L'Équilibre Fragile de la Pollinisation par les Insectes : Enjeux et Perspectives

La pollinisation, ce processus vital où le pollen est transporté des organes reproducteurs mâles aux organes femelles des fleurs, est une étape fondamentale de la vie végétale. Qu'elle soit aérienne, grâce au vent (anémophilie), ou assurée par les animaux (zoogamie), elle garantit la reproduction des plantes et, par extension, une part significative de notre alimentation mondiale. Si environ 20% des plantes à fleurs dépendent de l'anémophilie, une écrasante majorité, estimée à 70 à 80% des 260 000 angiospermes connues sur Terre, requiert la pollinisation animale. Sans ces acteurs essentiels, une grande partie de la production alimentaire mondiale serait compromise, transformant profondément les équilibres alimentaires actuels.

Schéma du processus de pollinisation par les insectes

La Valeur Économique Inestimable des Pollinisateurs

L'impact économique de l'activité pollinisatrice est colossal. Une estimation globale chiffre à 153 milliards d’euros par an la valeur des services de pollinisation, ce qui représente 9,5% de la valeur totale de la production alimentaire mondiale. Cette contribution s'avère particulièrement cruciale pour plus des trois quarts des cultures, incluant la majorité des fruits, légumes, oléagineux, protéagineux, fruits à coque, épices et stimulants comme le café et le cacao.

Les recherches ont permis de mettre en évidence que la valeur moyenne des cultures dépendantes des pollinisateurs est très supérieure, atteignant 760 € par tonne, comparativement aux cultures non dépendantes telles que les céréales ou la canne à sucre, dont la valeur est de 150 € la tonne. Les fruits et légumes, avec une valeur estimée à 50 milliards d’euros chacun, ainsi que les oléagineux avec 39 milliards, sont les catégories les plus concernées par ce service irremplaçable. En cas de disparition totale des pollinisateurs, les équilibres alimentaires mondiaux seraient profondément modifiés pour ces trois catégories, la production ne suffisant plus à satisfaire les besoins aux niveaux actuels. Cependant, cette projection ne prend pas en compte les réponses stratégiques des producteurs et des filières agroalimentaires, ni un déclin graduel, simulant plutôt une disparition totale.

L'impact du déclin des insectes pollinisateurs se ferait également ressentir directement sur le consommateur. Une diminution de la production agricole entraînerait une augmentation des prix, pénalisant le consommateur qui consommerait moins et à des prix plus élevés. Ces chiffres, qui ne concernent que les cultures directement impliquées dans l’alimentation humaine, devraient être affinés en tenant compte de l’impact sur la production des semences, aspect très important pour de nombreuses cultures fourragères et légumières, ce qui augmenterait la valeur estimée de l'activité pollinisatrice. À l'inverse, l'adaptation des producteurs et des consommateurs, par exemple sous la forme de substitutions entre produits, pourrait diminuer cette valeur estimée.

Qui sont les Pollinisateurs Sauvages ?

Quand on évoque les pollinisateurs, l'abeille domestique (Apis mellifera) vient souvent à l'esprit, mais elle est loin d’être la seule espèce à assurer cette fonction écologique. En France seule, il existe 1 000 espèces d’abeilles sauvages (ordre des hyménoptères). Au-delà des abeilles, d'autres insectes jouent un rôle majeur dans la pollinisation :

  • Les Diptères (mouches et syrphes) : Ils représentent un tiers des pollinisateurs et sont même les principaux acteurs dans les étages alpins, surpassant les hyménoptères.
  • Les Coléoptères, les fourmis et les papillons de nuit (hétérocères) : Ces insectes visitent également un grand nombre de fleurs.

Infographie présentant la diversité des insectes pollinisateurs

Mais la pollinisation n'est pas l'apanage des seuls insectes. Certains oiseaux, lézards et chauves-souris jouent aussi un rôle crucial, particulièrement dans les forêts tropicales. Les colibris (famille des Trochilidae) sont par exemple de formidables pollinisateurs en Amérique. Des études ont montré que le Colibri d’Anna, en volant au contact des plantes, peut se charger électriquement (électricité statique), transportant involontairement davantage de grains de pollen sur son bec et sa tête, les grains étant attirés par l’électricité. En Europe, les pouillots ou les fauvettes peuvent contribuer à la pollinisation lorsque le pollen s’accumule autour de leur bec. Les chauves-souris frugivores des régions tropicales, comme les roussettes, sont significatives pour la pollinisation de plantes cultivées telles que les manguiers et les goyaviers. Certains primates et lézards participent également à ce processus.

La diversité des abeilles sauvages

Les Menaces Pesant sur les Pollinisateurs Sauvages

Le déclin des insectes pollinisateurs est une préoccupation majeure. En 30 ans, près de 80% des insectes auraient disparu en Europe, selon une étude allemande de 2017. Cette disparition massive est attribuée à plusieurs facteurs interconnectés :

  • Les pratiques agricoles intensives : Les monocultures réduisent la diversité des fleurs sauvages nécessaires aux insectes. L'emploi massif de produits chimiques, d'intrants et de pesticides éradique brutalement leurs populations.
  • La destruction des habitats naturels : L'artificialisation des sols, la construction de routes, de zones industrielles et urbanisées réduisent les milieux naturels dont dépendent les insectes sauvages.
  • Les changements climatiques : Sécheresses, pluies abondantes et épisodes météorologiques extrêmes affectent directement les invertébrés.
  • Les collisions avec les transports : Les trains et les voitures entraînent une mortalité directe des insectes.

Les apiculteurs observent que l’abeille domestique, bien qu'aidée par l'Homme (ruches) et dont les colonies ne sont pas en danger, est en moins bonne santé qu'autrefois. Les ouvrières vivent moins longtemps aujourd'hui : 18 jours contre 34 jours en 1970. Pour les espèces d'insectes sauvages, parfois étroitement liées à une espèce de plante particulière, comme le Damier de la succise, la situation est bien plus critique.

La Menace Spécifique du Frelon Asiatique (Vespa velutina)

Le frelon à pattes jaunes, Vespa velutina, représente une menace particulièrement grave pour les pollinisateurs, notamment les abeilles domestiques et sauvages. Arrivé vers Agen en 2004 dans une cargaison de poteries chinoises, l'insecte a depuis colonisé 100% du territoire métropolitain français en 2026, s'étendant du Portugal à l'Angleterre et de l'Italie aux Pays-Bas.

Une ouvrière de Vespa velutina peut capturer cinq abeilles par heure, et une colonie de frelons peut consommer jusqu'à 300 butineuses par jour. Chaque reine fécondée détruite, c'est un nid de frelon en moins et 11 kg d'insectes - abeilles domestiques et pollinisateurs sauvages - sauvegardés. Ce rapport met en lumière l'enjeu colossal de la lutte contre ce prédateur.

La période la plus stratégique pour le piégeage s'étend de février à mai, lorsque les reines fondatrices sortent d'hibernation pour fonder de nouvelles colonies. Capturer une reine pendant cette période équivaut à éviter la naissance de 2 000 frelons cet été, une seule fondatrice pouvant donner naissance à une colonie de cette taille en automne. Il est recommandé d'installer les pièges dès que les températures atteignent 12 à 15 °C, soit dès les premières floraisons de forsythias ou de cerisiers.

La recette d'appât validée par l'INRAE et l'ITSAP est la suivante : un tiers de bière brune, un tiers de vin blanc sec, et un tiers de sirop de cassis ou de grenadine pur. Ce mélange attire fortement les frelons asiatiques grâce à l'alcool et au sucre, tout en repoussant les abeilles grâce au vin blanc et à la bière. Il est crucial de ne pas remplacer le vin blanc par de l'eau ou du jus de fruits, au risque de créer un piège non sélectif pour les pollinisateurs.

Cependant, le piégeage doit être réalisé avec précaution pour éviter de nuire aux insectes non ciblés. Un piège bouteille classique, sans aménagements, peut capturer en juin un frelon asiatique pour neuf insectes non ciblés (abeilles sauvages, bourdons, guêpes communes, mouches). Au printemps, ce ratio s'aggrave, avec moins d'un frelon pour 100 insectes capturés. La solution réside dans la géométrie du trou d'entrée : percer quatre trous de 6 mm juste au-dessus du mélange pour permettre aux petits insectes de ressortir, et quatre autres trous de 8 mm dans la partie haute de la bouteille pour les frelons asiatiques, tout en évitant les insectes plus gros (frelon européen, abeille charpentière, bourdon terrestre). Il est également impératif de relever le piège au minimum deux fois par semaine pour libérer les insectes non ciblés encore vivants et de retirer définitivement le piège fin mai, sauf pour les apiculteurs, afin de protéger la faune auxiliaire estivale. La règle d'or est de ne jamais laisser un piège actif en permanence.

L'Intensification Écologique au Service de la Biodiversité et des Rendements

Face à ces défis, l'intensification écologique, qui vise à améliorer le rendement des cultures en s'appuyant sur la biodiversité, apparaît comme une voie durable. Une équipe internationale de 35 chercheurs, impliquant notamment l'Inra, a appliqué un protocole de terrain sur 344 parcelles représentant 33 types de cultures dans 12 pays sur cinq ans. Les résultats ont démontré que les déficits d'insectes pollinisateurs sont aujourd'hui responsables d'une proportion importante du déficit de rendement dans ces cultures. L'abondance des insectes pollinisateurs contribue à expliquer en moyenne 31% du déficit de rendement dans les parcelles de moins de 2 hectares.

Dans les parcelles plus grandes, où la diversité de la faune pollinisatrice est souvent plus faible, avec une large prédominance de l'abeille mellifère, un gain de productivité similaire (30% en moyenne) a été observé lorsque la faune pollinisatrice est diversifiée. Mais lorsque cette diversité est faible, le gain de productivité est nul. Globalement, l'augmentation du nombre et de la diversité des insectes pollinisateurs permet d'accroître le rendement des cultures de plus de 20% en moyenne à l'échelle mondiale. Ces résultats montrent que l'intensification écologique, en améliorant l'abondance et la richesse de la faune pollinisatrice, crée des situations mutuellement bénéfiques pour la biodiversité et pour le rendement des cultures.

Graphique comparant le rendement des cultures avec et sans pollinisateurs diversifiés

Agir pour Préserver les Pollinisateurs

Il est essentiel d'agir pour accueillir et préserver les pollinisateurs sauvages. Quelques gestes simples dans les jardins et terrains peuvent faire une différence significative :

  • Ne pas employer de produits chimiques : Les herbicides, pesticides et engrais sont nocifs pour la faune et la flore.
  • Laisser des bandes herbeuses et fleuries : Ne pas tondre ces zones au printemps et en été permet aux floraisons précoces (pissenlits, pâquerettes, lamier pourpre) de servir de "restaurants" aux reines bourdons dès leur sortie d'hibernation. Il est possible de tondre pour créer des allées tout en préservant des zones fleuries.
  • Laisser des îlots de fleurs sauvages et d'herbes hautes : Si une partie de la pelouse doit être tondue, il est préférable de le faire en été et de laisser des zones non tondues.
  • Poser des gîtes pour les insectes : Fabriquer et installer des gîtes pour coccinelles, abeilles solitaires, et autres insectes, en choisissant des emplacements appropriés.

Ces actions contribuent à créer des habitats propices, offrant aux pollinisateurs le gîte et le couvert nécessaires à leur survie et à leur prolifération.

Les Efforts de l'Union Européenne

La Commission européenne a pris conscience du déclin des pollinisateurs sauvages et de leur importance. Dans l'UE, près de quatre cinquièmes des fleurs sauvages et des cultures des zones tempérées dépendent à différents degrés de la pollinisation par les insectes. La contribution annuelle des insectes pollinisateurs à l'agriculture européenne est estimée à environ 15 milliards d'euros. Le Forum économique mondial a classé l'appauvrissement de la biodiversité, et par extension le déclin des pollinisateurs, parmi les cinq principaux risques mondiaux à long terme en 2020. Cela se traduit par un recul des denrées riches en nutriments (fruits, légumes, oléagineux) au profit de denrées très caloriques et pauvres en nutriments (riz, maïs, blé, soja, pommes de terre).

Carte de l'Union européenne illustrant la dépendance des cultures à la pollinisation

La stratégie de l'UE en matière de biodiversité à l'horizon 2020, adoptée en 2011, définissait le cadre européen d'action prioritaire. Un examen à mi-parcours en 2015 a conclu que la perte de biodiversité et la dégradation des services écosystémiques se sont poursuivies, la pollinisation étant l'un des services les plus dégradés. L'Agence européenne pour l'environnement a indiqué en 2019 que neuf des 13 grands objectifs spécifiques pour 2020 en matière de protection de la biodiversité ne seraient pas atteints. Les données de surveillance des papillons, utilisées comme indicateurs pour d'autres espèces d'insectes, montrent une tendance négative.

En juin 2018, la Commission a lancé l'« initiative européenne sur les pollinisateurs », reconnaissant la nécessité d'une intervention de l'UE pour remédier à ce problème. Cette initiative visait à accroître l'efficience des outils, des politiques et de la législation existants dans les domaines de l'environnement, des pesticides, de l'agriculture, de la cohésion, et de la recherche et de l'innovation. Fin 2019, le Pacte vert pour l'Europe a été présenté, avec des mesures pour favoriser la transition de l'Union européenne vers le développement durable et la neutralité carbone à l'horizon 2050. Des citoyens ont également lancé en 2019 une initiative européenne sur la protection des abeilles, demandant la fin progressive de l'utilisation des pesticides et le soutien aux agriculteurs pour des pratiques durables.

Malgré ces initiatives, l'audit de la Cour des comptes européenne a constaté que la Commission n'a pas adopté une approche globalement cohérente en matière de protection des pollinisateurs sauvages. La Commission a financé la création d'une liste rouge européenne des papillons (2010) et des abeilles (2014), mais ces listes expirent après 10 ans et ne peuvent pas servir d'indicateurs des tendances dans le temps sans actualisation. La directive « Habitats » de 1992, qui vise à promouvoir la conservation des habitats et espèces rares ou menacées, mentionne 56 espèces d'insectes pollinisateurs sauvages. Cependant, un rapport de 2015 ne comportait aucune indication sur l'état de conservation des papillons, mites et coléoptères protégés, et une étude indépendante a même conclu que les populations de papillons des zones protégées diminuaient au même rythme que celles des zones non protégées.

Les actions envisagées par l'initiative sur les pollinisateurs étaient majoritairement axées sur des politiques et mesures existantes, sans que celles-ci ne soient systématiquement modifiées pour en tenir compte. Par exemple, la Commission n'a pas mentionné les pollinisateurs dans ses propositions législatives relatives à la Politique Agricole Commune (PAC) pour la période postérieure à 2020. Bien que l'interdiction de trois néonicotinoïdes en extérieur soit entrée en vigueur en mai 2018, cette mesure a précédé l'initiative sur les pollinisateurs elle-même. La Commission n'avait pas non plus assigné de rôles et de responsabilités clairement définis à ses directions participantes, ni organisé de réunions d'avancement régulières avec les parties prenantes, ce qui soulève des questions sur l'efficacité de la mise en œuvre de ces mesures.

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