Les trajectoires croisées du Gyptis et des adventices : de la mémoire urbaine à la complexité biologique

Le terme « Gyptis » résonne à Marseille avec une double intensité. D’un côté, il incarne le nom d’un cinéma d’art et essai emblématique du quartier de la Belle de Mai, dont l’histoire est intimement liée aux luttes sociales et à la mutation urbaine. De l’autre, par une coïncidence sémantique frappante, ce nom évoque, par le biais de la légende de la fondation de Massalia, une origine mythologique où se mêlent choix, rencontre et transformation, des concepts qui, paradoxalement, se retrouvent au cœur de la malherbologie. Cette étude explore ces deux univers, en apparence éloignés, qui partagent une même réalité : celle d’être des espaces de résistance et de transformation constante.

Le Gyptis : une mémoire ouvrière au cœur de la Belle de Mai

Avant d’être le cinéma d’art et essai de la Belle de Mai tel que nous le connaissons, Le Gyptis a traversé de nombreuses épreuves et a connu bien des rebondissements. La Belle de Mai est le siège au XIXe et au XXe siècle d’une manufacture de tabac. Dès la fin des années 1830, les fabriques se sont implantées dans les faubourgs nord de Marseille. En 1887, les ouvrières de la manufacture de tabac de la SEITA, celles que l’on nomme « les cigarières », mènent une grève célèbre durant laquelle elles exigent la démission de leur chef pour protester contre leurs conditions de travail. Elles finissent par l’obtenir après de longues discussions. À l’image de ces ouvrières combatives, la Belle de Mai sera longtemps associée à une certaine résistance. Une allée centrale de la Belle de Mai sera nommée « Boulevard de la Révolution » en 1926, en hommage à un discours de Jules Guesde qui avait surnommé ce quartier ainsi.

Plan historique du quartier de la Belle de Mai au XIXe siècle

La vie de quartier s’organise à la Belle de Mai autour des divers lieux de rencontre. À l’époque, celui-ci pouvait faire penser à un village ! Lors de leurs rares périodes de repos, les ouvrières aimaient faire la fête. Une ambiance très festive règne alors au Gyptis, où l’on donne des bals populaires attirant les foules. Cependant, l’histoire fut marquée par les stigmates de la guerre. Les alliés effectuaient depuis quelques mois en France des attaques stratégiques, visant les nœuds ferroviaires et portuaires pour bloquer les Allemands. Les dégâts collatéraux sont immenses et le quartier de la Belle de Mai est l’un des plus touchés : l’église, le tunnel, et Le Gyptis sont en partie détruits.

Renaissance culturelle et urbanisme : le cinéma comme lien social

Après la guerre et une longue période de travaux, Le Gyptis change de peau en 1987 et devient un théâtre sous la direction de la compagnie Chatôt-Vouyoucas. Françoise Chatôt souhaite, avec cette salle, « tisser des liens d’amitié avec un quartier populaire, riche d’histoire ». Défi réussi : durant trente ans, le Gyptis accueillera des centaines de spectacles exigeants tout en intégrant les habitant·e·s du quartier à travers diverses actions culturelles.

L’histoire d’amour entre Marseille et le cinéma remonte au temps où les frères Lumière organisent leur première projection publique en 1896 dans le quartier de Noailles. Ils font entrer la ville dans l’histoire du cinéma puisqu’ils y tournent quelques scènes locales qu’ils projetteront ensuite à Marseille et ailleurs. La foule se précipite dans les salles dès les balbutiements du 7e art. Plus tard, en 1914, la ville compte 32 salles et devient la ville de province la plus équipée en cinémas dès 1920 avec ses 40 salles.

Malheureusement, la crise de l’exploitation des années 70 est ressentie plus sévèrement à Marseille qu’ailleurs. L’effondrement de l’industrie navale entraîne une crise économique et sociale. La ville se vide de ses ouvrier·e·s et les entreprises ne s’y installent plus. Presque la totalité des complexes disparaissent et les salles de quartier ferment une à une. Marseille en conserve quelques-unes mais perd de son prestige.

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Pour aller à l’encontre de cette situation hors du commun, différents acteurs vont rêver à de nouvelles formes de salles pour inciter les marseillais·e·s à retrouver le cinéma. Vont alors éclore de nouveaux projets avec des propositions singulières et attrayantes pour tous les publics, comme celles du cinéma l’Alhambra à l’Estaque (dès 1990), du Vidéodrome 2 en 2014, de La Baleine en 2018 et bien sûr du Gyptis en 2014. Considérée comme l’une des plus anciennes du pays, la cité de Massalia a sa propre mythologie. La légende raconte que Protis, venant de Phocée, cherchait un endroit pour créer une cité. En accostant, il espère acheter une terre à Nann, le roi Ségobrige. Celui-ci célèbre alors les noces de sa fille, la princesse Gyptis. Selon la tradition, elle doit offrir de l’eau à l’homme qu’elle voudra prendre comme époux. Gyptis choisit Protis, l’étranger qui vient d’arriver. Nous sommes vers l’an 600 avant J-C et c’est ainsi que la cité Massalia voit le jour.

Le Gyptis contemporain : une réappropriation citoyenne

Le cinéma Le Gyptis, rénové avec l’aide de la Région PACA et du CNC, ouvre ses portes en octobre 2014. La programmation est confiée à Shellac, distributeur-producteur indépendant résident à la Friche, représenté par Juliette Grimont, également programmatrice du Cinéma La Baleine au cours Julien. Il est décidé avant les travaux d’opérer une « pré-configuration du cinéma » afin que les habitant·e·s du quartier renouent avec le lieu et puissent se l’approprier. JR invite le quartier à se faire photographier sur la place Caffo, face au Gyptis dans son photo-camion-cabine pour composer un patchwork qui deviendra le revêtement extérieur du cinéma tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Le cinéma Le Gyptis avec sa façade composée de portraits des habitants

Toutefois, l’immeuble « Le Gyptis », situé rue Cristofol, a connu des dérives tragiques. Entre janvier 2021 et février 2023, le propriétaire a été mis en cause pour des conditions de logement indignes. Les locataires décrivaient humidité, moisissures, infiltrations, présence de nuisibles et électricité non sécurisée. La présidente de l’association « Marseille en colère ! », Kaouther Ben Mohamed, a qualifié cet immeuble de « plus dangereux » qu’elle ait visité, soulignant les méthodes de certains marchands de sommeil. Ce contraste entre le projet culturel du cinéma et la réalité de l’habitat insalubre voisin illustre les tensions persistantes dans un quartier en pleine mutation.

La nature des « mauvaises herbes » : une perspective agroécologique

Ces célèbres paroles de G. Brassens pourraient s’appliquer presque aussi bien aux « mauvaises herbes » des champs cultivés, éternels parias de notre flore, des plantes classées depuis des temps immémoriaux comme nuisibles et indésirables. Mais on ne sait plus très bien exactement en quoi elles sont si mauvaises et, surtout, si par hasard, elles n’auraient pas aussi des côtés positifs et bénéfiques pour les humains.

Le vocable « mauvaise herbe » relève d’un jugement négatif enraciné dans les cerveaux humains depuis les premiers balbutiements de l’agriculture au Néolithique, il y a environ 10 000 ans. Dès que les humains ont commencé à cultiver les premières plantes domestiquées, des plantes sauvages vivant dans leur environnement proche se sont invitées dans les terres cultivées qui offrent, entre autres, des sols enrichis. Ce faisant, elles sont entrées en compétition avec la plante cultivée ; des pratiques culturales se mirent progressivement en place pour les éliminer ou, à tout le moins, les contrôler : biner, sarcler, arracher, désherber, trier les graines, alterner les cultures.

Sous l’effet de cette forte sélection très orientée, des espèces se sont adaptées et certaines ont définitivement adopté ce nouvel environnement comme seul milieu de vie. Le terme « adventice », dérivé du latin adventicius, signifie « qui s’ajoute comme un accessoire » ou « à l’origine extérieur et étranger ». En malherbologie, le statut de « mauvaise herbe » ne devrait être attribué qu’à une plante installée postérieurement à une activité humaine et ayant un effet nuisible direct ou indirect. La notion de nuisibilité n'est pas une valeur absolue. Certains auteurs les qualifient d'éléments « commensaux » du cultivar, sans préjuger d'un effet positif ou négatif.

Stratégies de survie et adaptation des adventices

Les adventices, souvent méprisées, jouent pourtant un rôle écologique essentiel dans les agroécosystèmes. Médiatiquement, on a beaucoup mis l’accent sur un sous-ensemble d’espèces confinées strictement dans les milieux cultivés : les messicoles, ou « plantes des moissons ». Ces espèces spécialistes ont coévolué étroitement avec les plantes cultivées au point, pour certaines, d’imiter leur morphologie et leur cycle de vie, comme par exemple mûrir ses graines en même temps que la culture. Beaucoup sont devenues très rares ou au bord de l’extinction.

Mais un grand nombre d’adventices sont en fait des espèces généralistes, présentes à la fois dans les champs cultivés et dans d’autres habitats herbacés ouverts non cultivés ; le gaillet gratteron, la lampsane commune, la petite ciguë ou la centaurée scabieuse en sont des exemples. La gestion agricole impose un ensemble de contraintes très rudes et violentes qui en font un milieu de vie avec des conditions extrêmes. Pour survivre, ces plantes ont développé des stratégies physiologiques remarquables :

  • Cycle court : La dominance des annuelles tranche avec leur proportion bien plus modeste dans la flore globale. Elles renaissent au cycle suivant via leurs graines tombées au sol ou venues de l’extérieur.
  • Consommation d'azote : Les adventices se comportent en plantes rudérales ou nitrophiles, gourmandes en nitrates.
  • Capacité de grenaison : Certaines, comme le coquelicot, peuvent produire des dizaines de milliers de graines par pied.

Identification et gestion des populations adventices

Pour lutter durablement contre la flore adventice, il est primordial de les identifier afin d'adapter les moyens de lutte. La grande majorité des graines lèvent dans les premiers centimètres du sol. À 5 cm maximum, elles sont vite activées dès que les conditions climatiques sont réunies. La viabilité d'une graine est caractérisée par le Taux annuel de décroissance (TAD). Les graminées ont des TAD élevés, donc sont vite dégradées, tandis que les dicotylédones ont une plus longue durée de vie.

Parmi les graminées, l'agrostis joue un rôle important sur le rendement du blé, tandis que le brome stérile possède la capacité de germer toute l'année. Le pâturin annuel, lui, possède un cycle rapide, bouclant sa reproduction en moins de trois mois. Le vulpin présente un mode de levée groupé, rendant le désherbage plus complexe.

Schéma illustrant le cycle de vie d'une adventice annuelle

Côté dicotylédones, le datura est une plante concurrentielle mais surtout toxique, problématique pour les cultures de maïs. La fumeterre, caractérisée par des feuilles divisées en trois segments, lève principalement à l’automne. Le séneçon, quant à lui, possède un cycle très court et peut réaliser 3 ou 4 cycles par an, posant des défis majeurs en matière de résistance. Les vivaces, comme le chardon des champs ou le liseron des haies, utilisent un mode de reproduction basé sur la multiplication végétative, rendant le labour parfois contre-productif.

En fin de compte, qu'il s'agisse de la résilience du quartier de la Belle de Mai face aux crises urbaines ou de la capacité d'adaptation des adventices face aux perturbations agricoles, nous observons une même dynamique : la vie trouve toujours des chemins pour persister, se transformer et, parfois, s'imposer là où on ne l'attendait pas. La compréhension de ces phénomènes, qu'ils soient sociaux ou botaniques, est la clé pour repenser notre rapport au territoire et au vivant.

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