Le Chêne et le Roseau : Une poétique du sublime en acte

« Le Chêne et le Roseau », fable 22 sur laquelle s’achève le livre I du recueil de 1668, est une réécriture du « Roseau et l’Olivier » d’Esope que La Fontaine enrichit considérablement. Suivant les principes de Quintilien dans L’Institution oratoire, le fabuliste estime, en effet, qu’« on ne saurait trop égayer les narrations ». La modification de la fable ésopique repose en particulier sur l’importance du dialogue, et sur la suppression de toute formulation explicite d’une moralité. La préface de 1668 avait averti du procédé dans les cas où « il est aisé au lecteur de la suppléer ». Est-ce pourtant aussi simple ? L’absence de moralité explicite - comme dans la fable qui ouvrait ce premier livre, « La Cigale et la Fourmi » - ne laisse-t-elle pas ouverte une certaine polysémie ? Cet apologue unifie, dans un ensemble concis et cohérent, une « mosaïque de citations » - pour reprendre la formule de Julia Kristeva - où l’on retrouve non seulement Pascal et Esope, mais aussi Virgile et plusieurs échos bibliques.

Le Chêne et le Roseau illustré par Gustave Doré

Une confrontation allégorique : les deux conceptions de l’homme

Les personnages, allégoriques comme dans toutes les fables, représentent deux conceptions opposées de l’homme. Tout tend en effet à confronter les deux végétaux : l’opposition de stature est redoublée par l’opposition de leur style rhétorique ; ils s’opposent également par leur différence de lucidité et par leurs destins respectifs. Ainsi, placée en fin du livre I, cette fable accomplit l’enrichissement du monde et des formes de l’apologue. Cette fable est en effet celle que prend en exemple La Fontaine dans la suivante, au début du livre II, « Contre ceux qui ont le goût difficile », première fable à être directement un art poétique, de sa réussite à « passer plus avant que ses prédécesseurs ». Il s’agit donc d’une fable qui illustre, de manière exemplaire, l’enchantement. Cet enchantement procède ici particulièrement de la mémoire littéraire que manifeste le fabuliste et qu’il sollicite de la part de son lecteur. L’apologue unifie en effet en un ensemble cohérent une mosaïque de références, en particulière des échos virgiliens et bibliques. Si l’on ajoute que le vent est un motif épique topique, cette fable repose sur une mosaïque d’intertextes.

La rhétorique du Chêne : entre hybris et protection illusoire

Trois mouvements composent le discours du Chêne (vers 2 à 17), encadré par deux vers qui se font écho à propos de la cruauté de la nature à l’égard du roseau (v.2 et v.17). La conjonction de subordination « cependant que », au vers 7, en marquant une opposition, introduit alors, en contrepoint, le deuxième mouvement du discours (v.7 à 10) : l’autoportrait valorisant du Chêne. Sous des couverts de pitié, celui-ci se livre en vérité à son propre éloge, faisant preuve d’un immense orgueil qui confine à l’hybris et annonce sa fin tragique. Entre la terre et le soleil dont il arrête les rayons verticaux, face aux poussées horizontales de la tempête, le Chêne se place au centre du monde. Le troisième mouvement de son discours est l’expression d’un regret (v.11 à 16) : l’irréel du présent insiste sur la malchance du roseau qui n’est pas né « à l’abri » de son feuillage : « Encor si vous naissiez […] Vous n’auriez pas tant à souffrir : / Je vous défendrais… » (v.11-14). Le Chêne regrette de ne pouvoir protéger le Roseau. L’espace qui échappe à sa tutelle lui apparaît comme une zone hostile, confuse lisière du monde heureux. L’orgueil du Chêne transparaît dans la grandiloquence de son discours qui oppose sa grandeur à la faiblesse du Roseau : son style noble mêle les hyperboles, les antithèses (« aquilon » / « zéphyr ») et les périphrases qui renvoient à la grande poésie et, notamment aux Géorgiques de Virgile auxquelles l’alexandrin lyrique « les humides bords des royaumes du vent » (v.16) est emprunté.

Le Chêne et le Roseau - Jean de La Fontaine - Thalie Envolée (HD)

La réponse du Roseau : sagesse et ironie

A l’opposé, l’humilité et la discrétion du roseau sont illustrées par son langage mesuré, son éloquence simple au rythme plus fluide, plus souple, à l’image du roseau lui-même, mais aussi de l’homme qui, selon Montaigne, est un sujet « ondoyant ». La réponse du Roseau est néanmoins teintée d’ironie. Le mot « compassion », allongé par la diérèse, détaché par la proposition incise qui le suit (« lui répondit l’arbuste », v.18) laisse deviner que le Roseau ne se trompe pas sur le « bon naturel » du Chêne et son apparente sollicitude, et qu’il a perçu, derrière ses belles paroles, son orgueil et sa suffisance. En fin de vers, l’expression « ce souci » (v.19), par son allitération en [s], laisse voir le sourire du Roseau qui feint de croire à la pitié du Chêne. La conjonction de coordination « mais » (v.19) introduit une opposition ayant pour but, non seulement de « rassurer » le Chêne, mais aussi de rétablir l’équilibre entre eux : la comparaison, mise en valeur par l’unique décasyllabe de la fable, transforme le comparatif d’infériorité en avantage (« Les vents me sont moins qu’à vous redoutables ») ; au vers 21, « et » a une valeur d’opposition qui montre le contraste entre son apparente faiblesse et sa résistance, mise en valeur par la forme négative (« Je plie, et ne romps pas ») ; au verbe « plier » fait écho le verbe « courber » : contrairement au Roseau, le Chêne ne plie certes pas (« résisté sans courber le dos », v.23) mais ne rompra-t-il pas ? A la rime, « jusqu’ici » (v.21) souligne que l’expérience du Chêne reste limitée tandis que la remarque finale « mais attendons la fin » (v.24) résonne comme un défi menaçant, sur lequel va se heurter la phrase, allongée par les enjambements entre les vers 21, 22 et 23. A l’opposition entre « je » et « vous », apparemment si flatteuse pour le Chêne, répond le « nous » impliqué dans l’impératif « attendons » (v.24) qui met les deux personnages à égalité. A la différence des effets oratoires du Chêne, le Roseau s’exprime simplement, presque prosaïquement. Sans images ni jeux rhétoriques, son style privilégie la brièveté.

Schéma de la structure narrative de la fable

La tempête : chute tragique et leçon politique

Le récit de la tempête constitue le deuxième mouvement de la fable et intervient si rapidement qu’il semble interrompre l’alexandrin du roseau au vers 24. La rapidité et la violence de l’ouragan sont rendues sensibles par la fulgurance du dénouement qui, en 8 vers, scelle le destin tragique du Chêne. Comme les deux végétaux, la tempête est personnifiée par le biais des verbes et des compléments (« accourt avec furie », « redouble ses efforts », « fait si bien ») ainsi que par la périphrase « Le plus terrible des enfants / Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs ». Elle devient l’allégorie du destin capricieux et changeant à l’image de la roue de Fortune. Le style du narrateur reprend la grandiloquence du Chêne, mais pour décrire la chute de celui-ci. La tempête est dotée d’une volonté destructrice décrite par des termes et des structures hyperboliques relevant du registre épique. La lutte titanesque est évoquée en trois octosyllabes aux propositions courtes et s’achevant sur deux alexandrins développant avec emphase la capitulation silencieuse du Chêne. Les parallélismes des vers 31 et 32 (« de qui » // « dont » ; « la tête » // « les pieds » ; « était voisine » // « touchaient à ») renforcent le contraste entre le « ciel » et « l’empire des morts » tout en tissant des liens entre la fable et la poésie virgilienne dont ces deux derniers vers sont inspirés (Géorgiques, II, vers 291-292). Le discours du Roseau et sa victoire plaident pour la modestie, la discrétion active, l’efficacité réaliste, et s’oppose à la bravade héroïque héritée du système féodal. En écho aux Pensées, le Roseau doit être bien sûr aussi considéré comme une image de l’homme, faible dans la nature mais fort de sa faculté de penser. Cette lecture invite à voir plus largement dans la fable un sens politique. Le discours du Chêne est lié à une idéologie de la naissance, comme l’indique le polyptote des vers 11 et 12 : « Encor si vous naissiez… », « Mais vous naissez… ». A l’humble naissance du Roseau, le Chêne oppose la grandeur de sa condition. Les images du Chêne protecteur proviennent de l’imagerie royale ; et c’est avec beaucoup de hauteur que ce seigneur considère la misère de son sujet. Le déracinement final montre la fragilité du fondement de cet ordre en apparence immuable. A la rigidité du pouvoir trop orgueilleux, qui retourne finalement au néant, La Fontaine, comme Esope, préfère la souplesse de celui qui subit le sort sans lâcher prise.

Le Sublime en acte : poétique et métatextualité

De façon métatextuelle, « Le Chêne et le Roseau » propose un véritable art poétique : la fable peut être perçue comme l’illustration de sa propre force, force d’un art qui sait modestement cacher sa puissance derrière l’apparence anodine d’un petit récit. Le discours grandiloquent du Chêne, utilisant tous les effets oratoires, peut en effet représenter à la fois une argumentation rigoureuse et le souffle de la grande poésie qu’est l’épopée. Le Traité du Sublime du pseudo-Longin, traduit par Boileau en 1674 avec une importante préface, distingue le grand style, celui de l’épopée, du véritable Sublime : « par Sublime, Longin n’entend pas ce que les orateurs appellent le style sublime, mais cet extraordinaire et ce merveilleux qui frappe dans le discours et fait qu’un ouvrage enlève, ravit, transporte. Le style sublime veut toujours de grands mots, mais le Sublime se peut trouver dans une seule pensée, dans une seule figure, dans un seul tour de parole. » Dans l’opposition du Chêne et du Roseau, la fable de La Fontaine illustre à merveille celle du style sublime et du Sublime selon Longin qui peut se trouver dans des tours simples et naturels. Le classicisme, dans sa quête du naturel, est donc travaillé en profondeur par ce sublime. Le lien entre le sublime et la simplicité est développé par Boileau dans la Réflexion X, rédigée bien plus tardivement (1710), où se trouve une autre fameuse définition du Sublime : « la petitesse énergique des paroles ». Le Sublime se caractérise également par sa force de suggestion : il n’est pas besoin de tout dire. La formule « il faut toujours laisser dans les plus beaux sujets quelque chose à penser », faisant pendant à l’idée selon laquelle « les ouvrages les plus courts/ Sont toujours les meilleurs » (X, 14, « Discours à Monsieur de La Rochefoucauld »), s’apparente au Sublime selon Longin. L’absence de moralité, dans « Le Chêne et le Roseau », qui fait jouer la polysémie de l’apologue, susceptible, sans contradiction, d’une lecture moralisante (art de la mesure et de la connaissance de soi), d’une lecture à clé (le chêne Fouquet, le roseau La Fontaine et le vent Louis XIV), d’une lecture politique (la fragilité des puissants ), d’une lecture métapoétique (la grandeur de la simplicité) en fait une démonstration du sublime des Fables. Mais attendons la fin.

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