
Maria Helena Vieira da Silva (1908-1992), figure emblématique de l'abstraction d'après-guerre, a marqué l'histoire de l'art par son œuvre singulière et ses explorations profondes de l'espace et de la perception. Née en 1908 à Lisbonne dans une famille d’intellectuels aisés, elle connaît une enfance solitaire, profondément nourrie d’art, de lectures et de musique. Orpheline de père dès l'âge de deux ans, elle bénéficie d'un environnement privilégié grâce à la fortune de sa famille, son grand-père étant le propriétaire du principal quotidien portugais de l'époque, O Século. Ces débuts sont cruciaux, car ils stimulent sa créativité et la familiarisent très tôt avec le monde des arts, la prédestinant à une carrière artistique.
JT - 2M -Exposition Maria Helena Vieira da Silva et Arpad Szenes.Une histoire d’amour et de peinture
Les Années de Formation et la Découverte de la Perspective
Après avoir commencé ses études à l’Académie des beaux-arts de Lisbonne, Maria Helena Vieira da Silva quitte son pays natal en 1928, à l'âge de vingt ans, pour Paris. Cette année marque un tournant décisif. Elle s’inscrit à l’atelier d’Antoine Bourdelle de l’Académie de la Grande Chaumière, où elle fait la connaissance du peintre hongrois Árpad Szenes (1897-1985), son futur compagnon et époux. Elle se forme également auprès des peintres Dufresne, Waroquier, Friesz et Léger, ainsi que du graveur Stanley W. Hayter.
C'est lors d'un voyage d’étude en Italie, où elle découvre la peinture de la pré-Renaissance, qu'elle remet en question le concept de perspective. Cette expérience, combinée à son installation à Paris, l'aide à construire son style unique. Bien qu’elle ait pratiqué la sculpture, elle se consacre, dès 1929, essentiellement à la peinture, très vite empreinte d’un style abstrait et géométrique.
Un tableau la frappe en particulier : Les Joueurs de cartes de Cézanne, dont elle apprécie l’aspect social mais aussi la forme. Elle expliquera : « Ces petits bonshommes sont dans ma tête à jouer aux cartes, toute ma vie. Ce tableau est important pour moi. Je ne peux pas en dire plus, c’est un mystère. Du point de vue plastique, il m’a apporté la construction, le dessin, la couleur, l’austérité, bref ce que j’aime ». On peut aisément voir une parenté entre les petites cartes tenues dans les mains des joueurs et les petits « carreaux » qui essaiment ses propres œuvres par la suite.
L'Émergence d'un Style Architecturé et Labyrinthique
À partir des années 1930, l’artiste développe peu à peu une peinture architecturée et quasi abstraite, inspirée de l’atmosphère des villes qu’elle visite, des bibliothèques ou des théâtres qui la fascinent. Elle réinvente des espaces aux perspectives impossibles, marquées par des labyrinthes de damiers rappelant tout à la fois les azulejos de Lisbonne et des échiquiers. Ces damiers déformés, ou toiles d'araignées, prennent la forme d'une métaphore dans ses créations. L'architecture particulière de Lisbonne avec ses maisons enchevêtrées et leurs multiples étages a profondément inspiré et influencé son œuvre.
Maria Helena Vieira da Silva ne peint pas seulement des lieux, mais aussi des scènes ou des allégories. Ses thèmes les plus fréquents sont des bibliothèques ou des paysages urbains. Cette représentation en « damage » intervient de façon quasi systématique dans ses œuvres et fait naître une ambiguïté poétique qui rend l’identification des scènes représentées peu évidente, comme en témoignent La bibliothèque (1966), Les indes noires (1974) ou La Gare Saint-Lazare (1949).
L’esthétique des cubes et des perspectives perturbées unifie la perception de ses toiles et acquiert toute son expressivité grâce au jeu qu’elle effectue avec les règles de l’optique, les lignes obliques, horizontales, verticales. Deux événements en particulier l’aident à construire ce style : son voyage d’étude en Italie, où elle découvre, à travers la peinture de la pré-Renaissance, la relativité du concept de perspective, et sa venue à Paris en 1928.
Exil et Retour : Une Renommée Internationale
En 1933, son amie et galeriste Jeanne Bucher lui consacre sa première exposition personnelle. Maria Helena Vieira da Silva retourne alors fréquemment au Portugal, malgré la dictature instaurée depuis peu. En 1939, elle est contrainte de s’y réfugier avec Szenes, d’origine juive. En se mariant, Vieira da Silva a perdu sa nationalité portugaise et le couple se voit interdit de séjourner à Lisbonne. Tous deux s’exilent alors au Brésil, où ils demeurent jusqu’en 1947, l’artiste peignant ses souvenirs de Lisbonne et Paris. Cette période d'exil est marquée par des œuvres aux titres évocateurs de l'insécurité et de la violence, telles que Le Désastre ou la Guerre (1942), L’Incendie ou le Feu (1944), et La Bataille des couteaux (1948).

De retour à Paris sept ans plus tard, Vieira da Silva s’impose comme l’une des figures majeures de l’abstraction d’après-guerre, déployant dans des compositions en grille sa peinture complexe d’inspiration architecturale. Elle peint lentement, par fines couches transparentes sur la toile, sans effets de matière, créant des paysages comme des trames colorées. Elle expose chez Jeanne Bucher puis Pierre Loeb dès 1949.
Bientôt, elle connaît un grand succès national et international, de l’Europe aux Amériques. Vivant entre la France et le Portugal, elle est naturalisée française en 1956. Sa période prolifique lui vaut une renommée internationale, l'artiste exposant individuellement en France et à l’étranger, vendant régulièrement ses œuvres et collaborant avec des écrivains et poètes de renom comme René Char et Arthur Adamov.
Proche des écrivains et poètes, elle illustre de nombreux livres de dessins ou estampes, un fait assez rare pour être souligné. Malgré le couple puissant qu’elle formait avec son mari, Maria Helena Vieira da Silva demeure plus connue que son conjoint. Elle n’a jamais été la « femme de ». Et parmi les nombreuses femmes qui ont participé à l’histoire de l’art moderne portugais, elle reste sans doute la plus célèbre.
Une Exploration de la Perception et des Influences
Les œuvres de Maria Helena Vieira da Silva, malgré les apparences, ne sont jamais totalement abstraites. Leurs titres nous donnent des indices : La Grande chambre bleue (1951) figure un intérieur couvert de mosaïque, et Le Carnaval de Rio (1944) des personnages festifs costumés en Arlequins, dont les silhouettes se devinent tels des caméléons dans un océan de petits losanges et triangles colorés. Tandis que Sylvestre (1953), qui passerait aisément pour un exemple d’abstraction, serait l’évocation d’une forêt dans la neige.
Son œuvre mêle différents styles et influences, tels que la géométrie décorative des carreaux hispano-arabes, les nappes à carreaux des tableaux de Pierre Bonnard ou l’abstraction du Cubisme et du Futurisme. La ville règne en maître sur la vie et l'œuvre de Maria Helena Vieira da Silva : Lisbonne, berceau de son existence, où, enfant solitaire, elle développe le goût de l'observation et de la contemplation ; Paris, capitale adoptée et demeure à partir de 1928, où elle rencontre la galeriste Jeanne Bucher, championne de son œuvre, et le peintre hongrois Árpád Szenes, son compagnon de vie ; Rio de Janeiro, ville d'exil où ils s'échappent tous deux en 1940, pour ne revenir à Paris que sept ans plus tard. Dans ses tableaux, cette topographie est augmentée de villes transitoires et imaginaires. Les lieux et objets de son enfance peuplent un monde intérieur qu'elle anime dans son art pictural : bibliothèques et théâtres, partitions musicales et parties d'échecs, ruelles pavées d'azulejos et ferronneries ornementales de l'architecture parisienne. Que ses tableaux commencent comme une nature morte, une pièce vide ou une métropole animée, la toile prend des qualités labyrinthiques : un réseau en forme de toile d'araignée, un damier déformé, où l'œil erre, se perd, s'éteint ou s'illumine. Ce réseau, qui peut être compris comme une métaphore de la réflexion, est fondamentalement une exploration de la perception.

L'artiste se frotte ici aux peintres de la Renaissance, qui ont érigé des cathédrales de perspective, et aux cubistes, qui se sont attaqués aux mêmes questions. Il est cependant difficile de mentionner les labyrinthes sans évoquer Jorge Luis Borges et Franz Kafka. Ses « labyrinthes » évoquent les mêmes sentiments de peur et de perte, ou d'illumination et de rêves. Ce maillage de peinture peut aussi être vu comme des images de filets, de cages - non sans rappeler Alberto Giacometti ; évidemment, ayant été créés pendant ses années d'exil au Brésil, ils parlent avant tout de folie, de violence et d'oppression. Après la mort d'Á. Szenes, tous les sujets s'effacent. L'artiste laisse la lumière faire irruption dans son œuvre, le blanc occupant une place prépondérante, étirant ainsi l'espace vers quelque chose d'immatériel, comme dans Vers la Lumière (1991).
Une Carrière Jalonnée de Reconnaissances
Maria Helena Vieira da Silva a reçu de nombreux prix, dont le Grand Prix National des Arts du gouvernement Français en 1966, faisant d'elle la première femme à recevoir cette distinction. Elle est ensuite nommée Chevalière de la Légion d’Honneur en 1979 et Commandeure de l’ordre des Arts et des Lettres en 1960. Au Portugal, elle reçoit la Grand-croix de l’ordre de la Liberté, la Grand-croix de l’ordre de Sant’lago de l’Épée et la Médaille de la ville de Lisbonne.
Ses œuvres ont été exposées dans le monde entier et se trouvent aujourd’hui dans les collections du Guggenheim Museum de New York, du Centre Pompidou à Paris, et de la Tate Moderne à Londres. Deux ans après la naissance de la Fondation Árpád Szenes - Vieira da Silva à Lisbonne et l’inauguration d’un musée qui abrite les œuvres des deux artistes, Vieira da Silva décède à Paris en 1992.
Marché de l'Art et Estimation des Œuvres
En 2023, Maria Helena Vieira da Silva occupe la 512e place dans le classement mondial des artistes. Ses œuvres sont vivement recherchées en France, au Royaume-Uni et au Portugal, notamment dans la catégorie peinture, qui atteint 82% des intérêts de vente.

Pour estimer une œuvre de Maria Helena Vieira da Silva, il est important de s'appuyer sur les précédentes enchères qui offrent un avant-goût du prix éventuel de l'œuvre. Le prix varie selon la technique, les matériaux et la période. Actuellement, les peintures de Maria Helena Vieira da Silva sont estimées entre 3 500 et 1 902 347 euros, cette somme étant attribuée à l’huile sur toile Incendie I (1944) vendue à Londres. Récemment, sa peinture à l’huile Sans titre a été vendue 110 000 euros chez Sotheby’s. En moyenne, une peinture de Maria Helena Vieira da Silva est estimée à 119 872 euros.
Dans la catégorie des dessins et aquarelles, les prix se situent entre 560 euros et 35 070 euros. Ce prix est atteint par la vente de son aquarelle Composition aux damiers bleus (1944), vendue en France. En mai 2024, son œuvre Façades (1949) est vendue au prix de 15 000 euros. Une aquarelle signée Maria Helena Vieira da Silva est estimée en moyenne à 26 017 euros.
Généralement, une estampe de l’artiste est estimée à 937 euros. Les prix se situent entre 90 et 11 407 euros. Cette somme est atteinte par l’estampe Grottes (1971) vendue en Suisse. Dernièrement, son estampe Manesse s’est vendue à 1 150 euros au Portugal.
L'artiste a également réalisé des céramiques plus figuratives, reprenant comme sujet les animaux et l’Homme, estimées entre 2 500 et 15 000 euros. Elle réalise aussi des tapisseries sur le thème du labyrinthe, représenté à de nombreuses reprises dans ses productions artistiques. Ses estampes sont composées d’eau-forte, de lithographies, sérigraphies, de gravures et d’aquatintes.
JT - 2M -Exposition Maria Helena Vieira da Silva et Arpad Szenes.Une histoire d’amour et de peinture
Comme beaucoup d’artistes, Maria Helena Vieira da Silva ne signait pas la totalité de ses œuvres. Cependant, un examen attentif et l'expertise de professionnels peuvent aider à authentifier et évaluer ses créations.
