Comprendre les scarifications à l’adolescence : enjeux, mécanismes et accompagnement

L’adolescence est une période de grande sensibilité. De nombreux changements apparaissent, qu’ils soient physiques ou émotionnels. Le corps évolue et l’influence des hormones peut chambouler un équilibre déjà fragile. Parfois le simple fait de grandir, de passer de l’enfance à la vie d’adulte peut causer, chez l’adolescent, une anxiété difficile à soutenir. Tout cela peut mener à de l’incompréhension quant à certaines pensées ou comportements, qui viennent alors déstabiliser un « enfant » en pleine évolution, sans toujours bien se reconnaître. De nombreuses émotions viennent aussi perturber le quotidien d’un adolescent, qui peut passer par des phases d’euphories et de dépression parfois inexpliquées. Cela fait de ce passage de vie un moment de fragilité pourtant essentiel à la construction de soi. Enfin, un chemin de vie difficile, des pensées récurrentes, des difficultés relationnelles, un mal-être ou des traumatismes sont la source de conflits intérieurs et extérieurs, peuvent aussi renforcer cet état. Il est alors fréquent que l’adolescent se sente en perte de repères.

schéma illustrant les facteurs de stress chez l'adolescent

Définition et manifestations de l’automutilation

Surtout rencontré chez les adolescents, le phénomène d’automutilation consiste à s’infliger des blessures corporelles volontaires. La scarification, aussi appelée automutilation est un phénomène qui touche un grand nombre d’adolescents. On estime en effet qu’1 adolescent sur 6 s’est déjà scarifié. Coupures, brûlures, égratignures… certains adolescents s’infligent des blessures de manière intentionnelle. L'automutilation consiste à procéder de manière délibérée à des atteintes sur son corps, poignet, avant-bras ou abdomen : griffures avec les ongles, coupures avec un cutter ou un compas. Les jeunes de tout statut social peuvent être concernés par ce trouble.

La scarification est une incision cutanée superficielle, souvent réalisée avec une lame de rasoir, entraînant dans la plupart des cas des saignements. Ils sont effectués par une personne (souvent adolescente) sur son propre corps, souvent sur les bras ou les jambes. Ces coupures résultent d’un acte d’automutilation réalisé sans intention suicidaire. L'automutilation se caractérise par des blessures physiques et directes qu’une personne s’inflige à elle-même. Ces blessures peuvent être plus ou moins sévères. Les automutilations concernent entre 1 % et 4 % de la population. « Les automutilations apparaissent autour de 13 ou 14 ans, avec un pic autour de 18 ans. (..) Globalement, les automutilations sont observées dans la période entre 13 et 25 ans. »

infographie sur les statistiques de l'automutilation par tranche d'âge

Les mécanismes psychiques sous-jacents

Le point d’achoppement est une souffrance non dite, un traumatisme dans l'enfance qui émerge à l’adolescence ou un problème actuel. Si le fait de se scarifier permet de tracer à la surface de son corps une souffrance indicible, le soulagement qu’il procure est de courte durée. Un adolescent en souffrance peut voir en la scarification un moyen de « gérer » ses émotions. Le fait de se scarifier pourrait alors lui permettre de sortir physiquement la souffrance de son corps. En s’incisant la peau, il cherche à soulager temporairement une douleur émotionnelle insupportable, en la transformant en douleur physique, alors plus « facile », pour lui, à soigner.

L’acte peut aussi être perçu, par celui qui se l’inflige, comme le contrepoids d’une balance difficile à équilibrer, qui oscillerait entre bien-être de la personne et désespoir pouvant la conduire au suicide. La scarification permettrait de trouver un équilibre, certes inconfortable, pour rester « du bon côté » et éviter un geste plus radical. Cependant, le soulagement procuré par la scarification est de courte durée et ne traite pas les causes profondes du mal-être.

Dans le cadre de la recherche en psychopathologie, l'attaque du corps apparaît comme un acte traumatophilique anti-traumatique qui tente de réassurer les frontières du moi. Prolongeant notamment les travaux de D. Anzieu sur le Moi-peau, des études introduisent les notions d'asphyxie et de trous d'aération psychique, préludes à un projet de peau que se « tricote » l'adolescent au cours du traitement. C'est le courant d'investissement de la sexualité infantile orificielle qui est contre-investi par clivage et surinvestissement de l'enveloppe externe de la surface du corps. Comme le souligne le professeur Speranza « il existe un paradoxe : le geste qui produit de la douleur physique a un effet apaisant sur la douleur émotionnelle. »

Les émotions sont à l'origine des douleurs et maladies. La clé vers la guérison

La réaction de l’entourage et le choc parental

Face à la découverte de ces blessures, c’est un véritable choc que peuvent éprouver les parents. S’il est nécessaire de prendre du recul sur la situation pour mieux aider votre enfant, son comportement ne doit pas être pris à la légère. Découvrir un adolescent en train de se scarifier est un événement choquant. Toute la difficulté consiste donc à ne pas « réagir », mais à « agir » de manière bienveillante et pondérée à un moment où nous sommes généralement pris de panique. Il est fort probable que cela soit également traumatique pour celui qui est pris en train de se scarifier.

Les scarifications à l’adolescence génèrent souvent des émotions exacerbées chez les personnes qui y sont confrontées, et les soignants n’y dérogent pas. Dans un hôpital psychiatrique pour adolescents, une jeune fille vient de se scarifier pendant la nuit. Ce n’est pas la première fois qu’elle s’entaille la peau dans ce service, mais cette fois la blessure est suffisamment profonde pour nécessiter des points de suture. L’infirmière de garde présente, ne trouvant pas d’anesthésiant dans la pharmacie du service, annonce à la patiente avec colère « au moins comme ça, tu ne recommenceras pas » avant de suturer ses plaies sans anesthésie. Un peu plus tard, cette infirmière s’effondre en pleurs. Elle revient s’excuser auprès de la patiente : elle ne sait pas pourquoi elle a réagi comme ça. Elle a eu peur. Elle a aussi eu mal dans sa propre chair en voyant la blessure et elle voulait à tout prix empêcher l’adolescente de recommencer.

Les parents et les soignants décrivent des émotions très fortes, de colère ou de culpabilité, pour peu qu’on prenne le temps de les écouter. La mère d’une patiente hospitalisée me dit ainsi en entretien avoir été « anéantie » par les scarifications de sa fille, tandis qu’un interne en psychiatrie ressent les entailles de ses patients « comme une blessure propre » qui lui est directement infligée.

Les comportements à éviter

Gronder apparaît alors inutile, au même titre qu’essayer de retirer l’objet avec lequel la personne tente de se blesser. Cela pourrait d’ailleurs s’avérer plus dangereux encore. Ces quelques comportements semblent également à éviter :

  • Céder à la panique ;
  • Minimiser les émotions ressenties par l’adolescent ;
  • Refuser d’écouter les justifications de l’adolescent ;
  • Nier les problèmes et le mettre de côté ;
  • Punir l’adolescent ;
  • Priver l’adolescent de vie sociale ou de téléphone ;
  • Supprimer les outils à risque de la maison ;
  • Comparer la situation de l’adolescent avec celle d’un autre.

Le plus important pour l’adolescent est de comprendre qu’il est entendu, qu’il n’a pas avoir honte ou à culpabiliser d’une situation dont il est lui-même victime, et dont il pourra sortir en étant bien accompagné. C’est aussi l’occasion de lui montrer qu’il n’est pas seul à vivre ces épisodes, que d’autres en souffrent, que l’on peut sortir de cette spirale et que vous êtes là pour l’y accompagner.

guide visuel : comment réagir face à une crise d'automutilation

Accompagnement et stratégies thérapeutiques

L'écoute d'un tiers se révèle fondamentale. « A la Mda, les parents sont gracieusement reçus individuellement ou dans des groupes de soutien, précise François Riccino. Après ce premier pas, c'est à eux d’écouter leur enfant, sans l’interrompre ni le juger. » Afin de trouver l’aide adéquate, n’hésitez pas à vous tourner vers les centres communaux d’action sociale (Ccas), un pédopsychiatre ou un psychologue. S’il est important pour un enfant ou un adolescent d’être soutenu par son entourage, l’accompagnement d’un spécialiste semble aussi fondamental. Il est essentiel pour l’enfant de trouver en son accompagnant un appui, qui lui permettra ensuite d’avancer. La relation humaine aura donc, ici, une importance primordiale. Quel que soit le profil de ce professionnel, médecin, psychologue, psychiatre et même art-thérapeute, c’est la confiance dans la relation thérapeutique qui sera la clé.

Si cela peut sembler simple en apparence, dire que l’on s’adonne à de telles pratiques est particulièrement difficile. Pourtant, commencer à en parler est un premier pas vers la cicatrisation. Il n’est pas toujours facile de se confier à une personne proche. Il arrive que l’adolescent soit inquiet à l’idée de blesser ses parents ou encore, de leur faire peur. Il peut aussi avoir peur du regard de l’autre, du jugement sur cette pratique qu’il sait destructrice. Si vous avez recours à la scarification et que vous souhaitez en sortir, nous vous recommandons d’oser en parler avec une personne proche, un ami, un membre de votre famille, capable de vous écouter et de vous aider à entamer les démarches nécessaires. S’il est plus facile de laisser un ami aborder ce sujet auprès de votre famille, permettez-lui de le faire. Il n’y a pas UNE SEULE solution. Toute aide vous sera utile, dès lors qu’elles permettent d’accompagner votre démarche de changement.

Libération émotionnelle et prévention

Certaines pratiques permettent de libérer la psyché et de détourner ses pulsions. Des activités physiques, comme la course à pied ou le vélo, semblent excellentes, tout comme les approches créatives, utilisées notamment en art-thérapie. Elles permettent d’extérioriser les émotions et le mal-être pour faire de la place pour quelque chose de mieux. Des groupes de parole peuvent aussi être l’occasion de partager son expérience et de se sentir moins seul. Cela permet aussi de trouver des ressources et parfois, des appuis, pour éviter de progresser dans la spirale de la scarification.

Il est nécessaire de prendre du recul sur la situation pour mieux aider votre enfant, son comportement ne doit pas être pris à la légère. Il existe une stratégie appelée la « règle des 15 minutes » : « Quand l’émotion commence à monter et que l’envie de se faire du mal apparaît (cela) dure souvent 10 à 15 minutes. » Dans le cas d’une répétition de l’acte d’automutilation, la fréquence de ces répétitions peut être de plus en plus importante jusqu’à devenir une sorte d’addiction. C’est-à-dire qu’automatiquement la réponse à un fort stress émotionnel sera l’automutilation. Il s’agira en quelque sorte d’une « stratégie d’évitement » de la douleur psychique.

schéma sur les alternatives créatives et sportives à la scarification

Ressources pour les jeunes

Si vous vous trouvez dans cette situation et que vous avez recours à la scarification, sachez que des professionnels sont à votre écoute, et notamment par téléphone, pour vous accompagner. Fil santé jeunes est un service destiné aux jeunes de 12 à 25 ans. Le secourisme en santé mentale peut également être une piste pour apprendre à mieux repérer les signes de détresse et intervenir de manière appropriée sans stigmatiser. La recherche montre que les évolutions sociétales récentes, notamment dans leurs rapports au traitement de la perte et de la destructivité, peuvent aider à comprendre l’augmentation actuelle chez les adolescents. Heureusement, la scarification n’est pas inexorable et différentes approches peuvent être tentées pour dépasser ces pratiques aussi douloureuses pour le corps que pour l’esprit. L'engagement dans un processus de soin, qu'il soit analytique ou institutionnel, permet de réassurer les frontières du moi et de transformer cette souffrance en un projet de vie plus sain.

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