de jour comme de nuit lors d'un été. Un modèle de chardon, le Cirse maraîcher, un beau chardon pouvant atteindre plus d'un mètre de haut, a été étudié. C'est un chardon qui pique à peine et il est visité par les insectes nuit et jour. Les résultats sont alarmants : avec la baisse de fréquentation des insectes la nuit, ces chardons ont perdu 13 % de leur production de graines.

Les chercheurs se sont donc demandé si beaucoup de plantes de la prairie sont comme le Cirse maraîcher. Parce que si elles sont autant visitées le jour que la nuit, il y a de bonnes chances pour qu'un certain nombre d'entre elles voient leur nombre de graines réduire aussi. Et il semble que oui ! Si l’éclairage nocturne diminue la reproduction de ces plantes, cela pourrait aboutir à moins de ressources florales pour les pollinisateurs de jour également. « Est-ce qu'ils fuient la source lumineuse ou au contraire sont-ils attirés et piégés ? » se demande Colin.

La pollution lumineuse agit comme un piège pour les papillons de nuit. Et elle peut aussi désynchroniser les cycles. Certaines plantes fleurissent avant l’arrivée des papillons, empêchant toute rencontre.

Autres facteurs de déclin

Outre la pollution lumineuse, d'autres facteurs contribuent au déclin des pollinisateurs nocturnes :

  • La destruction des habitats : La destruction des habitats reste, de loin, le facteur le plus déterminant. L'artificialisation des sols et les monocultures réduisent considérablement les zones de vie et de reproduction des insectes.
  • Les pesticides : L'utilisation massive de pesticides, notamment en agriculture, est toxique pour les insectes, entraînant une diminution drastique de leurs populations.
  • Le dérèglement climatique : Les changements climatiques peuvent perturber les cycles de vie des insectes et des plantes, désynchronisant les périodes de floraison et d'activité des pollinisateurs.
  • Les espèces invasives : Certaines espèces invasives ou ornementales peuvent aggraver le déséquilibre. Parmi les idées reçues tenaces figure celle du buddleia, souvent présenté comme un « arbre à papillons ». Une réputation trompeuse. Cette plante ne vient pas d’Europe. Certains papillons, séduits par son parfum, ne peuvent même pas accéder au nectar, situé au fond de corolles trop profondes.
  • La raréfaction des plantes hôtes : À cela s’ajoute la raréfaction des plantes hôtes, indispensables au développement des chenilles.

L'enjeu de la survie des pollinisateurs nocturnes

L'enjeu est colossal. Les insectes pollinisateurs fournissent une fonction écologique essentielle : la pollinisation. Leur rôle est ainsi indispensable à la reproduction (fécondation croisée) de l’essentiel des plantes à fleurs et donc au bon fonctionnement des écosystèmes naturels. À l’échelle mondiale, près de 90 % des plantes sauvages à fleurs dépendent du transfert de pollen assuré par ces insectes. Au-delà de cette fonction écologique cruciale pour le bon fonctionnement des milieux sauvages, les pollinisateurs jouent aussi un rôle indispensable dans la production alimentaire et donc la subsistance des populations humaines. Notre alimentation dépend de la fécondation des espèces végétales et donc des insectes pollinisateurs. Fraises, tomates, bananes, courgettes ou aubergines ont un point commun : sans pollinisation, rien ne peut commencer à pousser.

Pourquoi les abeilles sont-elles importantes pour la planète ?

Solutions et actions pour la protection des pollinisateurs nocturnes

Le constat est préoccupant, mais nous pouvons garder espoir, car le jardin est notre domaine et il ne tient qu’à nous de le rendre vivant. Des solutions existent pour aider les pollinisateurs nocturnes à prospérer.

Dans les jardins et espaces verts

  • Proscrire les actifs chimiques : Avant toute chose, il convient de préciser que les actifs chimiques sont à proscrire. Les pesticides et herbicides sont des poisons pour les insectes.
  • Semer des fleurs variées : Semez des graines de fleurs. Mélangez les espèces, variez les tailles, multipliez les couleurs. Elles sont source de nectar et ne manqueront pas d’attirer les pollinisateurs. Les papillons sont attirés par les fleurs aux couleurs vives et riches en nectar. Pour les pollinisateurs nocturnes, privilégiez les fleurs qui libèrent leur parfum la nuit, comme la belle-de-nuit ou le tabac sylvestre.
  • Installer des refuges : Installez des refuges pour les insectes. Aujourd’hui, les biotopes sont rares dans les villes et alentours. Les gîtes à insectes reproduisent ces lieux de vie à petite échelle. Ils sont essentiels pour les pollinisateurs qui peuvent s’y reposer, s’y protéger des intempéries ou de leurs prédateurs. Vous pouvez acheter un gîte prêt à installer ou le réaliser vous-même. Différents types existent selon les espèces et se posent à des endroits bien spécifiques sur un balcon ou dans votre jardin. Laissez-les à disposition été comme hiver.
  • Favoriser les plantes hôtes : N'oubliez pas l'importance des plantes hôtes pour les chenilles de papillons de nuit. Une haie diversifiée avec des espèces locales peut offrir un habitat précieux.

À l'échelle locale et globale

  • Réduire la pollution lumineuse : C'est une mesure essentielle pour les pollinisateurs nocturnes. Privilégier des éclairages moins intenses, dirigés vers le sol, avec des teintes chaudes et des systèmes d'extinction ou de gradation automatique en fonction de l'heure ou de la présence.
  • Préserver et restaurer les habitats naturels : Lutter contre l'artificialisation des sols et favoriser la création de corridors écologiques pour permettre aux insectes de se déplacer et de trouver des ressources.
  • Promouvoir une agriculture durable : Encourager les pratiques agricoles respectueuses de l'environnement, limitant l'usage des pesticides et favorisant la biodiversité.

Les pollinisateurs nocturnes sont nos meilleurs alliés. Avec des gestes simples, nous pouvons leur offrir ce dont ils ont besoin. Des fleurs et un refuge feront de votre extérieur un lieu accueillant et vivant. Un autre monde est possible, tout comme vivre en harmonie avec le reste du Vivant.

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