L'année 1869 s'inscrit dans une période de transition majeure pour l'agriculture, notamment en ce qui concerne les récoltes de céréales. Si les techniques de culture et de récolte connaissent des améliorations, on ne peut pas encore parler d'une véritable modernisation généralisée, celle-ci s'accélérant tout au long du 20e siècle. Pour comprendre le contexte des récoltes de céréales en 1869, il est essentiel de remonter aux origines de la culture des céréales, en particulier du blé, qui a joué un rôle central dans l'histoire de l'humanité et la construction des civilisations.

Le Blé : Une Céréale aux Multiples Facettes
Derrière le nom commun « blé » se cachent en réalité une vingtaine d’espèces et sous-espèces appartenant au genre Triticum, de la famille des graminées. Certaines d’entre elles sont de véritables vedettes, à l’instar du blé froment (ou tendre), qui domine très largement à l’échelle mondiale et qui sert à la fabrication des pains levés et des pâtisseries de toute sorte. Le blé dur lui ressemble mais préfère les climats plus chauds et secs - de type méditerranéen - et se prête volontiers à la fabrication de pâtes et de semoules.
Les blés regroupent aussi des formes anciennes, dites « vêtues », qui ont besoin d’être décortiquées avant consommation et qui ne sont cultivées actuellement que de façon ponctuelle. Parmi ces dernières figurent le blé engrain, aujourd’hui cultivé en Haute-Provence, ainsi que l’amidonnier et l’épeautre, qui ont connu un regain d’intérêt dans le cadre des cultures bio et de la promotion des cuisines régionales. Ces considérations botaniques sont cruciales pour mieux cerner notre protagoniste et comprendre la diversité qui a prévalu avant la standardisation agricole.
Des Graminées Sauvages à la Domestication
Avant de conquérir le monde, au côté des humains migrants, les blés étaient des graminées sauvages comme les autres, présentes dans les étendues herbacées qui couvraient de vastes espaces au Proche-Orient, surtout dans sa partie méditerranéenne, en Anatolie et dans les piémonts de la chaîne du Zagros, à présent partagée entre l’Iran et l’Irak. Ce type de formations où se mêlent blés ancestraux et d’autres espèces persiste encore dans ces régions, même si elles y sont généralement très réduites à cause de l’impact des activités humaines et du pâturage depuis des millénaires.
Ces populations naturelles de graminées ont attiré l’attention des communautés humaines depuis la préhistoire. Dans les premiers villages sédentaires connus au monde, datant du Natoufien, il y a plus de 14 000 ans, on exploitait de nombreuses ressources végétales et animales, dont les graminées sauvages, et leurs grains, se révélaient précieux. Non seulement ceux-ci fournissaient des éléments nutritifs fondamentaux, notamment des glucides, mais ils pouvaient être stockés en vue de périodes moins favorables. C’est sur un site de cette époque, Shubayqa, situé dans l’actuelle Jordanie, qu’a été identifiée la plus ancienne préparation alimentaire pouvant être décrite comme une « galette de pain » et contenant, entre autres ingrédients, de la farine de graminées.

Si le blé, cueilli dans les steppes et les clairières, ne semble constituer à cette période qu’une ressource parmi d’autres, il gagne en importance au cours des millénaires pour devenir, il y a environ 11 000 ans, un aliment privilégié sur de nombreux sites. Ses grains et sa balle (de fines feuilles - ou glumes - enveloppant le grain) sont fréquemment identifiés par les archéobotanistes. En parallèle, les fouilles mettent au jour toute une panoplie témoignant du rôle central qu’occupent désormais les graminées : lames de faucille en silex et en obsidienne, meules et molettes en pierre, structures de stockage. Les graminées sont non seulement consommées mais utilisées comme dégraissant dans la terre à bâtir, où la paille et les balles ont laissé des empreintes pouvant être identifiées. De plus, le stockage de cette ressource attire au sein des habitations les premières souris domestiques, suivies bientôt de leur ennemi héréditaire - le chat -, introduit dans la sphère intime des humains dès le Néolithique.
La Naissance de l'Agriculture et ses Conséquences Biologiques
Cette montée en importance des graminées est vraisemblablement associée à leur première mise en culture. Ne plus se fier uniquement au renouvellement naturel des plantes sauvages mais aider la nature en semant, sporadiquement ou systématiquement, des grains dans un sol préparé à cette fin constitue un tournant dans l’histoire de l’humanité. En effet, l’agriculture naît au Proche-Orient il y a plus de 10 000 ans et le blé occupe une place de choix dans les premières économies agricoles.
À la différence des cultures modernes, où toutes les plantes se ressemblent, mûrissent en même temps et possèdent un patrimoine génétique à peu près identique, la diversité morphologique et génétique des blés était très élevée à la fois dans les formations sauvages et dans les premiers champs cultivés. Le fait de semer et de ressemer des grains dans des parcelles isolées des populations sauvages d’origine a entraîné une pression sélective qui peu à peu a altéré la composition des cultures et l’apparence des plantes.
Les pratiques des premiers agriculteurs ont privilégié certains traits inhabituels qui apparaissent sporadiquement dans une population naturelle à cause de mutations. L’une d’elles affecte le mécanisme de dispersion des grains et donc la reproduction de la plante. Chez les graminées sauvages, les grains tombent à terre lorsqu’ils sont arrivés à maturité pour y germer dès que les conditions climatiques et hydrologiques le permettent. En revanche, les épis des céréales dites « domestiques » ont perdu cette aptitude à la dissémination naturelle. Ce qui constitue un défaut fatal dans la nature devient avantageux dans une situation de culture car ces épis, restés solidaires à maturité, sont plus faciles à récolter. D’autres changements apparus progressivement dans les premiers champs cultivés concernent l’augmentation de la taille des grains et la durée du cycle du développement de la plante (dormance, germination, floraison, fructification). Ainsi, des populations de graminées sauvages, entrées en association avec les humains, furent petit à petit transformées en populations domestiques.
Le blé : histoires d'une domestication - Isabelle Goldringer (INRA)
La Lenteur du Processus de Domestication
Ce qui théoriquement peut être acquis en quelques générations d’humains a en réalité pris beaucoup plus de temps. Les archéobotanistes constatent en effet que pendant des millénaires les premiers fermiers proche-orientaux ont cultivé des mélanges de plantes sauvages et de plantes domestiques. Cette distinction s’opère à partir de la partie de la plante céréalière appelée base d’épillet, qui porte le grain entouré par ses glumes. L’aspect de cet élément minuscule, parfois retrouvé en grand nombre sur les sites archéologiques, varie selon que l’on a affaire à une plante sauvage (à dispersion naturelle) ou à une forme domestique.
Cette lenteur documentée de la transformation des populations de graminées au Proche-Orient suggère que la distinction entre sauvage et domestique, mise en exergue par les spécialistes d’aujourd’hui, avait peu d’importance pour les populations du passé. La domestication des plantes n’était pas un but en soi mais plutôt une conséquence, sans doute non intentionnelle, de l’agriculture, qui constitue, elle, la véritable « révolution ». La première domestication des blés au Proche-Orient sera suivie dans le temps de la mise en culture - indépendante - d’autres graminées sur tous les continents : riz et millets en Chine, sorgho et d’autres millets en Afrique subsaharienne, maïs en Amérique moyenne. Aux céréales s’ajoutent de très nombreux végétaux appartenant à des catégories différentes (légumineuses, oléagineux, fruitiers, plantes textiles, tinctoriales, médicinales, etc.), qui composent le riche patrimoine mondial des plantes cultivées. Depuis plus d’un demi-siècle leur histoire et leur développement font l’objet de nombreuses recherches rassemblant des disciplines variées : archéobotanique, archéologie, histoire, génétique et agronomie.

Le Blé, Pivot des États et des Empires
Depuis le 17e siècle, entre enjeux politiques, militaires, environnementaux, économiques, géopolitiques, et coloniaux, le blé est un élément clé de la construction des États et des empires. Le mot blé est à comprendre comme la céréale dont les grains, broyés, donnent de la farine et qui, elle-même, devient du pain. Toutefois, la puissance symbolique de cette graminée est telle que, dans notre langue, le blé désigne aussi l’argent. De la nécessité de nourrir les populations au désir de puissance et de conquête, le blé semble mener le monde, d’épi en pire !
Alessandro Stanziani, dans son ouvrage Les Guerres du blé. Une éco-histoire écologique et géopolitique (La Découverte, 2024), part du 17e siècle pour étudier le temps long du blé et mettre en exergue son rôle central, souvent oublié, dans bien des questionnements historiques. Parler de “guerres du blé” permet de mettre en avant la place des céréales dans les questions militaires et dans l’expansion territoriale des États. En effet, bien des puissances se sont étendues militairement afin de maximiser leurs surfaces agricoles. Alessandro Stanziani explique que « Pour mener des guerres, il y a une équation très difficile à résoudre depuis le 17ᵉ siècle : une fois qu'il n'y a plus de mercenaires, comment un État peut arriver à recruter des paysans, donc enlever de la force de travail des campagnes, en alimentant les paysans devenus soldats et en continuant d'approvisionner les villes ? La naissance de l'État moderne, selon moi, est précisément liée à la résolution de cette équation. Elle a été résolue de manière plus ou moins convaincante et différente suivant les pays, par exemple en Chine, en Russie, en Angleterre ou en France. » En Chine et en Russie, dans les steppes, s'installent des soldats-colons paysans. De l'autre côté de l'Atlantique et au-delà, l'Angleterre installe ses colonies américaines et canadiennes, et même australiennes.
Le blé est aussi un élément central dans la puissance militaire des États, dans la mesure où l’approvisionnement en nourriture est essentiel à la capacité de conquête des armées. On peut donc dire que le blé joue un rôle important dans la constitution des États modernes, et ce d’autant plus qu’il constitue souvent la matière première des impôts. La double utilité militaire et fiscale du blé en fait un secteur clé que les États se doivent de contrôler. Les États modernes mettent alors en place des réserves de grains pour réguler la production et éviter pénuries, disettes et famines.
La Spéculation et les Crises Frumentaires
Les États doivent également faire face à la spéculation marchande sur le prix du blé, qu’il s’agit avant tout de contrôler, pour éviter d’être trop tributaire du marché. En effet, si le prix du blé est trop élevé, ou si une famine se déclare, des émeutes frumentaires risquent d'éclater, car le pain reste un aliment de première nécessité pour la population. Contrôler le blé s’avère donc politiquement essentiel pour assurer la stabilité de l’État. Alessandro Stanziani évoque le cas de la Révolution française, en partie née de mauvaises récoltes et du mécontentement du peuple qui manquait de pain, dans le contexte d’importantes spéculations internationales sur le prix du blé et sur la dette publique française.
« Dans une société agraire, c'est évident que plusieurs mauvaises récoltes peuvent conduire à des crises politiques majeures. Pourtant, c'est une condition nécessaire mais pas suffisante. Ça dépend aussi des politiques qui sont adoptées et des inégalités à l'intérieur des sociétés. On revient aux révolutions et aux émeutes en France. Il est déjà impossible au 18ᵉ siècle de séparer mauvaises récoltes, famines, disettes, c'est-à-dire les marchés et les mouvements météorologiques. Pourquoi ? Parce que, contrairement à ce que le prix Nobel Amartya Sen avait affirmé, l'impact des spéculations sur les marchés des récoltes n'est pas un phénomène du 20ᵉ siècle avancé. Il est déjà là au 18eᵉ siècle. (…) Il y a du blé. Mais le vrai problème, c'est la spéculation sur les blés, et donc les accapareurs de blé. » détaille-t-il. À travers la législation, les États tentent donc d’encadrer et d’éviter autant que possible la spéculation, qui peut s’emballer si une famine se déclare. Alessandro Stanziani souligne le rôle de la spéculation financière dans l’apparition des famines, avec des stocks de blé dont le prix explose et qui deviennent inaccessibles pour les populations affamées.
Le Blé comme Arme de Guerre
Si les États jouent un rôle de premier plan dans la gestion des réserves de grains pour faire face aux crises, ils peuvent aussi laisser se développer des famines sans agir, ou, pire encore, se faire les instigateurs de certaines famines. La famine et le manque de blé deviennent ainsi des armes de guerre, pour faire plier l’ennemi étranger ou même une population civile contestataire. L'historien Alessandro Stanziani donne d'abord l'exemple de la Première Guerre mondiale qui « se règle par le blé. Pourquoi ? Parce que Churchill a tout de suite une idée pour gagner la guerre. Ce n'est pas important d'avoir une industrie avancée. Il faut avoir du blé pour nous et il faut affamer l'ennemi. Pour faire cela, il s'assure d'abord d'avoir du blé en provenance des États-Unis, du Canada, de l'Australie, voire du fameux Penjab en Inde, au risque d'affamer les populations locales - ce qu'il fait. » L'objectif prioritaire de Churchill est en effet de nourrir l’économie de guerre britannique et ses intérêts stratégiques et militaires. Alessandro Stanziani évoque également le blocus instauré pour « stopper l'arrivée de blé pour les ennemis. » Ainsi, passés les six premiers mois de la guerre, les Allemands ne savent plus comment approvisionner leur armée et leurs villes. Il en va de même pour les Autrichiens et les Russes.
Comme exemple de famine utilisée contre une population civile contestataire, Alessandro Stanziani cite les grandes famines soviétiques des années 1920, 1930 et 1940, qui brisent la résistance de la paysannerie traditionnelle face à la collectivisation, ou les revendications nationales des Ukrainiens (l’Holodomor en 1932-1933), ainsi que la révolution culturelle de Mao, amorcée dans les années 1960.

Pour l'historien Alessandro Stanziani, les origines de la science diététique remontent d'ailleurs à des recherches stratégiques menées pendant l'entre-deux-guerres. « C'est un phénomène peu connu, loin de l'idée qu'on se fait de la diététique d'aujourd'hui. » détaille Alessandro Stanziani, « La diététique commence à être pensée à l'époque de la Première Guerre mondiale sur la question : combien de calories faut-il au minimum par jour ? Elle se développe dans l'entre-deux guerres au sein des colonies des pays colonisateurs européens. Des études sont menées en France, en Angleterre, sur les populations d'Afrique pour savoir combien elles doivent manger pour survivre. Les Allemands aussi commencent à penser à cela et continueront leurs expériences dans les camps afin de voir avec combien de calories des gitans, des Juifs peuvent survivre. »
Évolution des Rendements et Modernisation Agricole
Entre 1815 et 1940, le rendement moyen national du blé montre une progression régulière mais modeste, passant de 8-10 q/ha avant 1850 à 12-14 q/ha avant 1945. Cette période inclut l'année 1869, où l'agriculture, bien que s'améliorant, n'avait pas encore connu la véritable modernisation du 20e siècle. Entre 1945 et 1995 environ, le rendement moyen des blés français a connu près d’un demi-siècle de hausse continue, passant de 14-15 q/ha à plus de 70 q/ha. Le ralentissement de cette progression, voire ses irrégularités constatées depuis lors, semblent reliés à une certaine désintensification résultant d’une économie d'intrants (réduction de 15-20 % des apports azotés, des fongicides, moindre travail du sol…) et du changement climatique (fortes températures au remplissage du grain, faible luminosité, pluviométrie excessive…).
Après les deux guerres mondiales, alors que les puissances européennes se reconstruisent et cherchent à sortir leurs colonies de la faim, et alors que de nouvelles puissances internationales émergent, un nouvel enjeu affleure. Alessandro Stanziani développe : « À la sortie de la Deuxième Guerre mondiale, il y a des stratégies différentes pour les pays dits en développement. Le débat c'est : pour sortir ces pays en développement, est-ce qu'on commence par l'agriculture ? Ou est-ce qu'on commence par l'industrie ? Pour ceux qui misent sur l'agriculture, est-ce qu'on utilise des semences locales ou bien des semences qui ont été produites en laboratoire ? Les États-Unis misent sur la seconde solution, parce qu'ils ont des grandes entreprises semencières qu'ils essaient de rentabiliser. » Le débat, très vif partout sur la planète à partir des années 1950, arrive jusqu'à nos jours. « Est-ce qu'on utilise ce qui est rentable, mais qui détruit totalement les écosystèmes ? Ou bien doit-on miser sur des qualités locales de semences, et donc d'agricultures qui respectent davantage les écosystèmes ? »
Les Techniques de Récolte en 1869 et leur Évolution
En 1869, les méthodes de récolte, bien que connaissant des améliorations locales, demeuraient majoritairement manuelles ou à traction animale. À Jarjayes, par exemple, il y a soixante-dix ans avant la période contemporaine, les surfaces de terrain réservées aux céréales étaient plus importantes qu’actuellement. Au début de l’été, le temps des moissons arrivait. En peu d’années, on a assisté à une évolution des techniques, spectaculaire.
Initialement, un faucheur assisté d’une ou deux personnes était chargé de lier les paquets d’épis pour constituer des gerbes. Ce mode de récolte a été remplacé par des faucheuses à traction animale. L’évolution suivante a été due à l’arrivée de la moissonneuse lieuse. La dernière phase était le battage. Pour cela, un appareil actionné à la main à l’aide d’une poignée manuelle était en fait un tamis géant à mouvement alternatif traversé par un courant d’air produit par les pales d’une roue à aube. Les grains plus lourds traversaient le tamis et les enveloppes très légères s’envolaient à l’extérieur de l’appareil.
Le blé : histoires d'une domestication - Isabelle Goldringer (INRA)
À Jarjayes, vers les années 1955, 1960, trois exploitants avaient leur batteuse. Celles-ci allaient de ferme en ferme. Toujours les mêmes. Certaines machines se voyaient équipées d’une botteleuse, en aval du circuit. Pour suivre la chaîne décrite ci-dessus, il fallait une ou deux personnes pour transférer les gerbes de céréales du « gerbier » à la batteuse. Puis, intervenait « l’homme clé » de l’opération : « l’engrangeur ». Celui-ci prenait les gerbes une à une, coupait le lien et engageait la gerbe, épis en avant, sur le batteur, cylindre horizontal, tournant à grande vitesse. Ceci sans protection. Ce poste était très dangereux avec des risques pour les mains et le visage. L’engrangeur devait avoir un rythme de travail soutenu et régulier. Il fallait évacuer la paille ou les bottes selon les équipements, évacuer également les sacs de grains. Le battage était une fête, un événement dans le cycle de production.
Ensuite sont apparues les moissonneuses batteuses de plus en plus perfectionnées. En 1869, les prémices de cette mécanisation commençaient à peine à apparaître dans certaines régions, avec l'apparition de javeleuses, qui coupaient le blé et laissaient tomber la javelle prête à lier. Jusqu'alors, on fauchait les blés à la faux ou à la faucille.

L'Agriculture Régionale et la Polyculture
Dans des régions comme Nérac et son Haut-Pays - la région armagnacaise - l'agriculture en 1869 était traditionnellement axée sur la polyculture. Chaque paysan produisait lui-même ce qui était nécessaire à sa subsistance et n'achetait que le minimum, quelques outils ou quelques vêtements. La vigne existait mais était peu développée et essentiellement destinée à la consommation locale, le vin ne sortant pas des limites de la subdélégation, sauf transformé en eau-de-vie "pour le commerce du nord". Un peu de vigne donc, un peu d'élevage également pour assurer les travaux domestiques. Chaque petit paysan possédait sa paire de vaches qu'il nourrissait comme il pouvait, car les prés étaient rares et demandaient une surface utile aux autres cultures.
Lors des grandes épidémies qui sévissaient chez les bestiaux, comme l'épizootie de 1775-1776 qui avait ravagé presque toutes les étables du néracais, ces petits paysans étaient très touchés par la perte "d'une vache", qui constituait pour eux un irremplaçable capital-travail. Cette perte était moins ressentie par le propriétaire noble ou bourgeois qui possédait un bétail plus nombreux. Quant aux prairies artificielles, en dépit d'encouragements, il n'apparaît pas qu'elles étaient bien répandues. En effet, intendant et subdélégué essayaient bien de développer ces cultures (le subdélégué fournissant lui-même les semences) mais avec peu de succès sauf pour le sainfoin "qui féconde mieux et chauffe moins les bestiaux que la luzerne". La principale cause du manque de prairies artificielles résidait encore dans la structure agraire, "les métayers, avec des baux de cinq à six ans, n'ayant ni capitaux, ni envie d'améliorer le système de culture".
Si les blés étaient nombreux et variés, le blé restait parmi eux le plus important. Moins aléatoire que le maïs (il nécessite moins d'eau et moins de travail), il donnait, par rapport aux autres, de meilleurs rendements car les sols étaient assez fertiles pour produire des récoltes assez bonnes sans trop de fumures. Le blé constituait donc la base essentielle des cultures des collines du néracais et de son haut pays. On sait, en effet, que la généralité de Bordeaux a souffert pendant le 17e siècle, d'une insuffisance chronique de céréales panifiables. Ce privilège, que fort peu de régions partageaient dans le Sud-Ouest, était d'une importance capitale sous deux aspects : d'abord, il évitait la faim aux néracais, en année commune, ensuite, il permettait à la région la pratique du commerce fructueux des farines.
Les Débuts de la Mécanisation et leurs Conséquences
La première trace de mécanisation dans des localités comme Francescas date de cette fin du 19e siècle avec l’apparition de javeleuses, qui coupaient le blé et laissaient tomber la javelle prête à lier. Ces innovations, bien que modestes, marquaient le début d'une transformation profonde. Les conséquences de ce début de mécanisation étaient nombreuses : tout d’abord la rapidité d’exécution, la diminution de la pénibilité, l’amélioration des rendements, mais aussi la diminution du nombre des participants.
Plus tard, en 1901, sont apparus les premiers syndicats ou coopératives, comme à Nérac. Vers 1935, on a vu l'apparition de batteuses et tracteurs plus puissants, suivis par les presses à paille vers 1939. Les premières moissonneuses batteuses sont arrivées vers 1950. En 1964, une concession de moissonneuses-batteuses et de machines à vendanger Braud a été créée. Cette autre étape de modernisation avec la généralisation de la traction mécanique en particulier aura les mêmes conséquences que les premières : augmentation des rendements, diminution de la pénibilité et du personnel. La suppression de la traction animale diminuera le nombre de bêtes dans les étables, le nombre d’heures de travail consacrées à cet élevage et les mauvaises conditions de rentabilité amèneront la suppression totale du bétail. Autre conséquence importante : la disparition des derniers fermiers ou métayers.
Un autre changement très important se situe au niveau des cultures. La polyculture du début de siècle, qui consistait en céréales, prairies et vignes, allait être bouleversée. La mécanisation entraînera la disparition des prairies. La vigne, demanderesse de beaucoup de travail pour un rendement médiocre à cette époque, disparaîtra peu à peu. Le dernier quart du 20e siècle verra apparaître des cultures sous plastiques, melons, fraises, courgettes, ainsi que l'apparition des serres. À cela s'ajouteront des cultures de graines de betteraves pour l’industrie sucrière du nord de la France. L’apparition des cultures nouvelles en fruits et légumes a provoqué la création de nouveaux organismes pour permettre l’écoulement et la commercialisation de leur production, comme la COOP de Fieux ou le Marché Cadran de Nérac, où les agriculteurs locaux sont des participants actifs. La création ou l'implantation d'unités de conditionnement, comme Pilat, qui emploient une main d’œuvre saisonnière ou permanente, ainsi qu'une usine de traitement de graines de semence, illustrent cette transformation progressive.