Les ressources maories en Nouvelle-Zélande : Une lutte entre héritage ancestral et réalités contemporaines

La Nouvelle-Zélande, ou Aotearoa, est une nation insulaire dont l'histoire est profondément marquée par la rencontre et les interactions entre les Maoris, ses premiers habitants, et les colons européens. Cette dynamique complexe, empreinte de conquêtes, de traités et de revendications, continue de façonner le paysage politique, culturel et économique du pays. Au cœur de cette relation se trouve la question des ressources et des droits ancestraux des Maoris, souvent remis en question par les évolutions politiques et économiques.

Les Maoris : Peuple premier et gardiens d'une culture riche

La culture maorie est la plus ancienne de Nouvelle-Zélande. Les Maoris sont arrivés il y a environ mille ans avant l’arrivée des premiers Européens, venant des Philippines et s'établissant sur les deux grandes îles volcaniques. Grands navigateurs, ils se sont implantés dans toute la Polynésie au Nord et en Nouvelle-Zélande, le pays le plus méridional de la planète avant l’Antarctique. On estime à 50 000 le nombre de Maoris parlant couramment leur langue d’origine, les langues officielles du pays étant l’Anglais et le Maori.

Carte de la Nouvelle-Zélande avec la localisation des principales tribus maories

Les Maoris vivent pour la plupart sur l’Île du Nord et sont majoritaires dans la région d’East Cape. Cependant, ce peuple est en réalité un patchwork de nombreuses tribus, chacune avec leur propre terre ancestrale et leur propre histoire à raconter. Les chants ou waiata font partie intégrante de la culture maorie. Malheureusement, la plupart des chants traditionnels ont été perdus. Demeurent le Karanga, le chant des femmes dans les rituels d’accueil, et le Haka, le chant de guerre. Du point de vue de l’artisanat, les Maoris excellent dans le tissage, traditionnellement l’affaire des femmes, et dans la sculpture du bois mais aussi des pierres précieuses comme la pierre de jade. On peut admirer notamment leur travail sur les armes, les instruments de musique, les maraes (maisons communautaires maories) et les canoës. Les écrivains maoris les plus connus sont Keri Hulme ou Jacqueline Sturm, mais aussi Witi Ihimaera, l’auteur du livre qui a inspiré le film « Paï, La Légende des Baleines » (Whalerider en VO). Il est très aisé d’appréhender la culture maorie, celle-ci faisant partie intégrante de la vie en Nouvelle-Zélande. Hamilton & Waikato sont des lieux historiques où se sont déroulées les guerres maories.

L'arrivée des Européens et la controverse sur l'anthropophagie

Au petit matin du 7 octobre 1769, depuis le pont de l’Endeavour, plusieurs Anglais notent la lente émergence de la silhouette lointaine et encore imprécise d’une terre qui, tout à l’horizon, se détache de la surface de l’océan. Commandée par James Cook, l’expédition scientifique (1768-1771), qui revient de l’île de Tahiti, approche de la Nouvelle-Zélande. L’objectif premier du voyage est alors accompli, il s’agissait en effet d’observer le transit de Vénus depuis Tahiti. Le second objectif reste encore à réaliser : vérifier l’existence du continent austral, en s’assurant que la Nouvelle-Zélande en est bien l’extrémité septentrionale comme, alors, certains savants le supposent. Rien ne porte jusqu’ici les Européens à croire au « cannibalisme » des insulaires.

Cependant, l’expédition acquiert rapidement la conviction que les habitants de cette terre, les Maoris, s’adonnent à cette pratique. Lors de son premier passage le long des côtes néo-zélandaises, James Cook conclut à l’anthropophagie des habitants des lieux sans pour autant l’observer directement. L’affirmation a un grand retentissement en métropole : philosophes et savants nourrissent en effet des doutes sur l’existence des cannibales. Cette suspicion perdure et Cook, ainsi que les voyageurs qui s’aventurent après lui en Nouvelle-Zélande, ont à se justifier d’avoir bel et bien rencontré des « mangeurs d’hommes ». Au-delà de cette polémique, naît surtout une controverse portant sur les causes de la pratique : est-elle le produit de la faim, d’une vengeance guerrière ou bien d’un goût particulier pour cette viande ?

Le débat a repris en 2005 lorsque l’anthropologue Gananath Obeyesekere a contesté l’existence d’une tradition anthropophage en Nouvelle-Zélande. Selon lui, cette pratique doit être replacée dans « un contexte historique de pouvoir, de domination et de terreur » : le « cannibalisme » aurait d’abord été une réponse à l’intrusion des Européens. Cette position a fortement été discutée par la suite. Mais le but de cet article se situe ailleurs : il s’agit d’étudier les connaissances des explorateurs, missionnaires et philosophes anglais et, dans une moindre mesure, français sur le thème, du dernier tiers du XVIIIe au premier tiers du XIXe siècle. Comment démontrent-ils l’existence de « l’anthropophagie » en Nouvelle-Zélande ? Ce faisant, il s’agira de restituer les débats et désaccords d’alors sur l’existence de cette pratique, sur ses causes et ses modalités.

La mention est rapportée par les membres de la première circumnavigation de James Cook, en 1769. Ces derniers sont confrontés à ce sujet dès leur arrivée sur l’île nord de l’archipel. Le 10 octobre, trois Maoris sont pris en otages à bord, dans le but d’obtenir des informations sur l’île. Le lendemain, quand James Cook les fait libérer, il note dans son journal qu’« [i]ls étaient très réticents à nous quitter, prétendant qu’ils tomberaient dans les mains de leurs Ennemis, qui les tueraient et les mangeraient. » Présent aux côtés de Cook, le botaniste Joseph Banks confirme l’anecdote. Quelques jours plus tard, Tupaïa, un prince tahitien qui s’est joint à l’équipage, servant d’interprète aux Anglais, désire « savoir si oui ou non ils mang[ent] vraiment des hommes, ce à quoi il était peu enclin à croire. » Il aborde le sujet avec les indigènes qui lui « répond[ent] par l’affirmative, affirmant qu’ils ne mang[ent] les corps que de ceux de leurs ennemis qui [ont] été tués à la guerre. » Présent à ses côtés, Banks poursuit : « [d]epuis lors, nous n’avons jamais manqué de poser la question, et nous avons, sans exception, reçu une réponse affirmative. » Mais les témoignages ne satisfont ni le Tahitien ni l’Anglais.

Le doute persiste : il n’y avait en effet nul crâne humain dans les paniers. Le lendemain, Banks et Tupaïa poursuivent donc leur enquête auprès d’un chef maori : « Mais où sont les crânes, dit Tupaïa, les mangez-vous ? » Versé dans la pratique des collections, Joseph Banks fait l’acquisition d’une de ces têtes, afin de la ramener en Europe. Le 13 juillet 1771, l’équipage rentre à Plymouth. Entre 1772 et 1775, James Cook est à la tête d’une deuxième expédition qui a pour mission de déterminer définitivement l’existence du continent austral. La Nouvelle-Zélande est le principal lieu de ravitaillement choisi pour l’expédition.

Le 23 novembre 1773, lors d’une relâche dans le Canal de la reine Charlotte, l’équipage du Resolution est confronté à la question du « cannibalisme » : « Dans l’après-midi, quelques-uns des officiers […] v[oient] sur la plage la tête et les entrailles d’un jeune homme récemment tué. » Un officier apporte ladite tête à bord, où se trouvent d’autres Maoris. Quand James Cook revient sur le vaisseau, son lieutenant, Charles Clerke, lui apprend qu’un indigène vient sous ses yeux d’en manger un morceau. Cook fait part, dans son journal de bord, de son horreur à « [l]a vue de cette tête et le récit de ce qui venait de se passer. » Pour Cook, « [o]n ne peut plus douter que les Néo-Zélandais ne soient des cannibales. » L’un des naturalistes de bord, George Forster lui emboîte le pas : « Comme maintenant nous avons vu de nos propres yeux des habitants dévorer de la chair humaine, toute controverse à ce sujet doit cesser. »

Dessin représentant James Cook et son équipage rencontrant des Maoris

James Cook ainsi que les deux naturalistes de bord, Johann Reinhold et George Forster rapportent les réactions affectives des membres de l’équipage à la vue de l’ingestion du morceau de chair humaine. « L’effet produit sur nos hommes fut si vif que quelques-uns d’entre eux allèrent jusqu’à se trouver mal », écrit Cook. Odaïdi, un autre Tahitien voyageant entre 1772 et 1773 aux côtés des membres de l’équipage, « fut tellement saisi par ce spectacle qu’il en resta comme paralysé et semblait métamorphosé en statue de l’horreur. Si l’Art tentait de traduire ce sentiment, il resterait bien en-dessous de l’intensité avec laquelle il apparaissait dans sa physionomie », affirme le capitaine. Les contemporains du second XVIIIe siècle sont imprégnés des idées de Locke et de Condillac, pour qui l’acquisition de toute connaissance s’enracine dans l’expérience sensible. La tête est conservée durant le voyage par l’officier Pickersghill. De retour en Angleterre, elle est exhibée au public. Elle est, avec ses deux lambeaux de chair manquants, un moyen de provoquer chez les contemporains méfiants une partie des émotions que furent celles de l’équipage.

L’Adventure, commandé par Tobias Furneaux, se sépare définitivement du Resolution le 22 octobre 1773, alors que les deux navires font tous deux voile vers la Nouvelle-Zélande. De retour en Angleterre, Furneaux rapporte à Cook un sinistre survenu dans l’archipel. Le 17 décembre 1773, une chaloupe envoyée sur terre ne réapparaît plus. Le lendemain une deuxième est mise à la mer afin de retrouver l’équipage manquant. L’effroi et la tristesse suscités par la vue des restes de leurs camarades, l’anxiété provoquée par les bruits dans la forêt et la crainte de subir le même sort, le désir de vengeance poussant à détruire les embarcations néo-zélandaises : le témoignage, cité par Furneaux, exprime des affects indissociables de l’élaboration des savoirs sur l’« anthropophagie ».

Un an auparavant, des marins des Mascarin et Castries, deux vaisseaux français commandés par le capitaine Marion Dufresne avaient connu pareille mésaventure. Un de ses lieutenants, Jules Crozet, rapporte que, le 12 juin 1772, dans la Baie des îles, dans l’île septentrionale de Nouvelle-Zélande, après s’être rendus à terre, le capitaine et seize de ses hommes ne reparurent plus du reste de la journée. Le lendemain, à cinq heures du matin, une seconde chaloupe fut mise à la mer pour approvisionner les vaisseaux en eau douce, à neuf heures reparut un des hommes. Pour Jules Crozet, le « matelot échappé du massacre de la chaloupe a été le triste témoin de la cruauté avec laquelle ces hommes naturels partagent entre eux les cadavres de ceux qu’ils ont tués. » Par la suite, il fait dépêcher une chaloupe « avec des officiers de confiance », afin de s’assurer du sort du capitaine et de ses hommes, toujours sur l’île. On fouilla soigneusement toutes les maisons. On trouva […] le crâne d’un homme qui avoit été cuit depuis peu de jours, où il restoit encore quelques parties charnues, dans lesquelles on voyoit les impressions des dents des anthropophages.

Au début du siècle suivant, de tels témoignages se reproduisent ; la colonie anglaise de Nouvelle-Galles du Sud est fondée en 1788 en Australie et l’essor de son port, Sydney, amplifie les contacts entre Britanniques et Maoris. Parmi ceux-ci on dénombre trois massacres d’équipages anglais, suivis supposément d’actes cannibales : ceux du Venus en 1807, du Parramatta en 1808 et, surtout, du Boyd en 1809. Ce dernier événement ébranle les Anglais : l’historienne néo-zélandaise Lydia Wevers a bien montré la nappe d’horreur et de méfiance qui enveloppe, à sa suite, les Maoris dans l’imaginaire occidental d’alors. En décembre 1809, l’équipage du Boyd, un voilier anglais, est attaqué et massacré par des Maoris, à la suite des mauvais traitements infligés par le capitaine à Te Ara, un de leurs chefs qui voyageait à bord. Les meurtres provoquent d’autant plus l’indignation qu’ils apparaissent incompréhensibles, aux yeux des contemporains européens. Entre 1809 et 1814, les séjours européens en Nouvelle-Zélande se réduisent fortement.

En Angleterre et en France, les témoignages sur le « cannibalisme » des Maoris sont critiqués, voire réfutés : ils s’accordent mal avec les représentations de l’Homme qui ont alors cours sur le Vieux continent. Avant 1773 et la publication du récit du premier voyage de Cook, philosophes et savants relativisaient - voire niaient - déjà l’existence d’anthropophages. Ainsi, en 1735, le chirurgien de la marine anglaise John Atkins remet en cause les récits mentionnant des « mangeurs d’hommes », tandis qu’en 1756 Voltaire affirme que « [l]es anthropophages sont beaucoup plus rares qu’on ne le dit. » Au XVIIIe siècle, les contemporains cultivés sont en effet prompts à s’attendrir sur les peuples dits « sauvages », à relativiser la barbarie de l’humain proche de la nature, tout en louant les bienfaits de la « civilisation. »

LA NOUVELLE ZELANDE, L’HISTOIRE D’UN PAYS RESUME !

Cette sensibilité s’inscrit dans un courant affectif plus large que l’historiographie anglophone nomme le sentimentalisme, favorisant l’expression des « bons sentiments » tels que la pitié ou la compassion chez les philosophes et érudits. Or, les témoignages sur le « cannibalisme » troublent les représentations de ces derniers et engendrent une « souffrance émotionnelle » ; l’horreur, le dégoût et l’indignation dont ils sont les vecteurs doivent donc être combattus. Pour cela, certains penseurs n’hésitent pas à jeter le discrédit sur les voyageurs et nier le phénomène rapporté. Ainsi, pour l’astronome William Wales, qui participe au deuxième voyage de Cook, la découverte d’une tête maorie ne saurait constituer une preuve solide de leur « cannibalisme. » En 1789, un encyclopédiste français tente de réduire cette pratique à un phénomène exceptionnel - et donc insignifiant -, affirmant « que si les sauvages, d’Amérique surtout, ont quelquefois donné des apparences d’antropophagie momentanée, ils n’étoient point antropophages par leurs mœurs, mais seulement accidentellement. » En 1824 encore, le membre de l’Amirauté et écrivain John Barrow s’emploie à disculper les Maoris de « l’odieuse pratique du cannibalisme. » Nul témoignage ne trouve grâce à ses yeux : à propos des corps de Marion Dufresne et de ses hommes « on ne dit rien de leur consommation », quant à la dévoration de l’équipage du Boyd, il n’y a « pas la moindre preuve qu’un tel événement ait eu lieu. » La négation de l’« anthropophagie » est cependant assez marginale : elle fait par trop courir le risque du discrédit à celui qui ose l’énoncer. En 1776, l’encyclopédiste français Jean-Nicolas Démeunier s’étonne : « Pourquoi donc a-t-on contesté l’existence des antropophages ? […] Le témoignage du capitaine Cook, & de MM. Banks & Solander dissipe enfin tous les doutes. » Dès lors, d’autres tactiques affectives, plus nuancées, sont employées afin d’estomper l’horreur inspirée. Aussi est-il courant de faire remarquer que l’indignation doit se concentrer, non sur la consommation d’un corps humain, mais sur le meurtre de son propriétaire : « [c]’est là qu’est l’horreur, c’est là qu’est le crime, qu’importe quand on est tué d’être mangé par un soldat, ou par un corbeau et un chien. » Une autre tactique consiste à entretenir la méfiance envers la production des voyageurs. De Pauw affirme qu’il est ardu de « reconnoître et saisir la vérité, tant de fois travestie par leur imbécilité, ou violée par leur ma… »

Le Traité de Waitangi et ses conséquences

En 1642, le navigateur hollandais Abel Tasman est le premier Européen à atteindre les parages d’Aotearoa. En 1769, James Cook découvre à son tour le pays et le revendique au nom de la couronne britannique. À cette époque, la population totale n’excède pas les 125 000 habitants. Au milieu du XIXe siècle déjà, sur le point d’être complètement dominés par les Pakeha (les Blancs), les tribus Maori se sont interrogées… et querellées. Avec qui fallait-il traiter pour sauver ce qui devait l’être : ce qui restait de la propriété du sol, le pouvoir de gérer ses propres biens et l’organisation du commerce ? On n’aimait pas les Anglais, mais encore bien moins les Français (que les Maoris appelaient : les Oui oui). Des accords allaient donc être conclus avec les Anglais ; les Maori espéraient en tirer le maximum de bénéfices commerciaux. Le 6 février (devenu le jour de la Fête Nationale) 1840, on a donc signé le Traité de Waitangi.

Hélas : Ce Traité très controversé a été rédigé en anglais, puis traduit en Maori, et cela, en une seule nuit. Le 21 mai 1840, Hobson proclame la souveraineté britannique sur l’Île du Nord et revendique l’Île du Sud. En 1856, un gouvernement parlementaire distinct de la Grande-Bretagne est créé, et au fil du temps le pouvoir politique va se partager entre les libéraux et les conservateurs. Au XXe siècle, la Nouvelle-Zélande paie un très lourd tribut humain pendant les deux guerres mondiales, ses troupes militaires ayant participé activement à de nombreuses batailles aux côtés des Australiens dans le fameux corps ANZAC.

Reproduction du Traité de Waitangi

Dans les années 1970, tout change. Partout, les revendications identitaires surgissent. Il s’agit de récupérer les terres volées, mais aussi, de pratiquer à nouveau celles des anciennes coutumes qui pouvaient encore l’être. Ces revendications rejoignent largement celles de la jeunesse occidentale, et surtout française, contre la domination assimilatrice et l’autoritarisme centralisateur. Et cependant, l’esprit de compromis anglo-saxon, si différent de la culture et de la mentalité françaises, a permis la tenue de négociations effectives dont le « Pays des Droits de l’Homme » ferait bien de s’inspirer.

Aujourd’hui, une portion importante du territoire est gérée de fait par les Maori. Beaucoup de terres (montagnes, îlots,…) sont redevenues tapu, c’est-à-dire sacrées et interdites d’accès. Les anciens rites religieux, eux aussi, sont préservés sur tout le territoire, bien que 98 % des Maori se déclarent chrétiens. Une sorte de schizophrénie salutaire. Les Églises Ringatu et Rātana (10 % des Maori), chrétiennes, s’activent à préserver la vieille coutume. En somme, les gouvernements néo-zélandais successifs se soucient d’intégration (former un tout avec les apports souhaitables et nécessaires des différences), et non d’assimilation (écrasement des différences). Montesquieu et non Rousseau ! Cela donne aux Néo-Zélandais un optimisme bienfaisant pour l’avenir.

Les défis contemporains et les droits fonciers et environnementaux

Depuis le début du XXe siècle, les Maori sont très minoritaires sur leur propre sol : aujourd’hui, ils représentent 18 % de la population, avec une importante diaspora en Australie. La coalition conservatrice, arrivée au pouvoir fin 2023, remet en cause les droits des premiers habitants de l’île, consacrés dans le traité fondateur du pays, en 1840. Dans sa ville de Christchurch, le 5 décembre 2023, des milliers de Maoris et non-Maoris ont manifesté contre le nouveau Premier ministre conservateur Christopher Luxon. Vainqueur des législatives en octobre 2023, le parti National (centre-droit) de Christopher Luxon s’est allié à ACT (droite ultralibérale) et aux populistes de New Zealand First. Le gouvernement prévoit de réduire l’utilisation de la langue maorie dans les institutions, de démanteler l’Autorité de santé maorie, et même de réinterpréter le traité fondateur du pays.

Quelle sorte de société a-t-on lorsqu’un groupe a des droits politiques que les autres n’ont pas ? Les inégalités dont souffrent les Maoris, qui représentent 17 % des 5,1 millions de Néo-zélandais, sont pourtant bien une réalité. Ils ont une espérance de vie inférieure de sept ans à la moyenne nationale. Travailleur social à Christchurch, Tyrone Smith s’inquiète des remises en cause du nouveau gouvernement conservateur vis-à-vis des Maoris. Teresa Butler, candidate locale du Parti maori, abonde. Elle souligne que la fin de l’Autorité de santé dédiée aux autochtones, décrétée fin février, va replacer les Maoris dans un système où la prise en compte de notre langue, de nos pratiques culturelles, sera moindre. Le retour en arrière se manifeste aussi par la volonté du gouvernement de limiter l’usage de la langue maorie dans les services publics. « On a empêché la génération de nos grands-parents de parler maori, reprend Tyrone Smith. Aujourd’hui, on revit ça avec douleur, mais on va poursuivre les efforts de nos ancêtres, on ne nous enlèvera pas ça. » Pour Teresa Butler, le soutien des non-Maoris et leur participation aux manifestations constituent une source d’espoir. « Aujourd’hui on peut parler notre langue et porter le Moko Kauae, dit-elle, en montrant le tatouage traditionnel qui orne son menton. »

Fin 2021, les peuples autochtones de l’île du Sud en Nouvelle-Zélande ont lancé une procédure en justice contre l’État pour stopper la dégradation des cours d’eau et prendre davantage part à leur gestion. Le 5 août 2014, le gouvernement néo-zélandais signait avec les représentants maoris un règlement historique qui reconnaît le fleuve Whanganui, sur la côte ouest de l’île du Nord, comme un être vivant, inextricablement lié aux populations locales. La personnification juridique du Whanganui s’inscrit en effet dans une reconnaissance plus large des droits culturels des peuples autochtones et de leur cosmologie. Cette dernière repose sur le principe que les humains ne sont pas séparés des autres éléments de l’ensemble vivant qu’est Te Awa Tupua (littéralement, l’ensemble indivisible et vivant, englobant tous les éléments physiques et métaphysiques de la rivière). Considérée comme un ancêtre, la rivière est dès lors protégée par deux gardiens, un choisi par le gouvernement et un autre par les tribus locales, qui veillent à sa bonne santé et parlent en son nom.

Photo du fleuve Whanganui

Aujourd’hui, le combat reprend, mené cette fois par la plus grande tribu du sud du pays, Ngāi Tahu. Elle compte poursuivre le gouvernement en justice : elle l’accuse de ne pas protéger suffisamment les cours d’eau. Cette nouvelle affaire juridique s’inscrit dans le cadre de batailles politiques, culturelles et économiques qui se déroulent dans tout le pays, entre partisans d’une agriculture productiviste, défenseurs de l’environnement et volonté des Maoris de faire reconnaître leur souveraineté sur les ressources naturelles dont ils estiment être les gardiens. Elles portent enfin la marque du passé colonial qui a, pendant longtemps, coupé, voire privé, ces peuples de leurs terres et des cours d’eau.

Depuis les années 1990, les gouvernements successifs de Nouvelle-Zélande ont mis l’accent sur le développement de l’industrie laitière comme moteur des exportations et de l’économie. En ligne de mire : l’immense marché chinois, et derrière lui tout le reste de l’Asie. Le nombre de vaches dans le pays a ainsi doublé depuis 20 ans, pour atteindre plus de 4,5 millions de têtes, et de nombreuses exploitations auparavant dédiées à la production de viande se sont converties à la production laitière. Elle représente désormais plusieurs milliards de dollars, soit 3 % du PIB du pays et 20 % du total des exportations. De nombreux cours d’eau qui traversent les terres des Ngāi Tahu ont été contaminés. Les poissons et les anguilles que la tribu pêche depuis des générations sont menacés et les algues toxiques, provoquées par les concentrations élevées d’azote, prolifèrent. 95 % des rivières qui traversent les terres pastorales sont contaminées. Et cette pollution a bien évidemment un impact sur la santé humaine. La dégradation des eaux douces représente bien plus que la perte d’une source de nourriture ou d’un cadre de vie et de loisirs. Pour y remédier, la communauté de Ngāi Tahu a décidé fin 2021 de déposer une action en justice pour revendiquer la primauté de leur « Rangatiratanga », c’est-à-dire les droits de gouvernance dont elle dispose sur la ressource en eau mais aussi leur responsabilité pour sa protection.

tags: #les #ressources #ne #peuvent #pas #etre