
Le spectacle de chèvres perchées dans les branches d'un arbre, souvent immortalisé par des photographes au Maroc, suscite l'étonnement. Pourtant, ce comportement, qui semble insolite au premier abord, trouve ses racines dans la nature même de ces animaux et est parfois exacerbé par des pratiques humaines, notamment touristiques. Les chèvres sont des créatures étonnamment agiles, et grimper fait partie intégrante de leurs comportements innés, développant leur souplesse, entretenant leur musculature et stimulant leur curiosité naturelle.
L'agilité naturelle des caprins et le besoin inné de grimper
Les chèvres ne sont pas faites pour rester au sol toute la journée. Grimper est un de leurs comportements innés, une nécessité pour leur bien-être physique et mental. Cette activité développe leur agilité, entretient leur musculature et stimule leur curiosité. Dans un environnement d'élevage, si ce besoin n’est pas satisfait, les animaux peuvent s’ennuyer, devenir stressés ou développer des comportements indésirables. Ce besoin est si profond qu'il existe même des structures spécifiques, comme l'arbre à chèvres, conçues pour reproduire les conditions naturelles d’escalade. Ces plateformes métalliques permettent aux animaux de grimper en toute sécurité, favorisant leur santé physique, réduisant le stress et améliorant la cohésion du troupeau. L'arbre à chèvres n’est pas qu’un simple accessoire : c’est un véritable outil de bien-être pour les animaux, un investissement utile et durable, aussi bien pour les chèvres que pour la sérénité de l'élevage.

L'arganier et les chèvres du Maroc : un "pâturage aérien"
Le spectacle de chèvres perchées dans les arbres, bien que surprenant pour un observateur non averti, n'a rien d'exceptionnel quand on connaît ces animaux, surtout dans certaines régions du globe. Au Maroc, cette scène est même très courante, notamment grâce à l'arganier. Endémique du Maroc, cette plante est connue pour son huile, largement utilisée pour ses vertus culinaires et cosmétiques, extraite des amandons contenus dans ses fruits. Or, ces fruits et les jeunes pousses de l'arganier sont une véritable friandise pour les chèvres. Pour les atteindre, ces herbivores sont prêtes à tout, même à grimper à plusieurs mètres de haut, transformant l'arganier en un véritable "pâturage aérien". Une fois perchées, elles se régalent tranquillement de tout ce qui se trouve à leur portée. Ce comportement, bien que naturel dans son origine, a pris une nouvelle dimension avec le tourisme.
Un spectacle pour les touristes : entre authenticité et controverse
Depuis quelques années, les chèvres qui grimpent aux arbres attirent de nombreux touristes au Maroc. Souvent décrite comme un phénomène naturel unique à la nation nord-africaine, leur escalade est en effet, en partie, instinctive : les chèvres sont attirées par les fruits des arganiers et, grâce à leur agilité, elles parviennent à grimper pour atteindre directement ces friandises pulpeuses. Cependant, la réalité derrière cette attraction est souvent plus complexe et soulève des questions éthiques.
Les chèvres acrobates dans les arganiers
Au Maroc, pour attirer les touristes, certains agriculteurs placent depuis des années des chèvres dans les arbres. Cette pratique, qui s'est intensifiée au début des années 2000 face à des difficultés agricoles croissantes, est devenue une source de revenus cruciale pour de nombreuses familles. La région occidentale de Marrakech-Safi, confrontée à sa pire sécheresse depuis des décennies, a vu ses cultures devenir de plus en plus difficiles pour les agriculteurs. L'échec des récoltes de blé a poussé certains, comme Jaouad Benaddi, à se tourner vers cette activité. Il faut de la persévérance pour installer les chèvres dans les branches noueuses et épineuses des arganiers. Khalid, le fils de Benaddi, âgé de 13 ans, utilise un sac de céréales pour inciter les chèvres à grimper. Il s'arrête suffisamment longtemps pour que la chèvre le rattrape et mange un moment, puis il l’attrape par le cou pour la tirer vers lui. Certaines doivent être manipulées comme de la marchandise pour parvenir à les installer sur leurs plateformes. Finalement, une dizaine de chèvres se tiennent étrangement immobiles, exposées comme des ornements vivants dans la canopée de l’arganier.

Mauro Belloni, un étudiant italien s’étant arrêté à l’arbre de Benaddi, a l’air à la fois stupéfait et déconcerté en observant cette scène. Il confie : « C’est assez étonnant. Je pensais que les chèvres étaient fausses lorsque j’ai vu les photos. Mais elles sont bien réelles, c’est comme si elles posaient. »
Cette activité, bien que lucrative, n'est pas sans critiques. Liz Cabrera Holtz, responsable de la campagne sur la faune sauvage pour World Animal Protection, une organisation mondiale à but non lucratif établie au Royaume-Uni, estime que « ces animaux sont manipulés et exploités. Ils ne sont pas libres de leurs mouvements. Ils n’ont pas accès à la nourriture, à l’eau, ni même à l’ombre. Être obligé de rester dans les arbres pendant des heures, ce n’est pas un comportement normal. »
Les méthodes de "dressage" et leurs implications
Le "dressage" des chèvres pour ce spectacle est un processus qui peut prendre jusqu’à six mois, selon Jaouad Benaddi. Il affirme que « les chèvres sont très intelligentes, elles sont comme des personnes. La seule chose qu’elles ne savent pas faire, c’est parler. » Le dressage consiste à attirer les chèvres dans l’arbre avec des fruits et des graines d’argan et à les pousser avec un bâton pour les mettre en place. Les bébés chèvres sont souvent attachés au tronc des arbres pour que les touristes puissent les attraper facilement et prendre des photos avec eux.
Cependant, d'autres éleveurs ont des méthodes plus directes. Mustapha Elaboubi, un autre éleveur sur la route qui relie Marrakech à Essaouira, dit qu’il ne prend pas la peine de dresser ses chèvres. Lui et ses assistants portent simplement les animaux pour les déposer en haut de l’arbre. « Au début, elles essaient de sauter pour descendre, alors nous n’arrêtons pas de les prendre et de les remettre en place, » explique Elaboubi. « Finalement, elles apprennent que ça ne sert à rien d’essayer. »
Ces pratiques soulèvent de sérieuses préoccupations quant au bien-être animal. Mohamed Elaamrani, guide touristique établi à Marrakech, raconte que les clients qui demandent à voir les chèvres grimpeuses trouvent souvent que l’expérience ne répond pas à leurs attentes. « Certaines personnes se sentent mal à l’aise. Ils s’inquiètent et demandent comment les chèvres entrent et sortent des arbres. Ils veulent savoir s’il leur arrive de se blesser. »
Risques pour la santé des chèvres et l'environnement
Adnan El Aji, vétérinaire à Essaouira, affirme que les chèvres sont résistantes et peuvent faire face à des facteurs de stress tels que la chaleur et le manque d’eau. Mais les faire rester debout dans les arbres pendant des heures durant les étés marocains, où les températures peuvent facilement dépasser les 40 °C, peut entraîner un stress thermique et une déshydratation. Les animaux peuvent tomber des arbres et se blesser. Un jour, un touriste est même venu avec une chèvre qui était tombée et avait besoin de soins pour une patte cassée. Le touriste a payé pour les soins, ce qui illustre les dangers auxquels ces animaux sont exposés. La chute d'une chèvre, observée par le fils de Benaddi qui tentait de la faire descendre, a souligné la vulnérabilité de ces animaux contraints à des postures artificielles.

Bien que le Maroc soit membre de l’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA), l’organisme chargé d’évaluer la santé et le bien-être des animaux dans le monde, le pays ne dispose pas de lois strictes en matière de protection des animaux, explique Cabrera Holtz. En 2021, lorsque l’organisation à but non lucratif World Animal Protection a classé cinquante pays en fonction de leurs lois et de leurs engagements politiques concernant les animaux, le Maroc a été l’un des sept pays à recevoir une mauvaise note. L’organisation évalue le bien-être des animaux selon cinq catégories : l’alimentation (accès à la nourriture et à l’eau), l’environnement (confort), la santé (absence de douleur et de blessure), le comportement (liberté d’exprimer ses habitudes naturelles) et l’état mental (bien-être psychologique). Selon Cabrera Holtz, les chèvres contraintes de grimper aux arbres pour le plaisir des touristes sont maltraitées dans les cinq domaines.
« Même si l’activité peut ne pas sembler très grave, il s’agit de cruauté envers les animaux », dit-elle. Elle ajoute que les touristes « obtiennent des photos d’accessoires vivants. Ce qui se passe ici n’est pas naturel. C’est contraint, et chaque fois que vous introduisez un élément de contrainte, il n’est pas pertinent de savoir si leurs corps peuvent tenir sur des arbres ou non. »

Au-delà du bien-être animal, l'impact sur les arganiers eux-mêmes est une préoccupation. Asma Kamili, responsable de la division de la santé animale au Maroc pour l’OMSA, affirme ne pas être au courant que les chèvres de la région d’Essaouira sont placées dans des arbres pour gagner de l’argent des touristes. Selon elle, grimper aux arbres est « un comportement naturel » de ces animaux qui serait bon pour les arganiers, car si les chèvres mangent ses fruits et en dispersent les graines par le biais de leurs excréments, le nombre d’arbres augmente.
Cependant, Jose Fedriani, écologiste au Centre de recherche sur la désertification, un institut espagnol dédié à l’étude de la dégradation de l’environnement dans les terres arides, convient que la dispersion des graines est une bonne chose. Mais il ajoute également que les chèvres ne mangent pas seulement les fruits, elles dévorent aussi les feuilles et les jeunes plants. Il faut entre sept et quinze ans pour que les arganiers atteignent leur maturité et produisent des fruits : par conséquent, le fait de placer plusieurs chèvres dans une zone où elles peuvent détruire les jeunes plants, tout particulièrement pendant les périodes de sécheresse, empêche en réalité le rajeunissement des arbres. Utiliser les chèvres de cette façon est une bonne chose « pour attirer les touristes, mais ce n’est pas du tout bon pour les arbres », affirme Fedriani.
Les réalités économiques et la quête de solutions durables
La situation des agriculteurs marocains qui placent des chèvres dans les arbres est complexe et reflète une réalité économique difficile. La sécheresse croissante au Maroc, qui devrait s’intensifier d’ici à 2050 selon le ministère de l’Agriculture, a un impact dévastateur sur l'agriculture traditionnelle. Jaouad Benaddi montre du doigt le paysage desséché qui entoure l’arganier et déclare : « Tout devrait être vert actuellement, mais vous pouvez voir que c’est complètement sec. Avant, nous n’avions pas besoin de dépenser de l’argent pour nourrir les chèvres, elles avaient de la nourriture à disposition de partout. » Il explique qu’il n’avait aucun intérêt à utiliser ses chèvres en tant qu’attractions sur le bord de la route jusqu’à ce que le climat devienne trop sec pour faire pousser du blé. « Je fais un travail, les chèvres font un travail, » dit-il. « L’argent que nous gagnons est utilisé pour acheter de la nourriture pour nous tous, ma famille et les chèvres. » La pandémie de coronavirus a encore aggravé la situation, entraînant la mort de douze des treize chèvres de Benaddi par faim durant les confinements.
Miloud Banaaddi, un autre éleveur sur la route qui a également dû abandonner l’agriculture, rejette toute idée selon laquelle son activité serait cruelle. « Les chèvres ne restent dans les arbres que trois à quatre heures d’affilée, » explique-t-il. « Imaginez que je les garde à l’intérieur de la maison : elles seraient emprisonnées et auraient faim. Où trouverait-on l’argent pour les nourrir ? Il n’y a rien d’autre à faire. Il n’y a pas de travail. Il n’y a pas d’autres solutions. C’est la seule. »
Daniel Bergin, directeur associé chez Globescan, une société de conseil en développement durable, a étudié le bien-être des animaux au Maroc et ressent de la compassion face à la situation de Benaddi et d’autres agriculteurs comme lui. « On ne peut pas simplement priver quelqu’un de son gagne-pain, » dit-il en faisant référence aux appels lancés par les défenseurs du bien-être animal pour que l’on mette fin à l’activité des chèvres dans les arbres. « Il faut qu’il y ait un système en place. Le gouvernement doit travailler avec les personnes concernées. »
Bergin cite l'exemple de la danse de l’ours en Inde. Autrefois, les oursons étaient enlevés dans la nature et entraînés à danser dans les rues pour les touristes. En 2012, le gouvernement indien a jugé que cette pratique était cruelle et a permis aux propriétaires d’ours d’accepter des emplois dans des sanctuaires pour animaux. « Cela a au moins permis d’impliquer les personnes qui auraient été privées de moyens de subsistance et de leur permettre de continuer à travailler, et ce tout en améliorant la vie des animaux, » explique Bergin.
Elaamrani, le guide touristique, dont la subsistance dépend des groupes de touristes qu’il dirige, explique qu’il préférerait voir les chèvres se promener librement et grimper pour aller chercher des fruits uniquement quand elles le souhaitent. Mais après deux ans de confinement, il dit qu’il ne peut pas se permettre de refuser ses clients. « Ils paient pour voir quelque chose, » dit-il. « Mais j’essaie d’expliquer la situation de manière honnête. Ce n’est pas tout noir, tout blanc. C’est difficile pour les chèvres, mais c’est aussi difficile pour les personnes qui s’en occupent. » Il ajoute que, dans un monde idéal, la terre redeviendrait verte, lui retournerait à l’agriculture et pourrait s’occuper de sa famille et de ses chèvres sans se tenir chaque jour au bord de la route en attendant que les gens s’arrêtent pour lui donner des pourboires. « Nous espérons le meilleur, » conclut-il.