Le cinéma peut-il réellement changer le monde ? Voilà que cette vieille interrogation, que d’aucuns peuvent trouver naïve, revient avec force, ravivée par ce film iranien d’une puissance inouïe, tant d’un point de vue esthétique que politique. Les Graines du figuier sauvage, réalisé par Mohammad Rasoulof, s'impose comme une œuvre majeure, portée par une ambition politique qui transcende le cadre strictement poétique, dans le contexte d'un pays, l'Iran, en proie à de fortes convulsions depuis des mois.

Un tour de force né dans la clandestinité
Le film est exceptionnel, et pas seulement pour son courage, mais aussi pour sa construction, avec une poignée de scènes incroyables, pendant plus de deux heures. Il est rare d’arriver de façon aussi forte à traduire l’état de la situation d’un pays au travers de l’intimité d’une famille. Il y a quelque chose de réellement fascinant dans le contraste entre l’extrême qualité du film - la direction d’acteurs exceptionnelle, l’écriture imparable, la mise en scène d’une efficacité rare - et les conditions précaires dans lequel il a été tourné : une clandestinité complète, Rasoulof étant lui-même souvent absent du lieu de tournage, et des moyens ridiculement faibles.
L'auteur remarquable d'Un homme intègre (2017) et du Diable n’existe pas (2021), persécuté par la République islamique, savait sans doute en faisant ce film-ci qu’il atteindrait un point de non-retour. Avant que les services de renseignement de la République islamique ne soient informés de la production de mon film, un certain nombre d’acteurs ont réussi à quitter l’Iran. Cependant, de nombreux acteurs et techniciens du film sont toujours en Iran et les services de renseignement les persécutent. La comédienne Mahsa Rostami est exilée en Allemagne depuis le tournage.
L'allégorie du figuier étrangleur : une symbolique destructrice
Le titre du film fait référence à une observation de ce qui se passe dans la nature, faite par le réalisateur. Le nom scientifique du figuier sauvage est « ficus religiosa ». Le cycle de vie de cet arbre m’a inspiré. Ses graines, contenues dans des déjections d’oiseaux, chutent sur d’autres arbres. Elles germent dans les interstices des branches et les racines naissantes poussent vers le sol. De nouvelles branches surgissent et enlacent le tronc de l’arbre hôte jusqu’à l’étrangler. Le figuier sauvage se dresse enfin, libéré de son socle.
Ce titre correspond à la symbolique de tout le film. Le père, c'est le régime. Le père (« Iman » qui veut dire « la foi ») enferme ses enfants et opprime ses femmes. C'est l'Iran qui est dépeinte et, de façon non-explicite mais pourtant directe, Mohammad Rasoulof affirme clairement que le salut viendra de la jeunesse et qu'il sera sans compromission.
Les Graines du Figuier Sauvage - Anatomie d'une révolte
Une architecture narrative entre drame et thriller
Dense, intense, puissant : le récit de Rasoulof se déploie avec une dextérité impressionnante au sein de la famille évoquée. Iman vient d'être promu juge d'instruction au tribunal révolutionnaire de Téhéran lorsqu'un immense mouvement de protestation populaire commence à secouer l'Iran au lendemain de l'assassinat de Mahsa Amini. Totalement dépassé par l'ampleur des événements, il est de plus en plus confronté à l'absurdité d'un système et à ses injustices, mais décide malgré tout de s'y conformer.
Le scénario est un bijou de thriller psychologique qui se déploie en plusieurs strates. Les Graines du figuier sauvage est donc successivement (et parfois alternativement) un drame social, une chronique familiale, un road movie, un suspens psychologique, un thriller horrifique et un western. La première partie regarde les soulèvements récents avec l'œil du régime dans la famille d'un juge-interrogateur chargé d'accomplir les sales besognes. Puis le film dérive vers une sorte de thriller familial en huis clos.
L'arme que le juge porte dans le cadre de ses nouvelles fonctions disparaît mystérieusement de l'appartement. La paranoïa envahit Iman. Ce pistolet, véritable fusil de Tchekhov, devient le centre de gravité de la tension. Le film, c'est la lente descente aux enfers d'Iman, qui nous apparaissait plutôt au début comme un homme sympathique, et la beaucoup plus lente et difficile remontée de Najmeh vers la lucidité.
La fracture générationnelle au cœur du foyer
À la maison, ses deux filles étudiantes, Rezvan et Sana, soutiennent le mouvement avec virulence, tandis que son épouse, Najmeh, tente de ménager les deux camps. Le cinéaste décrit le fonctionnement intime de la pensée autocratique à travers le prisme d’une famille de la moyenne bourgeoisie cuisant sur les braises d’un conflit intergénérationnel.
« Tu crois au système parce que tu en fais partie. Et tu veux le conserver coûte que coûte », lancent les filles à leur père. Intégrant à son film de véritables images des manifestations de 2022, Rasoulof rend la frontière entre fiction et réel encore plus floue. Les vidéos amateurs font effraction dans le film, des images extrêmement dures qui rendent la violence concrète, la faisant passer des mots à la chair. Ce qui se passe entre le père, son épouse et leurs deux filles, c’est le miroir de la société qui se brise simultanément.
Une mise en scène de l'oppression
Le film réserve des surprises impensables ; toute la dernière partie est totalement inattendue. Iman emmène femme et enfants loin de la capitale, dans une maison isolée, pour les protéger mais aussi leur faire avouer le vol de son arme. La dernière partie remet cependant sur le métier cette tension entre un scénario muselé et une ouverture au réel.
Dans une scène un brin extravagante, l’adolescente dispose des mégaphones tout autour de la maison pour faire sortir le tortionnaire et l’enfermer à son tour dans la remise, libérant d’un même geste sa mère et sa sœur. En épousant cette perspective hybride, le film finit même par citer Shining : dans la dernière séquence, l’homme poursuit sa femme et ses deux filles dans les ruines d’un village perse, comme le Minotaure à la recherche de Thésée dans le labyrinthe.

Un héritage cinématographique engagé
En sept fictions, Mohammad Rasoulof a dressé le portrait de son pays soumis à la dictature des mollahs, la corruption et la répression. Ce film est un brûlot politique puissant, dans l’héritage du cinéma de Costa-Gavras. Il y a à la fois un thriller politique passionnant, avec des scènes magnifiques dans le désert iranien.
La structure bétonnée, presque feuilletonnesque, permet une immersion profonde dans le foyer. C’est une œuvre sociologique, politique, humaine formidable. Le film montre avec éclat la nécessité qu’il y a à ne pas se plier aux lois quand elles sont inacceptables. Un huis clos familial racontant tout un pays, et un régime oppressif à la justice expéditive qui, un jour on l’espère, finira par rompre sous le poids de son peuple, jusqu’à se retrouver enseveli et n’être plus qu’un vestige du passé. Un film important à découvrir absolument.