La traction animale comme méthode agricole a beau être vieille comme le monde, l’utilisation d’ânes, elle, est encore récente et relativement méconnue. Si la vision d’attelages tractés par des chevaux ou des bovins paraît somme toute classique, on ne s’attend pas à retrouver un âne en train de former des billons ou d’arracher des pommes de terre. L’animal est pourtant une sérieuse alternative aux méthodes maraîchères classiques. La précision du travail, la limitation de l’impact sur l’environnement et les sols, ou encore la satisfaction du travail avec un partenaire animal font partie des motivations qui poussent les agriculteurs à opter pour la traction animale. Du fait de leur gabarit et de leur maniabilité, les ânes sont des partenaires souvent privilégiés pour le maraîchage.

Fondements théoriques et capacités de travail des ânes
La problématique de la protection des ressources naturelles et de l’énergie est au cœur d’une nouvelle agriculture capable de produire tout en protégeant. La traction animale agricole moderne permet une agriculture durable et respectueuse des sols tout en utilisant une énergie renouvelable. Elle s'adapte particulièrement aux petites exploitations maraîchères, désireuses de plus de qualité dans le travail du sol et de respect de l’environnement.
Évaluation des performances et limites de traction
Peu de données existent à ce jour sur les capacités de traction des ânes, cependant certains repères peuvent être utilisés lorsque l’on souhaite dimensionner des travaux en traction asine. Dans les années 90, Éric Vall et ses collaborateurs ont étudié les performances d’ânes attelés à différents niveaux de charges. Les ânes étaient menés sur une piste au pas, jusqu’à ce qu’ils manifestent des signes de fatigue. Cette observation leur a permis d’identifier une valeur de force de traction dite « optimale ». En exprimant cette force de traction en pourcentage du poids vif (PV) des ânes, cette valeur correspondait à 13 % du PV de l’animal, plus ou moins 3 % (par exemple 35 à 56 kgF pour un animal de 350 kg). Cette plage correspond mathématiquement au meilleur équilibre entre force de traction et distance parcourue.
Un kilogramme-Force (kgF) est la force nécessaire ponctuellement pour soulever une masse de 1 kg à une hauteur de 1 m, sans frottement. Elle est souvent privilégiée dans les études sur la traction animale car plus « parlante » que l’unité officielle qu’est le Newton (1 kgF = 9,81 N). En dessous de cette valeur « optimale », l’âne effectue selon les auteurs un travail « léger » (cas du transport, du semis). Il est à noter que cette diminution de la distance parcourue était essentiellement liée à une réduction du temps de travail de l’âne, et dans une moindre mesure à une réduction de sa vitesse. En d’autres termes, lorsque la charge tirée augmentait, l’âne montrait des signes de fatigue plus rapidement, et la séance s’arrêtait donc plus tôt. Il réduisait également sa vitesse, mais cette réduction était nettement moins marquée que celle de son temps de travail.

Dans les travaux d'Éric Vall, la vitesse de travail se situait autour de 3 km/h en moyenne pour la force de traction « optimale ». Pour donner des ordres de grandeur concernant les durées et distances de travail, les ânes de l’étude d'Éric Vall tirant 10 % de leur poids vif (PV) pouvaient en moyenne travailler pendant 5h46 et parcourir 18,5 km avant de montrer des signes de fatigue, tandis qu’à 20 % du PV, ces chiffres tombaient à 2h09 et 5,16 km.
Facteurs influençant l'effort asin
L’effort fourni par l’âne en maraîchage va dépendre d’un ensemble multifactoriel composé entre autres des caractéristiques du sol, des outils, de la morphologie et de l’entrainement de l’animal. Certains principes sont à respecter pour permettre à l’âne de travailler sans fatigue excessive, en jouant principalement sur le rapport entre force de traction et durée de travail : plus le chantier nécessite une force importante, et plus il faudra diminuer la durée par séance, et inversement.
La résistance du milieu et des outils
La profondeur du travail du sol : un labour nécessitera une force de traction proportionnellement plus importante avec la profondeur de travail. Ainsi, labourer à une profondeur de 20 cm nécessite environ deux fois plus d'énergie qu'à une profondeur de 10 cm. Le type de sol et son état : la force de traction varie selon le type de sol et son taux d'humidité. Sous les mêmes conditions climatiques, un sol sablonneux sera plus facile à travailler et pendant plus longtemps qu’un sol argileux. Pour donner un ordre de grandeur de cette variation, la résistance du sol peut varier de plus de 10 fois entre un sol léger et humide (15 kPa) et un sol sec et lourd (près de 160 kPa).
Le type d'équipement : la force de traction nécessaire varie avec le type de travail du sol que produit l’instrument (charrue, cultivateur…), mais également avec sa forme et son état d’entretien (tranchant de la charrue par exemple). La vitesse de travail peut également influer sur la force de traction, mais ce facteur est de moindre importance en traction animale puisqu’elle varie relativement peu comme nous l’avons vu précédemment. D’autres facteurs sont susceptibles d’intervenir dans la force de traction nécessaire, on peut penser par exemple au niveau de compaction du sol, en particulier lors de travaux en traction mixte tracteur-équidé, au taux d’enherbement de la parcelle et à la nature des adventices.
Démo de travail avec la Kassine
Pratique et gestion opérationnelle en exploitation
En moyenne et en pleine saison, les maraîchers ont déclaré faire travailler les ânes environ 2 jours et demi par semaine (avec un minimum de 1 et un maximum de 5 jours par semaine). Les sessions de travail avaient une durée d’environ 2h30 en moyenne (avec un minimum de 30 minutes et un maximum de 5 heures). En moyenne, la surface maraîchère travaillée en une heure de traction asine, tous travaux confondus était de 850 m² (avec un minimum de 100 m² à un maximum de 3 000 m²).
Les travaux courants et l'adaptation du matériel
D’après les maraîchers interrogés en 2020, les principaux travaux réalisés avec les ânes en maraîchage sont l’entretien des cultures, la préparation du sol et l’attelage pour le transport. En pratique, parmi les répondants, les ânes sont fréquemment utilisés pour l’entretien des légumes feuilles (poireaux, choux, fenouil) et racines (pommes de terre, carottes) cultivés en pleine terre. Ils permettent de faire des billons et des buttes et sont utilisés pour les binages de précision. Ils sont efficaces pour l’entretien des passe-pieds des légumes cultivés sur paillis, et peuvent aussi être pertinents pour la tenue de planches permanentes.
La kassine offre de la souplesse et de l’adaptabilité aux agriculteurs. Créée, produite et fournie par l’association Prommata, elle se constitue d’un corps principal, de hauteur et de largeur réglables, sur lequel on fixe des outils en fonction des besoins. Du billonneur à la treille, tout s’y adapte, il est même possible de fabriquer ses propres équipements. Les travaux plus lourds tels que l’arrachage des pommes de terre, le travail du sol de type buttage-binage combiné, et les reprises de sol après culture ou en sortie d’hiver, souvent trop intenses pour un âne seul, peuvent nécessiter l’emploi d’une paire d’ânes (ou d’un autre type d’équidé tel qu’un cheval de trait ou un mulet).

Bien-être, formation et relation homme-animal
L’âne est un animal qui réclame de la subtilité. On ne dresse pas un âne comme un cheval. On communique avec lui, on collabore. Chacun a son caractère, souvent bien trempé, et il faut s’y adapter. Travailler avec l’animal est un choix qui demande de la présence, de l’organisation et de l’anticipation. Il doit être bien nourri, entrainé et soigné. L’École Nationale des Ânes Maraîchers spécialise des ânes de races françaises de 3 à 6 ans, issus du Parcours d’Excellence du Jeune Équidé de Travail (PEJET, circuit mis en place par la SFET pour caractériser les équidés et valider des compétences favorisant leur mise sur le marché). Elle participe ainsi activement à la sauvegarde de ces races par leur (re)valorisation.
À l’issue de leur formation à l’École Nationale des Ânes Maraîchers, les ânes valident un Certificat d’Aptitude Ânes Maraîchers attestant de leurs compétences et de leur capacité à pouvoir travailler en maraîchage. Cette partie R&D vise ainsi à optimiser la pratique en améliorant les techniques, en étudiant l’impact sur les sols, en développant les connaissances et en améliorant le confort de l’âne et du meneur et leurs outils.
Avantages agroécologiques et limites de la traction asine
Diffuser cette pratique est la mission que s’est donnée Jo Ballade. Membre fondateur de l’association Prommata, spécialisée dans la traction animale appliquée à l’agriculture, il a été l’un des premiers à se laisser tenter par l’alternative asine dans les années 1990. Aujourd’hui, il arpente la France et dispense des formations destinées aux maraîchers. Premier avantage qui vient à l’esprit : la traction asine, comme toute traction animale, est plus écologique que l’emploi d’une machine. Pas de fumée d’échappement, pas de rejet de gaz nocifs. La qualité de l’air n’est pas la seule à être ménagée par le recours aux animaux plutôt qu’à la mécanique. Celle de la terre est également préservée. Cela permet de la travailler de manière non agressive. Ne pas utiliser de machine permet de moins tasser les sols, de ne pas les éroder. Et la traction asine permet de stimuler l’activité de la vie souterraine.
Mais l’atout principal de l’âne - qui en fait un animal parfaitement adapté à la culture maraîchère - c’est la minutie et la souplesse qu’il permet dans le travail agricole. Si sa petite taille en fait un animal potentiellement plus faible que le cheval, elle lui donne l’avantage de pouvoir travailler avec précision. En maraîchage, on est amené à intervenir pendant la saison, et l’âne peut passer entre les cultures sans les endommager. Bien que la traction asine ait des vertus écologiques indéniables, ce n’est pas la motivation première de ceux qui la choisissent. Pour Mathieu Pépin, le maraîcher qui accueille la formation chez lui, c’est le pragmatisme qui a guidé ce choix. Oui c’est écologique, mais c’est avant tout l’aspect pratique qui nous a attirés. La traction asine s’adapte parfaitement au maraîchage et n’engendre pas de coûts démesurés, que ce soit à l’investissement ou l’entretien. Le tout avec un temps de travail équivalent à celui que nécessite l’emploi de machines.

Parfois, les conditions pédoclimatiques ne permettent pas de traction animale efficace. À ce moment-là, les engins motorisés peuvent prendre le relai. Les capacités de traction des ânes sont adaptées aux besoins d’une exploitation maraîchère. L’énergie asine peut être utilisée à toutes les étapes de production en maraîchage, mais certains travaux lourds nécessitent une force de traction supérieure à celle d’un âne seul. L’âne a des limites. L’âne est plus petit que le cheval, donc potentiellement plus faible. Il est peu évident de s’en procurer. En France, l’élevage n’est pas très développé. Ces données sont des repères pertinents dans le cadre d’une planification d’activité, toutefois en pratique, il reste important de bien connaître ses ânes, leur rythme propre, et d’adapter la charge de travail à leur état de forme et d’entrainement.
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