Que vous soyez grimpeur ou non, il est peu probable que vous ayez entendu parler de Laura Pineau. Pourtant cette grimpeuse française de 24 ans vient de signer une performance d'ampleur : l’enchaînement de « Greenspit », un 8b+ trad en fissure chargée d’histoire, longtemps considérée comme la plus difficile d’Europe. Mais au-delà de sa réalisation, ce qui nous a le plus marqué chez elle, c’est son état d’esprit. Dimanche 6 octobre. C’est dans les confins de la vallée dell’Orco, en Italie, dans un van au pied de « Greenspit », voie qu’elle vient d’enchaîner la veille, signant au passage la 2e répétition féminine, que nous apprenons à connaître Laura Pineau.
La grimpeuse française vit actuellement entre les États-Unis et l’Europe, sans véritable pied-à-terre. Son truc à elle ? Le trad. Et plus particulièrement les fissures, une discipline encore principalement pratiquée par les hommes. Pas de problème pour Laura, qui passe aisément au-delà des stéréotypes. Guidée par ses objectifs, la grimpeuse sait où elle va. Sans pression. Mais avec une détermination sans faille. On te surnomme « Mademoiselle Fissure ».

Les fondations d'une vocation : du psychobloc à la fissure
Ça fait deux ans que je pratique l’escalade en fissure, depuis 2022. Et cela fait sept ans que je grimpe. J’ai commencé par le psychobloc, au-dessus de l’eau, pas très loin de chez mes parents à Toulon, dans un endroit où j’allais quand j’étais petite pour sauter des rochers avec mes copains. Un jour, j’ai rencontré un grimpeur qui s’appelait Fred. Il m’a emmenée pendant quatre heures faire le tour des falaises. C’était vraiment génial, et très addictif, je dois bien l’admettre.
J’ai ensuite été acceptée aux États-Unis, dans une école de commerce qui rassemblait plus de 100 nationalités d’étudiants. Humainement, c’était incroyable. C’est à ce moment-là que je me suis mise à l’escalade en fissure. Je pense que cette pratique est un peu plus développée aux États-Unis, où il y a énormément de spots où les grimpeurs ne font que de l’escalade en fissure en extérieur. Pas de bloc, pas d’escalade sportive. Après mes études aux États-Unis, j’ai eu un visa de travail d’un an. J’ai acheté un van, en me disant que je m’en servirais uniquement pendant les week-ends, que je louerais un appartement et que j’aurais une vie un peu normale. Mais en réalité, j’ai complètement adoré la vie en van. À tel point que j’ai décidé d’y rester toute l’année.
Tout plaquer pour la vie minimaliste d’un Van de 10m2
J’ai ensuite rencontré, lors d’une conférence, Brittany Goris, l’une des meilleures grimpeuses de trad aux États-Unis, que je ne connaissais absolument pas. Mes amis me disaient : "Mais si, elle fait de l’escalade en fissure, elle est super forte". Je suis allée la voir et je lui ai demandé si ça lui disait qu’on grimpe ensemble, parce que je n’avais pas beaucoup de partenaires de grimpe, et que j’aimerais bien grimper avec des filles aussi. Elle m’a donné une chance, et nous sommes allées faire de l’escalade ensemble pendant deux mois.
L'épopée de Greenspit et le processus d'enchaînement
Tu viens tout juste d’enchaîner « Greenspit », un 8b+ trad en fissure en Italie. « Greenspit », ça a été tout un processus. Brittany avait un van, et plein de fissures qu’elle rêvait de grimper. Ça m’a beaucoup inspirée. Alors, je me suis demandé : « Et moi, qu’est-ce qui m’inspirerait à grimper ? ». Ensuite, je suis tombée sur YouTube, sur la vidéo de Babsi (Barbara Zangerl), la première femme à avoir gravi « Greenspit ». Mais il y a deux ans, ça me paraissait impossible. Je me suis quand même dit qu’un jour j’irais la faire. Mais pas tout de suite. Peut-être dans huit ou dix ans, quand je serai vraiment à l’aise dans les fissures.
Finalement, cet été, j’ai grimpé avec Babsi. Elle m’a encouragée à essayer « Greenspit » et m’a dit qu’elle pensait que j’avais le niveau pour la faire. Je suis donc venue en juin dernier, j’ai essayé plusieurs fois, mais les conditions étaient mauvaises. Il faisait très humide, il pleuvait tout le temps. J’ai donc décidé de revenir en septembre et de tout donner pendant un mois, pour voir ce que ça donnerait. J’ai mis environ dix séances pour y arriver.
Pendant l’enchaînement, j’étais détendue, je me sentais bien. C’était magique. Même mon ami, qui était à côté, m’a demandé si j’avais forcé, parce que je l’avais tellement répétée que j’avais les mouvements dans le corps. C’était vraiment un moment spécial. « Greenspit » a été ouverte en 2003 par Didier Berthod. Il la qualifiait à l’époque de « fissure la plus difficile d’Europe ». Je n’avais jamais grimpé à ce niveau-là jusqu’à présent. Mais pour moi, ce n’est pas ce qui compte. L’important, c’est d’être inspirée. C’est ce qui te donne la motivation de revenir, séance après séance.

Psychologie de la grimpeuse : entre obsession et lâcher-prise
J’ai un petit caractère obsessionnel. Quand je commence quelque chose, j’aime tout donner. Mais il faut que je fasse attention dans ma vie, que j’apprenne à distinguer persistance et obsession, je pense. Tout ce que j’entreprends, que ce soit dans mes projets, mes relations amicales ou mes études, je m’y investis à fond. J’essaie d’être très impliquée du début à la fin et de ne pas lâcher. Ton approche de l’escalade est assez tournée vers l’aventure. Oui, c’est vrai. Mais ce que j’aime, c’est être dans la nature, toujours sur des voies différentes, à vivre de grandes émotions dehors.
Peu de femmes pratiquent le trad, et j’aimerais vraiment changer cela. D’autant plus que sur les réseaux sociaux, on voit souvent des photos de grosses chutes, de gens qui retombent au sol. Des images assez terrifiantes qui ne reflètent pas la réalité de la plupart des ascensions. C’est juste que ce sont ces moments-là qui sont montrés. J’aimerais dire qu’on peut grimper en fissure de manière sécurisée. Dans les fissures pour débutants, on peut placer des coinceurs là où on veut. Donc, si on veut en mettre tous les mètres, on peut le faire pour se sentir en sécurité au début.
Je pense qu’il faut juste apprendre avec la bonne personne. J’ai eu la chance d’avoir Brittany, qui a pris le temps de me montrer ce qu’est un bon coinceur. Elle m’a dit que je devais m’entraîner à chuter pour que mon cerveau comprenne que ça tient. Parce qu’au début, on n’a pas cette confiance. L’important, c’est d’avoir un bon mentor, d’y aller pas à pas, et d’accepter de revenir à un niveau de 5a ou 5b, et de redevenir débutant.
Apprivoiser la peur et le discours interne positif
Vu de l’extérieur, on dirait que tu as su très vite dépasser tes peurs, aller vers le risque. En fait, je crois que je ne me mets pas de limites. J’ai vu une opportunité avec Brittany, et je l’ai saisie. J’ai toujours voulu faire ça au fond de moi, et je pense que c’était le bon moment. Alors, je me suis mise dans le bon état d’esprit, en me disant justement que je n’avais pas envie de me faire peur. J’ai grimpé dans du 5a pendant une semaine, j’ai appris les techniques, comment placer mes mains, mes doigts, et j’ai petit à petit augmenté les cotations.
C’est ce qui m’a permis de dépasser ma peur, je pense. Parce qu’en réalité, je ne suis pas une grimpeuse toujours courageuse, qui y va tête baissée. La peur de la chute, c’est quelque chose que j’ai vraiment dû apprendre à surmonter. Et encore aujourd’hui, quand je suis à trois mètres au-dessus du point, je ne suis pas du tout à l’aise. En trad, j’ai progressé pas à pas. Je sais à quoi ressemble un bon coinceur.
On t’a vue en falaise, pendant que tu travaillais « Greenspit ». Tu adoptes, à haute voix, un discours très positif envers toi-même. À la base, j’étais quelqu’un qui, lorsque je ne réussissais pas, se mettait dans une colère noire. Ça pouvait m’arriver de pleurer, de refuser de finir la voie. Je me mettais vraiment une grosse pression. Puis, j’ai lu "La voie des guerriers du rocher" d’Arno Ilgner. Au-delà de ça, il souligne qu’on apprend toujours quelque chose à chacune de nos ascensions. Et que tout cela va dans une « boîte à outils », où l’on range tous les petits détails, toutes les leçons que l’on tire.

Dès que j’ai lu ce livre, je me suis dit que j’allais apprendre quelque chose de chaque voie que je ferais. C’est pour cela que je suis toujours dans une optique d’apprentissage : qu’est-ce qui m’a bloquée dans la voie ? Est-ce ma peur de la chute ? Mon coincement, que j’ai mis en cinq secondes au lieu de deux ? Une main mal placée ? Ce livre a vraiment changé ma façon d’aborder l’escalade, mais aussi mon comportement et l’impact que j’ai sur les autres. Oui, on peut s’énerver quelques secondes après un échec, il faut parfois évacuer la pression, et c’est normal. Mais je n’aime pas quand cela dure trop longtemps, que l’on s’enferme dans la colère, qu’on s’insulte, qu’on insulte le monde entier ou qu’on pleure. Quand on se met dans cette énergie négative, c’est très difficile d’en sortir, et cela affecte aussi les autres.
La mutation vers l'endurance : le Yosemite Triple Crown
Dans ce nouvel épisode du podcast Queen of the Mountains, Laurie Delhostal reçoit Laura Pineau, une athlète de l'extrême qui redéfinit les limites de la verticalité. À seulement 25 ans, cette spécialiste de l'escalade traditionnelle et des "big walls" s'impose comme une figure montante capable d'enchaîner des parois de 1000 mètres à une vitesse vertigineuse. Son approche s'éloigne de l'escalade classique pour se rapprocher des exploits d'endurance pure, à l'image des traversées alpines de Kilian Jornet.
Son exploit le plus retentissant, le Yosemite Triple Crown réalisé en juin 2025, témoigne de cette mutation : enchaîner El Capitan, Half Dome et Mount Watkins en moins de 24 heures constitue un défi où la gestion de la fatigue prime sur la technique pure. Avec 2200 mètres d'escalade et 30 kilomètres de liaisons effectués en courant ou en marche rapide, l'effort total de 23 heures et 36 minutes sans aucune seconde de repos place la grimpeuse dans une zone de performance identique à celle d'un ultra-traileur sur un 100 miles.

Pour soutenir de tels efforts, Laura Pineau a dû calquer sa préparation sur les protocoles rigoureux de l'ultra-trail, notamment pour son projet de gravir les 100 plus belles grandes voies de Provence en seulement 43 jours. Durant cette aventure, elle et sa partenaire Elsa Ponzo ont grimpé entre dix et vingt heures par jour, s'inspirant directement des méthodes de nutrition et d'hydratation des coureurs de longue distance. La gestion des apports caloriques devient alors un facteur clé de succès, mêlant boissons glucidiques, poudres énergétiques et ravitaillements stratégiques pour compenser des dépenses énergétiques pouvant atteindre 4700 calories par tentative.
Wet Lycra Nightmare : l'expérience de la lenteur et de la préparation mentale
Laura Pineau quitte le Yosemite le cœur lourd, mais avec, au fond d’elle, l’indéniable sentiment du devoir accompli. « C’est triste de partir. Vraiment triste, parce que j’ai quand même vécu sept mois là-bas cette année. Dans son baluchon, la grimpeuse emporte avec elle de belles ascensions, notamment la première féminine de la « Triple Crown ». « C’est vrai que c’était une grosse année, physiquement parlant », note Laura, à peine redescendue de son dernier projet, « Wet Lycra Nightmare ».
Leaning Tower - littéralement la « tour penchée » - est le big wall le plus déversant d’Amérique du Nord. « J’ai entendu parler de cette voie durant l’été 2023 », raconte Laura. « J’étais à Squamish, un super coin en granit, sur la côte ouest du Canada, idéal pour s’entraîner en fissures. Arc’teryx organise là-bas, chaque année, un festival pour présenter ses quatre nouveaux films. J’y étais allée. Un des films portait sur ‘Wet Lycra Nightmare’, c’était l’ascension de Jordan Cannon et Sam Stroh. Ça m’avait vachement marquée, notamment le mouvement de la cheminée de fin.
Avant de voir ce film, Laura avait accompagné une amie sur la terrifiante Leaning Tower. « Ça m’avait fait peur… C’était si penché ! », se rappelle-t-elle. « Dès les premières longueurs, il fallait faire de la jumar. Tu es à 200 mètres du sol, pendue dans le vide. J’avais vraiment éprouvé cette peur qui te retourne l’estomac. À la suite de son ascension de la Triple Crown, aux côtés de Kate Kelleghan, durant l’été 2025, la Leaning Tower revient dans l’esprit de Laura. « Je voulais revenir à de l’escalade pure et dure, à de l’escalade où on essaie d’enchaîner les longueurs, pas de l’escalade de vitesse ».

Laura a fait entrer la préparation mentale dans sa vie il y a seulement quatre mois, sur le conseil de sa grand-mère. « Je suis hyper proche d’elle. C’est une de mes plus grandes sources d’inspiration », confie-t-elle. Travailler sur son mental a « beaucoup libéré » Laura, dans sa grimpe, mais pas que. « J’ai accepté que tout ne soit pas toujours positif », confie-t-elle. « Moi, je suis une extra-optimiste. Tout le temps. Si bien que dès qu’il y a une émotion moins positive - de la tristesse, de la colère ou autre - je ne les laisse pas passer. Vu que, pour moi, c’est négatif, je les refuse. Maintenant, je les laisse apparaître, sans chercher à les cacher, voire même à les éviter. Ma coach mentale n’est pas juste là pour m’aider à enchaîner des voies dures. Non, non. Ensemble, on travaille sur toute ma vie personnelle.
Laura Rogora : quand l'exception devient la norme à Saint-Léger
Saint-Léger-du-Ventoux, France. Quelques jours de pluie, un ciel gris… et pourtant, sur la roche, Laura Rogora semble en pleine lumière. En l’espace de quelques jours, l’Italienne enchaîne Le Cadafist (9a), Supercrackinette (9a+), La Castagne (9a+) et plusieurs voies dans le huitième degré - dont Les petits chefs du néant (8c) et Le Concept (8b+). Et comme si ce séjour déjà hors norme ne suffisait pas, elle le conclut par un nouvel exploit historique : La Ligne Claire (8c+) à vue. Une performance rarissime - seuls deux grimpeurs avant elle, Adam Ondra et Alex Megos, ont signé deux 8c+ à vue dans leur carrière.
Entre humidité, patience et détermination, la grimpeuse italienne a transformé un séjour pluvieux en démonstration d’équilibre et de maturité. Mais derrière ces chiffres et cette régularité hors norme, une question demeure : que ressent-on quand l’exception devient la norme ? « Mes premiers jours à Saint-Léger étaient assez pluvieux », raconte-t-elle. La falaise provençale dégoulinait d’humidité, les prises glissaient, la corde s’alourdissait. Seule Supercrackinette restait vaguement grimpable. Laura s’y engage, repère les mouvements, tombe les mains trempées… et revient. Le troisième jour, enfin sec : elle clippe la chaîne. Supercrackinette, 9a+, pliée à la deuxième tentative du jour.
Tout plaquer pour la vie minimaliste d’un Van de 10m2
Ce qui pousse Laura, ce n’est pas la cotation - c’est la curiosité. « Chaque ligne a sa propre histoire, ses propres mouvements. Ce que j’aime, c’est comprendre comment mon corps s’inscrit dans la roche. C’est de là que vient la fraîcheur. » Quand elle parle ainsi, tout s’éclaire : le sommet n’est pas une fin, mais un prétexte à explorer. « Parfois, je me sens même plus satisfaite sur des voies plus faciles à vue, parce que c’est le combat qui compte. »
La dualité de Laura Palmer et les mystères de Twin Peaks
Le cinéma de David Lynch excelle à jouer sur des apparences plutôt avenantes avant de donner à voir une reality autrement plus étrange, bizarre, délirante et très souvent dérangeante. On peut revoir le célèbre générique porté par l’envoûtante musique de Badalamenti faite de doux bercements ponctués de basses rampantes sourdement inquiétantes. Ce générique se compose de sept éléments qui s’enchaînent avec fluidité : un oiseau (une grive à collier), bec dressé, en gros plan ; une usine aux cheminées fumantes ; des machines-outils qui aiguisent des crans de disque de scie circulaire ; une énorme grume à débiter sur une remorque de camion ; un panneau (« Welcome to Twin peaks ») planté au bord d’une route sur fond de montagnes sombres ; une cascade torrentielle et un paisible cours d’eau.
Les éléments bucoliques font penser à une vie naturelle et paisible, cependant que l’usine et la grume évoquent l’activité industrieuse de ses habitants. Pourtant, une certaine discordance se perçoit dès l’entame. Déjà, la vision de ce paysage naturel semble contradictoire avec la présence d’une usine polluante. Mieux encore, l’abondante fumée des cheminées qui s’élèvent à la verticale de l’usine fait contraste avec le violent mouvement de chute de l’eau.

« La plupart du temps, j’ai les sensations que j’avais entre neuf et dix-sept ans, parfois à six ans ! Depuis, les ténèbres se sont insinuées. » Cet aveu intime de Lynch confessant combien l’enfance et l’âge adulte ont des regards différents sur la vie préfigure la conscience qu’a le réalisateur d’un antagonisme irréductible entre un monde apparent avenant et une réalité souterraine inquiétante. C’est pourquoi la lutte de l’un contre l’autre est au cœur même de Mystères à Twin Peaks, d’abord en ce qui concerne les personnages.
Laura Palmer mène une double vie, suite à l’inceste dont elle a été victime : étudiante normale, le jour, elle est une débauchée, la nuit ; officiellement accompagnée d’un amoureux transi, James Hurley, et d’une amie sage, Donna, elle se livre, en secret, la nuit, aux orgies les plus débridées. Il est vrai que c’est au cœur même de sa famille que Laura a rencontré le mal avec celui qui était censé la protéger : son père, être double lui aussi. Ainsi Mystères à Twin peaks renoue-t-il avec les contes pour enfants pour proclamer que l’innocence semble s’être enfuie de notre vie.
Le rideau et la métaphore de la verticalité
Si Twin Peaks est une ville où il fait bon vivre, c’est parce que, depuis la nuit des temps, les bonnes volontés citoyennes s’emploient à lutter contre ce monde obscur qui déprave et sème le malheur. Ce Mal séculaire qui rôde autour de Twin Peaks est illustré visuellement par un mouvement de caméra qui, partie des sombres frondaisons d’un arbre, saisit la maison des Palmer. Le feuilleton multiplie les signes de cette dualité qui oppose clarté et ténèbres : l’antinomie entre le monde extérieur et celui, intérieur, de la pureté à préserver.
Plus représentative encore, la fin du feuilleton installe, au coeur même du « Monde Obscur », la confusion par le recours aux décors à la fois identiques et modifiés, et aux doubles des personnages : c’est le Nain qui avertit Cooper que, lorsqu’il le reverra, ce ne sera pas lui. Ce rêve devient un cauchemar sordide qui livre à la prostitution des corps et des esprits (Ronette et Laura, bien sûr) sans que l’on sache très bien si le passage de l’un à l’autre s’effectue par un glissement intérieur ou est provoqué par un facteur extérieur.

La dissolution de la personnalité de Donna illustre la prise de possession de son esprit par le sentiment destructeur de la jalousie, semblable à la désagrégation de Leland envahi par le mal représenté par Bob. Ne serait-ce pas là l’explication métaphorique du titre « Mystères à Twin Peaks » ? On notera que David Lynch dessine une frontière poreuse entre la réalité de la petite ville et l'au-delà symbolisé par les rideaux rouges de la loge.
Grimper aux rideaux : explication d'une expression singulière
Il n'y a pas que les chats qui s'adonnent à cette ludique et plaisante activité, les humains aussi, mais il est rare qu'ils s'attaquent aux tentures à en décrocher la tringle, quoique, en y réfléchissant bien, on comprend mieux la signification de cet autre verbe argotique… Grimper aux rideaux c'est donc prendre beaucoup de plaisir sensuel jusqu'à attendre le point culminant du plaisir sexuel ; une montée et une explosion en jouissance en quelques sortes. Mais cela signifie également, même si la première définition prime, réagir rapidement voire s'alarmer immédiatement.
Cette expression, qui lie la verticalité physique à une intensité émotionnelle ou sensorielle, trouve un écho inattendu dans le parcours des grimpeuses nommées Laura. Qu'il s'agisse de la montée d'adrénaline lors d'un crux humide à Saint-Léger ou de l'extase d'un enchaînement parfait dans le Yosemite, l'acte de s'élever au-delà des limites ordinaires rejoint cette idée de dépassement.

Et si par hasard, votre tringle à rideaux a le malheur de s'effondrer durant un dîner, sachez que la probabilité que vos amis colportent les faits de manière croustillante est assez grande… Cette anecdote triviale souligne le contraste entre la réalité physique, parfois fragile, et les projections sociales ou psychologiques que nous y attachons. En escalade, comme dans la vie, le rideau n'est parfois qu'une voile mince masquant un abîme de complexité.
Sororité et éthique de la montagne
Au-delà de la performance physique, Laura Pineau insiste sur l'importance de la sororité et d'une équipe 100 % féminine pour briser les barrières psychologiques et favoriser une communication transparente sur la peur ou la fatigue. En refusant de sacrifier la sécurité à la performance, et en intégrant des valeurs de respect de la biodiversité comme le contournement des zones de nidification, elle prône une pratique de la montagne éthique et inspirante.
Cette approche se retrouve chez Laura Rogora qui, bien que discrète, ne cherche ni symbole ni projecteur. « Je ne cherche pas l’attention médiatique, mais ce n’est pas parce que j’aime la solitude. J’aime partager des journées de grimpe avec des amis, ou même avec des gens rencontrés au pied des voies. » Quant aux discussions sur la différence de niveau entre hommes et femmes, elle les balaie d’une réponse honnête : « Je suis fière si ce que je fais peut inspirer d’autres personnes, mais je ne grimpe pas pour ça. »

L’important pour ces athlètes est d'atteindre un point où elles peuvent donner le meilleur d'elles-mêmes sans tension, sans besoin de prouver quoi que ce soit. Juste grimper, dans une liberté totale. Que ce soit à travers les fissures de granit, les murs de calcaire déversants ou les méandres psychologiques d'une œuvre cinématographique, le nom de Laura semble intrinsèquement lié à une recherche de vérité nichée entre les plis du réel et les sommets de l'impossible.