L'agriculture moderne, bien que nourricière pour une population mondiale en constante croissance, repose sur une base dangereusement étroite. Sur près de 250 000 variétés végétales propres à la culture, on n’en cultive aujourd’hui qu’environ 7 000, soit moins de 3 %. Cette situation est alarmante et met en lumière une vulnérabilité croissante de nos systèmes alimentaires mondiaux. Le livre "Les Semences du monde : l'amélioration participative des plantes" de Ronnie Vernooy aborde cette problématique cruciale et propose une solution prometteuse : la phytosélection participative.
Le Paradoxe de l'Agriculture Moderne : Une Pyramide Inversée
L'agriculture moderne est souvent décrite comme une vaste pyramide inversée, symbolisant une dépendance excessive à l'égard d'un nombre très limité de variétés végétales. Ce phénomène est le résultat d'un système hiérarchisé de la recherche agricole qui, historiquement, a considéré les agriculteurs comme de simples bénéficiaires de la recherche plutôt que des participants à part entière. Cette approche a grandement contribué à accroître la dépendance à l’égard de quelques variétés végétales, négligeant ainsi la richesse de la diversité génétique. Les variétés à haut rendement, souvent qualifiées de "méga-cultures", développées par les scientifiques des centres internationaux de recherche agricole, exigent d'importants moyens de production, notamment un épandage régulier d'engrais et d'autres facteurs de production agricoles.

Ce succès recèle une menace significative : l'industrialisation croissante de l'agriculture et la concentration sur un nombre restreint de variétés sont les principaux facteurs de ce que l'on appelle désormais l'« érosion génétique ». Ce terme désigne à la fois la disparition d'une espèce et la réduction de la variété, englobant non seulement les plantes, mais aussi les animaux et les micro-organismes. Elle inclut également la dégradation graduelle des processus garants de l'évolution de la diversité, tels que le savoir en constante évolution, les innovations, les pratiques et les diverses formes d'organisations d'agriculteurs au sein des populations autochtones et des collectivités locales. L'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) estime que sur près de 250 000 variétés végétales propres à la culture, on n'en cultive aujourd'hui qu'environ 7 000, soit moins de 3 %.
La Menace de l'Érosion Génétique et ses Conséquences
L'appauvrissement de l'agrobiodiversité réduit la capacité des écosystèmes agricoles à produire des ressources renouvelables. Les écosystèmes s'adaptent alors plus difficilement au changement, ce qui les rend encore plus fragiles, créant ainsi un cercle vicieux. Les obtentions végétales des agriculteurs étant adaptées aux conditions locales, les résultats sont souvent plus probants. Il est crucial de noter que les sélectionneurs n'ont pas connu un succès absolu. Les variétés à rendement élevé sont souvent hors de portée pour des millions de petits agriculteurs qui n'ont pas les moyens de se procurer des semences et des fertilisants coûteux. Néanmoins, même s'ils disposent de peu de ressources, ces agriculteurs - des femmes, pour une large part - produisent jusqu'à 20 % des cultures vivrières de la planète.

Les Gardiens Méconnus de la Diversité : Les Petits Agriculteurs
Paradoxalement, les petits agriculteurs traditionnels pourraient bien détenir la clé de la croissance de la diversité biologique et culturelle. En luttant pour subsister sur des sols pauvres et avec des ressources limitées, ces cultivateurs permettent aux variétés végétales d'évoluer. Ils sélectionnent des types de plantes (plutôt que des variétés) en se fondant sur leurs propres observations et selon leurs besoins particuliers. Il en résulte que, dans une large mesure, ces fermiers sont devenus les gardiens de la diversité. Grâce à leurs compétences en phytogénétique - fondées sur leur expérience et leur observation plutôt que sur des connaissances scientifiques - ils préservent la variation génétique essentielle à l'évolution et à l'adaptation continue des génotypes végétaux. Ces collectivités rurales sont essentielles à la conservation de la biodiversité.
La Phytosélection Participative : Une Approche Novatrice et Inclusive
Repenser les stratégies agricoles signifie avant tout reconnaître le rôle de premier plan que jouent les paysans, de même que l'importance de leur savoir et de leur organisation sociale dans la gestion et la conservation de l'agrobiodiversité. Cette reconnaissance est le fondement de l'approche de la recherche agricole que l'on désigne par sélection végétale participative ou, de plus en plus, par phytosélection participative. L'objectif de la phytosélection participative consiste à faire en sorte que la recherche entreprise soit appropriée aux besoins des agriculteurs. Dans cette approche, les agriculteurs ne jouent plus un rôle auxiliaire, ce sont des partenaires à part entière. De fait, il arrive fréquemment que les agriculteurs prennent les devants et, parfois, ils combinent les semences qu'ils ont eux-mêmes sélectionnées avec le matériel fourni par les phytogénéticiens.

La phytosélection participative et la conservation in situ de l'agrobiodiversité - c'est-à-dire la préservation de la diversité des espèces végétales dans les exploitations agricoles, dans les habitats d'où elles viennent et où elles continuent d'évoluer - sont deux méthodes complémentaires. Les petits agriculteurs sélectionnent leurs propres variétés améliorées uniquement pour survivre. Ils préservent ainsi la diversité, mais ils ne font pas la distinction entre conservation et développement. Cette approche donne aux petits exploitants agricoles les moyens de prendre leur situation en mains et entérine la logique qui préside à leurs choix. Elle permet aux agriculteurs plus prospères d'exercer un plus grand contrôle sur leur vie et donne à ceux qui pratiquent une agriculture de subsistance ou qui ne récoltent que le minimum vital l'occasion de briser le cercle vicieux de la pauvreté. Les femmes des régions rurales sont sans doute celles qui bénéficient le plus de la phytosélection participative. Ce sont elles qui exécutent le gros des travaux agricoles, veillent au traitement et à l'entreposage du grain et d'autres plantes cultivées, et préparent les aliments.
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Les Travaux du CRDI et l'Ouvrage de Ronnie Vernooy
Le présent ouvrage de Ronnie Vernooy, "Les Semences du monde", porte sur ce genre d’approche : la phytosélection participative. Il passe en revue dix années de recherches sur l’agrobiodiversité financées par le CRDI (Centre de recherches pour le développement international du Canada). Ce livre examine les questions fondamentales, de la conception des projets in situ aux droits des agriculteurs et des phytogénéticiens, et fait valoir l’importance de nouvelles lois et politiques à l’appui des objectifs énoncés. Les Semences du monde présente divers projets illustrant la collaboration des agriculteurs et des phytogénéticiens, qu’ils soient des hautes terres andines, des contreforts de l’Himalaya ou de régions plus éloignées encore. Suivant l’analyse des points forts - et des faiblesses - de ces projets, l’auteur propose des recommandations aux gouvernements et aux organismes œuvrant dans le domaine de la recherche et du développement agricole.
Ronnie Vernooy est spécialiste de programme principal au Centre de recherches pour le développement international du Canada, à Ottawa. Spécialisé en sociologie rurale, il s’intéresse en particulier à l’organisation et à l’expérimentation agricole, à la gestion des ressources naturelles, à l’agrobiodiversité, aux méthodes de recherche-action participative ainsi qu’au suivi et à l’évaluation des projets de recherche. Ses travaux en cours portent sur l’Asie du Sud-Est, l’Amérique centrale et Cuba. Le Nicaragua lui tient spécialement à cœur; il y a effectué des recherches sur l’environnement des montagnes et des régions côtières au cours des années 1985-1986, 1988-1991 et 1997-1998.

Un_Focus : Une Collection pour les Décideurs et les Analystes
Le livre de Ronnie Vernooy fait partie de la collection UnFocus du CRDI, qui s'attaque aux questions d'actualité les plus pressantes qui influent sur le développement durable. Chaque fascicule distille les recherches du CRDI pour en tirer les enseignements les plus importants ainsi que les observations et les recommandations les plus pertinentes pour les décideurs et les analystes des politiques. Chacun constitue en outre un point de convergence vers un site web où le CRDI étudie ces questions plus en profondeur et présente toute l'information que souhaitent obtenir les lecteurs et internautes de divers horizons. Le programme du CRDI sur la biodiversité est né avec l'intention de placer et de garder la diversité biologique en tête des priorités des organismes de développement et de recherche du Sud, du Canada et du globe. Ce numéro de la collection UnFocus présente quelques-uns des travaux de recherche sur la biodiversité qui se sont déroulés souvent dans de petites localités lointaines et mal connues du monde. Fondée sur un inventaire de l'appui accordé par le CRDI à la biodiversité agricole depuis une décennie, cette étude recense les efforts de tous les intervenants qui ont contribué à la réalisation des objectifs du développement et de la recherche.
L'Évolution de la Pensée : Les Chapitres de l'Ouvrage
L'ouvrage "Les Semences du monde" est structuré en plusieurs chapitres clés qui guident le lecteur à travers la problématique et les solutions proposées.
Chapitre premier. L'enjeu
Ce chapitre expose la problématique centrale : le système hiérarchisé de la recherche agricole, qui considère les agriculteurs comme de simples bénéficiaires de la recherche plutôt que des participants à part entière, a grandement contribué à accroître la dépendance à l'égard de quelques variétés végétales. Il souligne que la diversité est égale à la vie et au choix, mais que les sites où entretenir ou créer cette diversité sont de plus en plus limités.
Chapitre 2. L'approche
Ce chapitre met en lumière le rôle essentiel des collectivités rurales en tant que gardiennes de la biodiversité. Il introduit le concept de phytosélection participative comme une nouvelle approche nécessaire pour conserver la diversité, améliorer les cultures et assurer à l’humanité une production alimentaire de qualité.
Chapitre 3. Les expériences sur le terrain
Ce chapitre présente six projets menés dans diverses régions du monde qui illustrent concrètement l'approche participative. Ces expériences servent de preuves tangibles de l'efficacité de la collaboration entre agriculteurs et phytogénéticiens.
Chapitre 4. Les leçons tirées de l'expérience
Ce chapitre se concentre sur les enseignements précieux tirés des projets présentés. Il souligne que "l'expérience est un grand maître" et analyse les points forts et les faiblesses de ces initiatives.
Chapitre 6. Une vision de l'avenir
Ce chapitre se projette dans le futur, examinant les dix années à venir à la lumière des dix années passées. Il formule l'hypothèse que les recommandations formulées au chapitre 5 (dont les sections spécifiques ne sont pas détaillées ici mais implicites dans les recommandations) ont été pour la plupart mises en œuvre, offrant ainsi une vision optimiste mais réaliste des progrès possibles.
Reconnaissances et Collaborations
Ronnie Vernooy exprime sa gratitude envers de nombreux collaborateurs qui ont enrichi son travail. Au cours des dix dernières années précédant la publication, il a eu le grand privilège de nouer des relations étroites avec des chercheurs, des agriculteurs, des agents de vulgarisation et des représentants du gouvernement qui s'intéressent de près à la sélection végétale. Ils lui ont beaucoup appris. Salvatore Ceccarelli, Noemi Espinoza, Sanjaya Gyawali, Humberto Lambrada Ríos, Yiching Song et Louise Sperling ont enrichi ce rapport de leurs commentaires. Marcel Vernooij, directeur des politiques sur la biodiversité et l'agriculture aux Pays-Bas, et Louise Sperling, directrice de recherche sur la phytosélection participative au Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale, ont eu la bonté de répondre clairement à la question fondamentale : « Quelles décisions prenez-vous en matière d'agrobiodiversité dans le cadre de votre travail quotidien ? » Ses collègues du CRDI, dont Bob Stanley, rédacteur chevronné, et le personnel de la Division des communications, ont également joué un rôle crucial dans la rédaction, la révision et la publication de l'ouvrage.

Les Banques de Semences Communautaires : Un Complément Essentiel
En complément de la phytosélection participative, les banques de semences communautaires jouent un rôle crucial dans la conservation et l'utilisation durable des semences. Au cours des trois dernières décennies, un certain nombre d'organisations internationales et nationales ont fourni un soutien technique et financier aux banques de semences communautaires du monde entier. Bioversity International a élaboré et publié un manuel intitulé "Les banques de semences communautaires : concept et pratiques. Manuel du facilitateur", basé sur les expériences de ses chercheurs et prenant en considération les réalisations d'autres acteurs pour faire progresser la recherche et le renforcement des capacités. Ce manuel est organisé comme un guide pour les facilitateurs - les personnes qui travaillent sur le terrain avec les agriculteurs et leurs organisations sur les questions de conservation et d'utilisation durable des semences. Cette publication, dirigée par Ronnie Vernooy, Pitambar Shrestha et Bhuwon Sthapit, souligne l'importance de ces initiatives locales pour la préservation de la diversité génétique.
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L'Importance de la Diversité : Vie et Choix
La diversité est synonyme de vie et de choix. Cependant, partout sur la planète, les sites où entretenir la diversité ou la créer sous une forme nouvelle sont de plus en plus limités. La diversité biologique, dans un environnement de plus en plus maîtrisé par l'homme, est sérieusement menacée. Parallèlement, en bien des endroits, on s'efforce de valoriser, d'utiliser et de soutenir l'évolution de la diversité. En 1992, à l'issue de la Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement (CNUED, ou Sommet de la Terre), le personnel du CRDI a élaboré un programme à l'appui de ces efforts.
Un troisième paradoxe est que les pays les plus riches en matériel génétique sont souvent les plus pauvres en ressources économiques. Bon nombre des cultures dont le monde bénéficie aujourd'hui proviennent des pays en développement - les pommes de terre des Andes en Amérique latine ou le blé de l'Asie centrale et de l'Asie occidentale, par exemple. Si l'on veut préserver cette diversité pour assurer demain la sécurité alimentaire du genre humain, il faut trouver des moyens pour que les populations de ces régions, qui sont les véritables gardiennes de cette richesse génétique, puissent continuer à la protéger et à la faire évoluer. L'ouvrage de Ronnie Vernooy et les initiatives du CRDI s'inscrivent pleinement dans cette démarche, plaidant pour une reconnaissance du savoir des agriculteurs et une collaboration équitable pour un avenir alimentaire durable.