L'œuvre et la vie de Nicolas Gogol, figure emblématique de la littérature russe, se révèlent être un fascinant enchevêtrement de contradictions, de visions patriotiques intenses et d'une quête spirituelle incessante. Son parcours, marqué par des périodes de gaieté narquoise et de mélancolie profonde, reflète un caractère à part, où se côtoient une immense énergie et une fragilité existentielle. Ce voyage à travers ses pensées, ses écrits et ses tourments offre une explication éclairante sur les "raves" de son génie, invitant à une réflexion sur la complexité de l'âme humaine et de la création artistique.

Les Premiers Pas : De l'Ukraine Natale aux Ambitions Littéraires
Né en 1809 dans le district de Mirgorod, province de Poltava, Gogol gardera toute sa vie une affection particulière pour son Ukraine natale. Ses premières influences furent les récits d’amateurs de son riche voisin et parent éloigné, D. P., dignitaire sous Catherine, Paul et Alexandre, qui avait un penchant pour les lettres. Ses années de lycée, une sorte d’université qui n'était qu'un modeste gymnase, furent un terreau fertile pour ses ambitions naissantes. Très tôt, il se devine un être à part et prend de lui une haute opinion, se montrant tout à tour narquois et mélancolique. Ce caractère plein de contradictions lui confère une immense énergie, qu'il brûle d’employer au service de son pays. Ce patriotisme intense sera le leit-motiv de son existence et se manifeste déjà dans ses premières réflexions.
Un trait dominant de sa personnalité est l’impossibilité de tenir en place, une agitation intérieure qui le pousse constamment vers de nouvelles entreprises. Il médite d’écrire l’histoire de son Oukraïne natale, un projet grandiose qui témoigne de son attachement profond à ses racines. Cependant, la pédagogie ne devait pas mieux lui réussir que le fonctionnarisme, et il abandonne sa chaire au bout d’un an pour se consacrer entièrement à la littérature. C'est dans ce domaine qu'il va vraiment prendre conscience de son talent, bien qu'il ne soit pas la dernière à le pousser dans la voie mystique.
NICOLAS GOGOL (1809-1852) : Le rire au bord de l’abîme – Une vie, une œuvre [2015]
L'Émergence d'un Style : "Les Soirées du Hameau près de Dikanka" et la Dualité de l'Art
La publication des "Soirées du Hameau près de Dikanka" marque un tournant décisif. La première partie paraît en 1831, suivie de la seconde l'année suivante. Dans cette œuvre de jeunesse, le fantastique à la Tieck s’entremêle à des scènes de mœurs populaires. Le public, d’ailleurs, ne perçoit que le côté gai, sans en remarquer la mélancolie latente. Gogol lui-même sera le premier à regretter cette superficialité de lecture, comme il le note plus tard, s'interrogeant sur la capacité du public à percevoir la profondeur de son œuvre. Ces récits sont de véritables tableaux de genre, comparables à un Breughel ou un Teniers : "La Foire de Sorotchintsy", "La Nuit de Mai", "La Nuit de Noël" en sont des exemples frappants.
Au cours de cette période, la dominante est la gaieté, car en saurait-il être autrement en 1830 ? Cependant, au fur et à mesure que son talent s’affermit, cette gaieté s’affaiblit, laissant transparaître une note de tristesse et de solitude. Il se demande si la gaieté peut vraiment s’exprimer sans une ombre de mélancolie. Cette dualité se retrouve dans ses interrogations : "Est-ce bien sûr ?" à propos de la capacité de se débarrasser complètement de la tristesse, et ses confessions de "secrètes, à Satan en personne" révèlent déjà une âme complexe et tourmentée.

Le Virage Pétersbourgeois et la Mission Religieuse de l'Art
La période pétersbourgeoise, comme il aimera à l'appeler, fut une époque de grande effervescence créative. Au cours de l’année 1834-1835, Gogol revient à ses premières amours, le théâtre, tout en menant de pair nouvelles et travaux historiques. Des nouvelles comme "Le Portrait", "L’Avenue de la Neva" et "Journal d’un fou" côtoient deux autres genres. Il s’intéresse aux travaux de Thierry et Michelet, qu’il a d’ailleurs pratiqués, et développe une conception de l’art qui lui est propre. Cette conception est particulièrement développée dans "Le Portrait", une nouvelle capitale pour sa biographie morale.
C'est dans cette période que s’affirme de plus en plus chez lui l’idée de la mission religieuse de l’art. Il se demande si l'art ne serait point un péché, une interrogation qui témoigne de son tourment intérieur. Ses écrits révèlent une profonde méditation sur la nature de la création et son rôle dans la vie humaine : "Non, ce n’est pas un rêve. entre le souvenir et l’espérance… s’envole, déjà l’espérance l’emporte. au-dessus de moi luit, à travers un brouillard, l’avenir non dévoilé. t’implore, vie de mon âme, mon ange gardien, mon génie ! Oh ! dérobe pas à ma vue ! pas durant cette année, au début si attrayant pour moi. avenir ? bien… ? Oh ! sois brillant ! calme ! Pourquoi te tiens-tu ainsi devant moi, année 1834 ? aussi mon ange gardien. momentanément, m’envahir - oh ! pas s’emparer de moi ! résonne à mon oreille plus fort que le tocsin ! énigmatique 1834 ! Où te signalerai-je par de grands travaux ? purs et rapides baigne les pieds ? Sera-ce là-bas ? Oh !… ne sais comment t’appeler, mon génie ! inexpliquées encore, vastes et enivrantes, caressant mes rêves ! accorde-moi un regard ! Me voici à tes genoux. me quitte pas ! jour, comme mon frère sublime ! J’accomplirai… J’accomplirai… bouillonne en moi. Mes travaux seront inspirés. terre les dirigera. J’accomplirai !…" Ces lignes, retrouvées plus tard dans les papiers de l’auteur, témoignent d’un profond désir de ressusciter le passé de la Petite Russie et de conférer à son art une dimension prophétique.

"Le Revizor" et la Comédie Sociale
C'est au théâtre que Gogol s’adonne au cours des années 1834-1835, avec "Le Revizor", une pièce qui fait écho aux œuvres de l'Ostrovski avant la lettre. Il s'inspire d’œuvres comme "Le Prince d’outre-Mer" de Nariéjni, mais avec une volonté de "castigat ridendo mores" - corriger les mœurs par le rire. Le but propre de la Comédie est, selon lui, d'amener une réforme morale. Cependant, l'accueil du public fut mitigé, et l’intervention de Nicolas Ier fut nécessaire pour que la comédie soit autorisée.
Le public de l'époque, et pour cause, s’obstinait à n’y voir qu’une farce. L'impression de farce persiste d’ailleurs aujourd’hui, ce qui n'était pas le but de Gogol. Il regrettait que le public ne prît pas garde à la profondeur de son message. Son héros, Khlestakov, est représenté comme "point du tout sot", mais cet escroc a un "fort bon air", ce qui ajoute à l'ambiguïté de la pièce. Gogol avait manqué son but, ce qui lui fit hâter un départ depuis longtemps médité.

La Genèse des "Âmes Mortes" : Un Projet Gigantesque et une Quête Spirituelle
La seconde période de sa vie, qui sera la plus longue, s’ouvre sur la genèse des "Âmes Mortes". L’idée de ce roman, qui devait être un "poème d’ambiance", lui fut soufflée par Pouchkine vers l’automne de 1835. Pouchkine aurait passé quatre heures chez Gogol et lui aurait donné un sujet de roman qui, comme Don Quichotte, serait divisé en chants et dont le héros parcourrait la province. Gogol entreprend alors ce roman qui, il le croit, sera très amusant. Il confie chercher un "bon homme de loi" avec qui se lier, car il veut, dans ce roman, "faire voir toute la Russie, ne fût-ce que d’un seul côté". Il supplie Pouchkine de lui donner "un sujet quelconque, amusant ou triste, mais purement russe". Pouchkine est son pourvoyeur.
Cependant, le sujet des "Âmes Mortes", s'il est au départ une comédie satirique, va progressivement se teinter d'une dimension plus profonde, voire tragique. L'exclamation de Pouchkine, "Que nos âmes mortes sont tristes !", fit réfléchir Gogol. D'abord, il pensait à une œuvre joyeuse, mais peu à peu s'affirme en lui le dessein d'un grand ouvrage, d'une portée universelle. Il craint que, traité comme il l’entendait tout d’abord, le sujet ne produise une impression douloureuse. Convaincu de l’importance de son œuvre future et sûr du succès, Gogol jette sur ses travaux passés un regard de dédain. Il se sent investi d'une mission divine : "Oh ! inconnues du monde, ma vie est remplie ! n’est pas l’œuvre d’un homme ordinaire. il est temps enfin de se mettre à l’œuvre."
NICOLAS GOGOL (1809-1852) : Le rire au bord de l’abîme – Une vie, une œuvre [2015]
L'Exil et la Nostalgie : La Russie dans son Cœur
Durant cette période de création intense, Gogol quitte la Russie et s'installe en Suisse, puis à Paris et à Rome. S’il était naguère impatient de quitter la Russie, il se prend maintenant à la regretter. "Je suis à l’étranger, mais je n’ai dans le cœur que la Russie… Le temps des impressions est passé." C'est à Paris qu'il va retrouver l'élan nécessaire pour poursuivre son œuvre : "Je suis enchanté. La gaieté est revenue. Mortes avec plus d’entrain et de courage qu’à Vevey. izbas, bref, toute la sainte Russie. L’idée que j’écris les Âmes Mortes à Paris me paraît drôle…".
Rome, en particulier, l'attire par son "parfum vieillot" et son atmosphère propice à la méditation. "On s’éprend de Rome fort lentement, mais une fois qu’on l’aime, c’est pour la vie." Il se sent près du ciel, et cette ville lui donne des "ailes à la prière et à la méditation". À ce moment, il semble pencher vers le catholicisme, et est attiré dans le cercle de Lamennais et de madame Svetchine. Cependant, sa foi reste profondément orthodoxe. Sa religiosité, parfois morbide, se développe, et la ville éternelle, avec ses ruines, développe en lui la peur et aussi le goût de la mort. Ce bizarre sentiment ne le quittera plus.

Le Deuil de Pouchkine et le Fardeau de la Création
La mort de Pouchkine, en 1837, fut pour Gogol un coup terrible. Il exprime cette perte en termes à peu près identiques : "ma vie a disparu avec lui. n’entreprenais rien sans son conseil. me le figurer devant moi… été inspirée par lui, c’est sa création…". Il se fait pourtant un point d’honneur de continuer l'œuvre inspirée par son ami. Les conseils de Pouchkine sont le "fil conducteur" qu'il cherche.
Le mot "Poème", conseillé par Pouchkine, prend une signification de plus en plus tyrannique pour Gogol. Il aura soin de le faire imprimer en plus gros caractères que le titre, lui donnant ainsi toute sa valeur symbolique. C’est la dimension épique et spirituelle qu'il souhaite conférer à son œuvre. Les "Âmes Mortes" deviennent la grande pensée de Gogol, une œuvre à fort caractère autobiographique. "J’y suis entré, comme d’autres entrent en religion", écrira-t-il, soulignant l'engagement total qui l'anime.

Les Transformations du "Poème" : De l'Humour à la Profondeur Spirituelle
Les "Âmes Mortes" connaissent de multiples révisions, révélant les changements de ton successifs. L'humour, présent dans les premières versions, cède progressivement la place à des effusions lyriques et à une introspection plus profonde. La description de la "province russe proprement dite" lui fait désormais totalement défaut et cède la place à l’intuition, une forme d'obéissance à une voix intérieure. Il rit de ses héros, mais il rit aussi de lui-même, faisant de l'œuvre une "histoire de mon âme".
La force divine qui l'a ressuscité après une maladie le pousse à une révision en profondeur. Il modifie, élague, refait maints passages, "et constate que l’impression ne peut s’effectuer en mon absence". Il veut donner à son poème une forme plus éthérée, un ton de "Magnificat". Gogol se sent à l’aise seulement lorsqu’il s’appuie, même pour s’envoler, sur la réalité. Le sujet des "Âmes Mortes" devient de plus en plus profond, une exploration des "multiples défauts qui sont les siens, pareillement vis-à-vis des autres peuples", avec la volonté de les railler et de les stigmatiser. Il souhaite que son œuvre aide à "déchiffrer bien des choses dans notre vie".

Le Dictionnaire Béarnais et la Précision du Langage
En marge de ces préoccupations littéraires, on trouve une référence à un "Dictionnaire de V." de 1887, une entreprise restée aux préliminaires. Ce dictionnaire béarnais, dont la création fut aidée par "YEscole Gastou Febus", révèle un souci de précision linguistique et une attention aux particularités régionales. Les contributions de félibres Majoraux comme M. Camelat, M. l'abbé Daugé, M. l'abbé J.-B. sost-capdau de l'EscoIe Gaston Febus, ainsi que MM. Pérès, Mèstes en Gay sabé, M. Rondou, l'érudit Barègeois, et d'autres, soulignent l'importance de la collecte et de la préservation des termes curieux d'Ossau, de la Lomagne, du Béarnais, du Bigourdan, du Landais et du Gascon du Gers.
Ce travail méticuleux sur le langage, bien que sans lien direct avec l'œuvre de Gogol, reflète une attention aux détails et une quête de l'authenticité qui se retrouvent dans son propre style. La transcription des mots en leur forme béarnaise, avec des exemples comme "pourtàyre, minjà, minjadoù", et la notation des particularités phonétiques ("o, ou encore par un son neutre qui participe de a, de o et de e") témoignent d'une approche rigoureuse. La règle selon laquelle "toutes les lettres se prononcent" dans les mots, contrairement au français où beaucoup ne se prononcent point, souligne la logique intrinsèque de la langue béarnaise. Bien que "qui peut se flatter d'atteindre la perfection ?", ce dictionnaire cherche à s'en approcher en respectant les "formules traditionnelles" tout en signalant les différences. La liste des abréviations conventionnelles ("sf. adj. = adjectif, etc.") témoigne d'une approche scientifique de la linguistique.
Les entrées du dictionnaire, de "abà" (derrière, sm. la fromage) à "aburàu" (longueur, adj.), en passant par "acabaràt" (porter sur l'épaule), "acojoulà" (coucher), "acroucà-s" (se raccornir), ou "adaygà" (arroser), offrent un aperçu de la richesse du vocabulaire béarnais et de la vie quotidienne de la région. Ces mots, qu'ils soient relatifs à l'agriculture ("acabalàt,-liàt,-ade ; adj. ele. Qu'cti. lhoûs ; loc. adv. En (H. s'installer au cuyalà"), à la nature ("abedat; sm. - Forêt de-sapins"), ou aux expressions populaires ("à-de-boû, à-de-bounes ; loc. adv."), brossent un tableau vivant d'une culture et d'un mode de vie spécifiques.
