La perception que nous avons de nos espaces extérieurs est souvent dictée par une dichotomie simpliste : la plante cultivée, désirée, et la "mauvaise herbe", indésirable. Pourtant, ce que nous nommons parfois avec mépris est souvent une leçon de résilience, d'histoire et de biologie. Le Datura stramonium, le Portulaca oleracea ou encore les Erodiums ne sont pas de simples intrus ; ce sont des acteurs complexes de notre écosystème, porteurs de savoirs ancestraux et de mécanismes de survie fascinants.
Le Datura officinal : L'épouvantable épouvantail
Datura stramonium (Datura officinal ou Stramoine) appartient une famille de Sauvages un peu sorcières, celle des Solanaceae, de la Mandragore (Mandragora officinarum), de la Belladone (Atropa belladonna) ou de la Morelle noire (Solanum nigrum). Autant de plantes réputées pour leur toxicité ou leur pouvoirs psychotropes, due aux alcaloïdes qu'elles synthétisent. Sorcier hérissé chez les Solanacées, le Datura officinal est précédé par son aura sulfureuse. En témoignent ses multiples surnoms: il est l'Herbe aux fous, l'Herbe du diable, l'Herbe aux sorcières, la Pomme poison ou la Trompette de la mort…

Datura dérive de l'arabe tatorâh, où l'on retrouve la racine du mot tat, «piquer» : son surnom le plus célèbre est sans doute la Pomme épineuse, à cause de ses fruits gros comme des noix (des capsules) couverts de robustes épines. Le Datura est une annuelle robuste qui pousse dans les champs cultivés, les friches, les décombres… Il aime les sols fraîchement retournés, de préférence frais et riches en nitrates (issus des amendements et/ou de la pollution). C'est une adventice bien connue des cultures maraichères, mal venue à cause de sa toxicité, car pouvant «contaminer» certaines récoltes.
L'évocation de la toxicité du Datura n'étonnera personne. Il n'est gère difficile de dénicher ici et là des citations qui évoquent les usages anciens du Sauvageon dans des rites magiques ou chamaniques: fumigation hallucinogène sur le continent américain, charme magique en Afrique du nord ou en Inde, potion «zombi» dans les rites vaudous en Haïti…! On retiendra surtout que la dangerosité du Datura est avérée, dans toutes les parties de la plante, et que sa consommation a généralement pour conséquence une hospitalisation. On ne joue pas plus avec le Datura qu'avec le feu. Et puisqu'on parle de feu: ne brûlez pas les pieds arrachés, la fumée alors provoquée étant toxique si inhalée.
[ DATURA ] La plante qui rend FOU
Les Érodiums : Ces oiseaux mécaniques du monde végétal
Après nos aventures capillaires parmi les Géraniums, invitons d'autres membres de la famille Geraniaceae dans ces pages: les Érodiums, alias «Becs de grue». Pour rappel, les Géraniacées doivent leur nom au grec geranos, la grue. C'est pourtant à un autre oiseau que les Érodiums empruntent leur nom de genre: le héron, erodios en grec. Grue, héron, cigogne même, les Geraniacées ne manquent pas de becs, à l'image de leurs longs fruits pointus.
A maturité, le bec des Érodiums se sépare par le bas et s'enroule comme un ressort. Puis il se détache et chute avec sa graine (akène). Au sol, les variations d’humidité enroulent et déroulent ce tire-bouchon, ce qui a pour effet de déplacer la graine jusque dans un trou ou une fissure, puis de la planter et de l'enfoncer sous terre à force de rotations… Incroyable nature!

Le genre Erodium compte une quinzaine d'espèces en France. On s'attardera ici sur deux spécimens qui peuvent fréquenter les milieux citadins, Erodium cicutarium (Érodium à feuilles de ciguë ou Bec de grue) et Erodium moschatum (Bec-de-grue musqué). Ces drôles d'oiseaux se démarquent nettement des membres de la famille Geraniacées qui affichent généralement des feuilles palmées, avec des nervures disposées comme les pattes d'un canard: chez les Érodiums, les feuilles sont pennées, c'est à dire disposées comme les arrêtes d'un poisson volant.
Le Pourpier : La star oubliée des trottoirs
Portulaca oleracea (Pourpier ou Porcelane) appartient à la petite famille Portulacaceae (Portulacées) qui ne comprend qu'un seul genre en France dans la classification récente, le sien. Jusqu'à récemment, on ne comptait qu'une seule espèce de pourpier «sauvage» dans notre pays. On en reconnait aujourd'hui sept. Malheureusement pour nous, celles-ci présentent une morphologie identiques à conditions égales et sont impossibles à différencier sur le terrain; à l’exception de leurs semences qui exigent un examen minutieux au microscope - doublé d'une lumière rasante - pour laisser entrevoir leurs différences.

Le Pourpier est une plante pionnière, annuelle qui pousse le plus souvent sur les sols misérables et chauds. Ses tiges charnues, rougeâtres et rameuses courent sur le macadam en été comme un bol de nouilles renversé sur le trottoir. Le secret de sa résistance repose sur ses parties aériennes charnues, gorgées de suc, à l'image des plantes «grasses» comme les Crassulacées, des championnes de la survie en milieu hostile. Tolérant la plupart des pollutions, le Pourpier est un bon candidat pour la phytoremédiation des sols souillés par les métaux lourds qu'il absorbe.
Sur des terres saines, le Pourpier constitue bien sûr une formidable salade sauvage. Il est peu calorique, plus riche en vitamines A, B, C que la plupart des fruits de consommation courante, ainsi qu'en minéraux. On récolte avant floraison ses feuilles spatulées, fermes et juteuses. Des feuilles en forme de patte de poulet: son nom viendrait de «poule pied»! Malgré ses qualités, la présence du Pourpier dans les assiettes a pourtant fluctué avec le temps, oscillant entre mode et désintérêt. Le sauvageon a même réussi a obtenir une citation biblique, quoique peu flatteuse. Comme pour compenser cette ingratitude, d'autres légendes orientales racontent que Mahomet, s'étant blessé le pied, marcha sur du Pourpier: sa blessure guérit instantanément.
Stratégies de lutte et cohabitation : Quand le jardinier s'interroge
Il est crucial de comprendre que si le jardinage de A à Z cherche souvent à éradiquer, la nature, elle, cherche à occuper. La plupart des mauvaises herbes se propagent rapidement au jardin et pousse vite. Si toutes ne sont pas forcées d’être supprimer, certaines peuvent devenir envahissantes et étouffer les végétaux ou la pelouse.
Par exemple, le chiendent est une graminée vivace qui pousse très rapidement et repart dès qu’un rhizome est coupé. Il se faufile partout : dans les allées, entre les dalles, sur la pelouse… Pour l’éliminer, il est recommandé de bêcher le sol à l’aide d’une fourche-bêche afin de retirer les rhizomes en entier. Dans le cas de l'herbe aux goutteux, il faut engager une lutte rapidement pour se débarrasser durablement de cette adventice problématique qui se multiplie non seulement par ses graines, mais également par ses rhizomes, vecteurs de sa propagation rapide dans le jardin.

Il est aussi intéressant de considérer que beaucoup de "mauvaises herbes" sont parfaitement comestibles. Le Chénopode blanc (Chenopodium album), aussi appelé chou gras, poule grasse ou poulette grasse, a une longue histoire d’utilisation comme légume. L'Ortie (Utrica dioica) est délicieuse en soupe et les jeunes feuilles constituent un excellent substitut pour les épinards. Toutes les parties du Pissenlit (Taraxacum officinale) sont comestibles. Le Plantain (Plantago major), plante médicinale urbaine par excellence, est un légume-feuille nutritif, riche en calcium et en vitamines A, C et K.
L'Herbe à la puce : Un danger réel à identifier
L’herbe à la puce (Rhus radicans L.) est répandue dans tout le sud de l’Ontario. La substance vénéneuse que contient la plante est une huile qui se trouve à la fois dans les racines, les tiges, les feuilles et les fruits. Toute partie de la plante qui est déchirée ou endommagée libère cette huile qui risque d’entrer en contact avec des parties du corps non protégées. « Si la plante a trois feuilles, n'y touchez pas! » Chaque feuille d’herbe à la puce est composée de trois folioles; la feuille est donc dite composée.

L’huile peut adhérer aux vêtements, particulièrement aux bottes, aux outils ou aux paniers à pique-nique. Il est alors facile de se contaminer les mains et le visage après avoir touché ou frôlé ces objets. La sensibilité à l’herbe à la puce varie énormément d’une personne à l’autre. De nombreuses personnes ne réagissent même pas à son contact. Ces dernières ne doivent toutefois pas présumer qu'il en sera toujours ainsi. L’herbe à la puce fait partie des mauvaises herbes nuisibles qui figurent dans la Loi sur la destruction des mauvaises herbes. Tout citoyen devrait se faire un devoir d’apprendre à identifier cette plante.
En somme, qu'il s'agisse de plantes aux propriétés médicinales, de sources de nourriture oubliées ou de dangers nécessitant une vigilance accrue, le monde des "mauvaises herbes" est un miroir de notre interaction avec le vivant. Apprendre à les distinguer, c'est reprendre le contrôle de son environnement tout en respectant la biodiversité qui, malgré nos efforts, continue de tracer son chemin à travers les fissures du bitume et les recoins de nos jardins.