Les vignobles, patrimoine culturel et économique de nombreuses régions, sont aujourd'hui confrontés à un ennemi silencieux mais dévastateur : les maladies du bois. Parmi elles, l'esca, le Black Dead Arm (BDA) ou botryosphaeriose, et l'eutypiose, représentent des menaces sérieuses pour la pérennité des exploitations viticoles. Ces affections, causées par un cortège de champignons parasites, attaquent les tissus ligneux et pérennes de la vigne, entraînant un dépérissement progressif des ceps, une perte de rendement significative, et dans les cas les plus graves, la mort de la plante. Le paysage viticole français est particulièrement touché, avec une estimation de 13 à 15 % des surfaces concernées, soit plus de 100 000 hectares. Cette situation engendre des coûts d'exploitation considérables, obligeant les viticulteurs à remplacer annuellement des milliers de pieds, représentant des surcoûts évalués à plusieurs millions d'euros à l'échelle nationale.

Comprendre les Maladies du Bois : Esca, BDA et Eutypiose
Les maladies du bois regroupent divers dépérissements de la vigne liés à des champignons dégradant ses tissus ligneux et pérennes. Ces maladies sont redoutables par leur caractère insidieux, provoquant des effets lents sur la circulation de la sève, et quand les symptômes apparaissent, il est souvent trop tard pour sauver la vigne. Les dégâts vont crescendo, allant du rabougrissement des rameaux à la mort de la plante entière.
L'Esca est de loin la plus préjudiciable et la plus ancienne des maladies décrites sur la vigne, déjà connue des Grecs et des Romains. Elle touche tous les pays où la viticulture est implantée et se manifeste dans le bois par une pourriture blanche appelée communément amadou. Ce bois friable et de couleur claire est le résultat de l'action de champignons basidiomycètes, le plus souvent rencontré en France étant Fomitiporia mediterranea. La forme lente de l'esca se caractérise par des symptômes foliaires appelés tigrure. Ces symptômes apparaissent autour de la véraison et se manifestent durant la période végétative. Ils touchent soit toute la plante, soit un seul bras, ou encore quelques rameaux, affectant d'abord les feuilles de la partie inférieure. Chez les cépages blancs, les symptômes foliaires se traduisent par la présence de petites taches de couleur jaune laiteux, et de taches nécrotiques délimitées par un liseré jaune laiteux, souvent en bordure de la feuille. À des stades plus avancés, les nécroses s'étendent, ne laissant qu'une bande verte le long des nervures principales, donnant un aspect tigré à la feuille. Chez les cépages noirs, les mêmes symptômes sont observés, à la différence que des taches rouge clair sont également présentes. Les symptômes sur fruits se traduisent par un retard dans leur maturation, ou par leur flétrissement. Les fruits peuvent aussi présenter des taches brun violacées à leur surface. La forme apoplectique de l'esca touche isolément les ceps au milieu de l'été, chargés de fruits qui se dessèchent en quelques jours. Cette forme est souvent confondue avec la forme sévère du Black Dead Arm (BDA).
Le Black Dead Arm (BDA), ou botryosphaeriose, affecte les vignes avec des signes similaires à la forme lente de l'esca, notamment sur les feuilles, pouvant entraîner des confusions. Contrairement à l'esca, le BDA se traduit par une défoliation des rameaux avant leur dessèchement. La distinction entre l'esca et le BDA peut être difficile à effectuer à partir de la véraison. Chez les cépages blancs, l'intensité des couleurs des taches sur les feuilles est différente : le jaune est vif pour le BDA alors que pour l'esca il est plutôt blanc. Pour les cépages noirs, il n'y a pas de jaunissement sur les feuilles et le rouge est beaucoup plus foncé pour l'esca. Concernant la forme apoplectique, il n’est pas possible de les distinguer sans couper les ceps. Les symptômes foliaires du BDA peuvent être confondus avec les dessèchements provoqués par d'autres maladies telles le pourridié, l'eutypiose, ou par des problèmes plus physiologiques comme l'étranglement du porte-greffe ou de mauvaises tailles. L'apoplexie est observée selon certaines conditions climatiques, notamment lors de périodes de sécheresse ou de fort vent.
L'Eutypiose, moins répandue, est majoritairement causée par le champignon Eutypa lata, ainsi que par d'autres espèces de Diatripaceae. Connu pour donner un goût amer aux fruits affectés, ce fléau est lié au dépérissement de la vigne en Australie et en Uruguay. Les symptômes incluent des lésions sur diverses parties de la plante, des rameaux flétris, des taches sur les feuilles et des fruits qui deviennent mous et peuvent tomber ou rester attachés comme des momies.
D'autres maladies du bois sont également préoccupantes, bien que moins répandues ou présentes dans des zones géographiques spécifiques :
- Le dépérissement de la vigne observé en Grande-Bretagne, en France et dans d'autres pays se caractérise par un affaiblissement de la végétation et des nécroses dans le bois.
- Maladies signalées en France et au Portugal entraînant la défoliation des rameaux et des nécroses dans le bois.
- Maladie décrite en Californie, en Inde, en Irak, et en Italie se manifestant par des taches chlorotiques sur les feuilles, conduisant à la défoliation, au dessèchement des rameaux et à des grappes immatures ou flétries. La vigne meurt généralement dans les 2 ou 3 ans. Des nécroses brunes sont visibles sous l'écorce.
- Maladie principalement présente au Brésil et en Égypte entraînant un jaunissement des limbes, des nécroses et un dessèchement de la plante en période estivale. Le bois montre un brunissement continu et les racines peuvent devenir noires. L'agent pathogène est Fusarium oxysporum f. sp..
- Grapevine swelling arm, observée au Japon et à Taïwan, se caractérise par des taches noires et des lésions sur les rameaux, des nœuds hypertrophiés et des chancres sur les bras plus âgés. Des nécroses sectorielles brunes sont présentes dans les tissus affectés.
- Maladie observée en Argentine et en Uruguay provoquant des feuilles plus petites et chlorotiques, une croissance réduite des rameaux et des grappes plus petites. Dans le bois, une pourriture blanche bordée de brun est visible.
- Maladie observée dans de nombreux pays, mais pas encore en France, se manifestant par une végétation affaiblie, des feuilles chlorotiques et un tronc sous-dimensionné. Dans le bois, des ponctuations brunes ou noires sont visibles, souvent accompagnées de suintements de sève.
- Maladie se manifestant par une végétation affaiblie ou une absence de débourrement. Les racines affectées montrent un développement anormal. Une nécrose noire est souvent observée dans le bois. Il s'agit probablement du pourridié, une maladie fongique affectant les racines, conduisant inévitablement à la mort des ceps. La particularité du pourridié est que les symptômes peuvent prendre plusieurs années à se manifester après la contamination initiale, rendant son identification précoce difficile.
- Maladie détectée récemment en France, provoquant des taches sur les feuilles, des grappes desséchées et, dans les cas graves, une apoplexie des rameaux. Les nécroses olivâtres sont visibles dans le bois et les racines. Les agents pathogènes comprennent Verticillium dahliae, V. albo-atrum et V..

Facteurs de Sensibilité et Mécanismes de Propagation
Plusieurs facteurs influencent la sensibilité des vignes aux maladies du bois. Les "vieilles vignes", bien que souvent jugées plus résistantes, peuvent paradoxalement devenir des réservoirs de pathogènes si elles ne sont pas gérées correctement. La sévérité des maladies varie considérablement d'une année à l'autre et selon les cépages, les porte-greffes et les conditions pédoclimatiques. Par exemple, l'esca et le BDA sont présents dans une large majorité des parcelles observées, tandis que l'eutypiose est moins commune et ses manifestations annuelles sont fortement liées aux conditions climatiques. La Champagne est la région la moins affectée, avec un taux de seulement 0,9 % en 2017.
Les maladies du bois seraient transmises principalement par les spores aériennes, pénétrant par les plaies de taille. Les champignons, en réserve sur des troncs malades ou morts, libéreraient leurs spores durant la croissance végétative, infectant les nouvelles plantes saines à proximité. La dissémination des spores est facilitée par le vent, les éclaboussures de pluie, la proximité entre les pieds de vigne, et potentiellement via les outils de taille, bien que ce dernier point reste à prouver. Les tailles mutilantes ne respectant pas la physiologie de la vigne sont également propices à la propagation. Les pathogènes responsables des maladies du bois prospèrent dans des conditions d'humidité et de chaleur, similaires à celles favorisant d'autres maladies cryptogamiques comme le mildiou ou l'oïdium.
Des recherches récentes, notamment celles publiées dans la revue PNAS le 21 octobre 2021, ont mis en lumière les interactions complexes entre la plante, le pathogène et le climat. Ces études suggèrent que la sécheresse et les maladies ne s'agissent pas forcément en synergie, mais leurs effets combinés peuvent être dévastateurs. L'analyse de l'état physiologique des plantes et des indices de sécheresse pourrait permettre une meilleure prédiction de l'apparition de l'esca.
Stratégies de Lutte : Prévention et Restauration
En l'absence de solutions phytosanitaires curatives efficaces depuis l'interdiction de l'arsénite de sodium en 2001, la stratégie de protection contre les maladies du bois repose avant tout sur la prévention et la gestion des plants.
Mesures Prophylactiques et Techniques Culturales
L'observation attentive et la mise en place de pratiques prophylactiques sont essentielles. Cela inclut :
- La taille minutieuse : Éviter les tailles mutilantes et respecter la physiologie de la vigne. Bien que des expérimentations aient montré l'inefficacité de la taille tardive pour l'esca et le BDA, elle s'avère une méthode prophylactique très efficace dans la lutte contre l'eutypiose. La désinfection des outils de taille entre chaque pied pour empêcher les contaminations par les champignons responsables de l'esca apparaît inutile, car les études ont montré que certains champignons pionniers de l'esca ne se propagent pas par les sécateurs.
- Limitation de la vigueur et de la charge des souches : Une vigueur excessive et des charges de récolte trop importantes sont des facteurs favorables à l'expression des maladies.
- Drainage correct de la parcelle : Essentiel, surtout en terrain argileux, pour éviter l'excès d'humidité qui favorise le développement des pathogènes.
- Sélection de jeunes plants de qualité : Les plants, à la sortie de pépinière, hébergent souvent les champignons associés aux maladies du bois. Les pépiniéristes ne disposent pas encore de moyens efficaces pour trier les bois contaminés. Le traitement à l'eau chaude (45 minutes à 50°C), préconisé pour le traitement du phytoplasme de la flavescence dorée, a montré des résultats intéressants pour éliminer certains champignons des plants. D'autres stratégies, comme les greffes-boutures herbacées ou le choix du matériel végétal à l'entrée de la pépinière, sont évaluées.
Techniques de Restauration des Ceps Atteints
Lorsque les ceps sont atteints, plusieurs techniques de restauration peuvent être envisagées :
- Recépage : Consiste à couper le tronc à un niveau bas pour éliminer les nécroses visibles et permettre une nouvelle pousse.
- Regreffage : Applicable si la nécrose ne s'étend pas au porte-greffe. Le tronc est sectionné tout en bas au niveau de la soudure entre le porte-greffe et le greffon.
- Curetage : Méthode curative consistant à ouvrir le tronc du cep et à en extraire les parties de bois infectées (amadous), reconnaissables à leur couleur orange et leur texture spongieuse. Bien que manuelle et chronophage, cette technique peut être efficace, mais son succès dépend de l'étendue de l'infection.
- Oxygénothérapie : Fendre le tronc pour l'aérer, sans preuve d'efficacité démontrée.
Ces méthodes visent à restaurer les souches atteintes et à prolonger leur durée de vie productive.
Élimination des Sources d'Inoculum
L'arrachage et l'élimination des ceps et des bras morts, idéalement par brûlage, restent la seule solution viable pour réduire l'inoculum dans la parcelle. Même s'ils peuvent servir de tuteurs, ils constituent un réservoir de spores.
Renouvellement des Plants
Le remplacement des pieds morts est une opération coûteuse et complexe, avec un taux de réussite souvent faible. La technique du marcottage, qui consiste à enterrer un sarment encore relié à sa vigne-mère pour qu'il s'enracine, peut être une alternative pour renouveler les pieds tout en maintenant la productivité de la parcelle.
Le modèle Maladies du Bois
Les Solutions de Demain : Recherche et Innovation
La recherche s'intensifie pour trouver des solutions durables contre les maladies du bois. Des programmes comme le PNDV (Plan national dépérissement du vignoble) favorisent les synergies entre instituts de recherche.
- Création de nouveaux cépages résistants : L'objectif est de développer des variétés de vignes naturellement plus résistantes aux pathogènes.
- Méthodes de détection précoce : Des projets comme "Scan me if you can" développé par l'UMT Génovigne visent à scanner les ceps pour identifier les tissus infectés avant une propagation massive, permettant un curetage plus précis.
- Produits phytosanitaires innovants : Des recherches sont en cours pour développer des produits à base de champignons antagonistes ou qui stimulent les défenses naturelles de la vigne. Le projet européen BIOBESTicide développe un produit à base d'un champignon capable de stimuler les défenses naturelles de la vigne et d'entrer en compétition avec les agents pathogènes. L'Autorisation de Mise sur le Marché (AMM) de tels produits prendra cependant plusieurs années.
- Protection des plaies de taille : L'application de barrières physiques (fleur de chaux, goudrons de pin) ou de produits à base de champignons antagonistes sur les plaies de taille peut aider à limiter la pénétration des spores. Deux produits à base de Trichoderma ont été homologués pour l'esca/BDA en protection des plaies de taille.
Les maladies du bois de la vigne représentent un défi technique majeur pour la viticulture, mettant en péril la viabilité des parcelles, en particulier celles composées de vieilles vignes. Une approche intégrée, combinant prévention, techniques culturales adaptées, méthodes de restauration et recherche continue, est indispensable pour préserver ce patrimoine viticole face à ces affections dévastatrices. La collaboration entre chercheurs, techniciens et viticulteurs est cruciale pour développer et déployer des stratégies de lutte efficaces et durables.
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