L’histoire de la civilisation humaine ne s'écrit pas seulement avec des traités de politique ou des récits de batailles, mais à travers la transformation patiente et audacieuse de notre environnement matériel. Nous sommes prêts à parier que non ! Pourtant, les objets de notre quotidien n'ont pas toujours existé ! Cette prise de conscience, qui nous fait mesurer l'écart entre le confort moderne et les tâtonnements du passé, trouve son expression la plus magistrale dans l'œuvre encyclopédique de Louis Figuier. Son ouvrage, Les Grandes Inventions anciennes et modernes dans les sciences, l'industrie et les arts, constitue une fenêtre ouverte sur l'esprit inventif du XIXe siècle, une époque où le progrès technique semblait ne plus avoir de limites.

Les racines d'une ambition encyclopédique
Louis Figuier, figure incontournable de la vulgarisation scientifique française au XIXe siècle, a su capturer l'effervescence intellectuelle de son temps. À travers ses nombreuses éditions, dont certaines remontent aux années 1850 et 1860, il a entrepris de documenter la marche du progrès. Ces ouvrages, souvent publiés chez Hachette, se présentent sous des formes luxueuses - reliures en demi-chagrin, percaline rouge, ou cartonnages éditeur - témoignant de l'importance accordée à la diffusion du savoir dans les bibliothèques familiales et scolaires.
La diversité des exemplaires conservés aujourd'hui, qu'ils soient en in-8 ou en in-4, illustre le succès populaire de cette entreprise. Certains exemplaires, richement illustrés de centaines de gravures sur bois, servaient de supports pédagogiques, comme en témoigne la collection « Bibliothèque des écoles et des familles ». La richesse iconographique, composée de vignettes in-texte et de gravures hors-texte, permettait aux lecteurs de visualiser des mécanismes complexes, rendant la science accessible au plus grand nombre, du néophyte curieux à l'élève studieux.
Une plongée dans le génie technique
L'architecture de l'œuvre de Figuier repose sur une catégorisation rigoureuse des avancées techniques. En parcourant les différents tomes, le lecteur découvre une fresque structurée de l'ingéniosité humaine. Le premier tome s'attache aux fondations de la révolution industrielle : machine à vapeur, bateaux à vapeur, locomotive et chemins de fer, locomobiles, machine électrique, paratonnerres, pile de Volta, et électro-magnétisme. Chaque invention est traitée comme un jalon décisif.

Le second tome élargit le champ des possibles en abordant la communication et la chimie appliquée : télégraphie aérienne, électrique et sous-marine, câble transatlantique, galvanoplastie, dorure et argenture électro-chimiques, aérostats, et éthérisation. Ces thèmes révèlent une fascination pour l'invisible et l'instantané, des aspirations que la science de l'époque s'efforçait de concrétiser.
LE 1ER MESSAGE EN MORSE
Le troisième volet de cette épopée technique se concentre sur l'optique, l'armement et l'agriculture : photographie, stéréoscope, poudres de guerre, artillerie ancienne et moderne, armes à feu portatives, bâtiments cuirassés, drainage, et pisciculture. Ici, Figuier ne se contente pas de décrire les objets ; il les replace dans une dynamique de puissance et de transformation sociale.
La matérialité du progrès : de l'encre au métal
Pour comprendre l'importance de ces inventions, il faut parfois revenir à des exemples concrets qui ponctuent notre quotidien. Si les amoureux des lettres manuscrites ont le plaisir d'écrire leur courrier à l'encre, c'est parce que le Roumain Petrache Poenaru a fait breveter en 1827 la "plume portable sans fin, qui s'alimente elle-même avec de l'encre", quelques années avant que Waterman ne la perfectionne et ne lui donne la forme que nous connaissons, celle du stylo à plume. Ces anecdotes, que Figuier aurait pu chérir, illustrent parfaitement la continuité de l'innovation.
Un autre exemple frappant est celui de la mobilité verticale. Si vous pouvez aujourd'hui vous rendre au dernier étage d'un immeuble sans perdre votre souffle en cours de route, c'est parce qu'en 1852 le mécanicien Elisha Otis a inventé l'ascenseur. L'œuvre de Figuier, en recensant les inventions anciennes et modernes, nous permet de comprendre que chaque confort moderne est le fruit d'une intuition géniale, souvent née de la nécessité ou d'un défi technique relevé par des inventeurs visionnaires.
Le livre comme objet de mémoire et de transmission
La conservation de ces ouvrages, qu'ils soient en état "comme neuf" ou marqués par les stigmates du temps - rousseurs, coins frottés, ou mors fendus - témoigne de la place centrale qu'ils occupaient dans la société. Les mentions « Récompense scolaire » ou les inscriptions sur les plats aux armes de la ville de Paris soulignent leur rôle dans la formation des esprits. La matérialité de ces livres, avec leurs tranches dorées, leurs reliures en demi-chagrin chocolat ou rouge, et leurs titres dorés, en fait des objets d'art autant que des instruments de science.

Aujourd'hui, ces livres sont recherchés non seulement pour leur contenu technique, mais aussi pour leur intérêt historique. Des organisations comme Ammareal, qui reversent une partie du prix de vente à des œuvres caritatives, permettent de donner une seconde vie à ces témoignages du passé. La BNF, en numérisant ces œuvres, assure leur survie numérique, permettant aux chercheurs et aux curieux d'accéder à ces courants de pensée caractéristiques, tout en reconnaissant les évolutions nécessaires de notre regard critique sur l'histoire des idées.
La typologie des inventions : une classification raisonnée
La classification Dewey (608-Inventions et brevets, 620-Art de l'ingénieur) ne rend que partiellement compte de l'étendue de l'ouvrage de Figuier. Sa méthode consiste à entremêler l'histoire des techniques avec des applications concrètes : imprimerie, gravure, lithographie, poudre à canon, boussole, papier, horloges et montres, porcelaine et poteries, verre, baromètre, télescope, et aérostats. Cette approche transversale permet de saisir la complexité des interdépendances entre les sciences, l'industrie et les arts.
L'abondance iconographique est un élément clé de la pédagogie de Figuier. Avec des centaines de gravures sur bois, le lecteur est plongé au cœur des ateliers et des laboratoires du XIXe siècle. Ces illustrations ne sont pas de simples ornements ; elles sont des documents techniques en soi, détaillant les pièces, les engrenages et les processus chimiques. Les gravures en frontispice, souvent protégées par une serpente, ajoutent une dimension solennelle à la découverte de chaque invention majeure.

Les défis de la conservation et de la diffusion
La manipulation de ces ouvrages, certains datant de plus de 150 ans, demande une attention particulière. Les exemplaires en reliure pleine percaline rouge, bien que robustes, présentent parfois des fragilités au niveau des charnières ou des cahiers qui se détachent. Ces détails, notés par les bibliophiles, racontent l'histoire de la lecture de ces ouvrages : une lecture active, fréquente, qui a parfois mené à l'usure physique du livre.
La diversité des éditions, de la septième à la quatorzième, montre que le texte a été régulièrement revu et augmenté. Figuier était conscient que la science est un processus dynamique. Chaque nouvelle édition était l'occasion d'intégrer les dernières découvertes, faisant de son œuvre un miroir fidèle de l'évolution technologique. La présence de rousseurs, si fréquente sur les premières et dernières pages, témoigne de la qualité du papier de l'époque et de la manière dont ces livres ont traversé les décennies, souvent conservés dans des bibliothèques privées.
L'héritage d'une vision du monde
L'œuvre de Figuier transcende le simple catalogue d'inventions. Elle propose une vision du monde où l'homme, par la raison et le travail, façonne son destin. En répertoriant les grandes inventions, il ne célèbre pas seulement la technique, mais l'esprit humain. Cette confiance dans le progrès, typique du XIXe siècle, continue de nous interroger. En lisant Figuier, nous ne faisons pas seulement de l'histoire des sciences ; nous entrons en dialogue avec une époque qui croyait fermement en la capacité de l'intelligence à résoudre les problèmes les plus complexes.
L'intérêt scientifique ou historique de ces ouvrages demeure intact, même si certains courants de pensée qu'ils reflètent seraient aujourd'hui jugés différemment. C’est là toute la valeur patrimoniale de ces livres : ils nous offrent une perspective unique sur la construction de notre modernité, tout en nous invitant à exercer notre esprit critique sur les étapes qui nous ont conduits là où nous sommes aujourd'hui. Que ce soit à travers une édition de 1861 en demi-cuir ou une réédition patrimoniale, le message de Figuier reste une invitation à explorer, comprendre et s'émerveiller devant la complexité de notre héritage technique.