La Beauce, vaste ensemble naturel et agricole, est aujourd'hui le théâtre de défis complexes liés à la gestion de la flore. Entre la nécessité de préserver la biodiversité face aux espèces exotiques envahissantes et les contraintes économiques pesant sur les céréaliers, la question des « mauvaises herbes » - ou adventices - dépasse le simple cadre de l'agriculture pour toucher à la santé publique et à l'équilibre des écosystèmes.
La menace des plantes exotiques envahissantes et toxiques
La prolifération de certaines espèces non indigènes représente un risque majeur pour la santé humaine et l'intégrité environnementale. La berce du Caucase (Heracleum mantegazzianum) est une plante exotique envahissante et toxique. Elle présente un risque pour la santé et pour l’environnement. Chez l’humain, le contact avec la sève de la berce du Caucase, combiné avec l’exposition à la lumière (rayons ultraviolets naturels ou artificiels), cause des lésions à la peau. Ces lésions sont semblables à des brûlures.
La berce du Caucase a fait son apparition au Québec en 1990. Il est important de savoir identifier la berce du Caucase afin d’éviter le plus possible les contacts avec cette plante. La tige est très robuste et creuse; elle mesure de 4 à 10 cm de diamètre; elle est recouverte de poils blancs rudes, éparpillés sur toute la tige mais surtout présents à la base de la tige des feuilles; elle présente de nombreuses taches de couleur rouge framboise à violet, étendues et bien définies.

Les feuilles se divisent en de 1 à 3 feuilles plus petites, profondément découpées et pointues. L’envers des feuilles est lisse ou légèrement écailleux. Il est important de ne pas confondre la berce du Caucase avec la berce laineuse. La berce laineuse, aussi appelée grande berce, ressemble beaucoup à la berce du Caucase. Cependant, la berce laineuse n’est pas envahissante. Elle ne pose pas de risque pour l’environnement. La berce laineuse est une plante indigène du Québec, c’est-à-dire que la plante est originaire du Québec. La berce laineuse ne dépasse pas 3 mètres de hauteur et chaque ombelle mesure de 15 à 20 cm de diamètre. Sa tige est entièrement recouverte de poils blancs, souples et d’aspect feutré.
Protocoles de lutte et précautions sanitaires
La sève de la berce du Caucase contient des substances toxiques qui sont activées par les rayons du soleil et aussi par les rayons UV artificiels. L’exposition à la lumière cause une inflammation de la peau qui est entrée en contact avec la sève. Si vous devez manipuler la berce du Caucase, protégez-vous adéquatement : couvrez toutes les parties de votre corps avec des vêtements non-absorbants (matériaux synthétiques et imperméables) : pantalon, chandail à manches longues, gants en caoutchouc recouvrant le poignet et l’avant-bras. Portez une attention particulière aux extrémités de vos vêtements : protégez bien vos poignets, vos chevilles et votre cou. Protégez-vous les yeux et le visage avec une visière.
Pour les plantes poussant de façon isolée ou recouvrant une petite surface, vous pouvez couper la racine des jeunes plantes avec une pelle ronde bien affutée. Commencez dès le début du printemps et répétez l’action toutes les 2 semaines, afin d’épuiser les plantes. Utilisez un appareil qui tourne et qui mélange la terre, comme un rotoculteur, pour éliminer les petits plants en forte densité. Vous pouvez recouvrir le secteur avec une toile géotextile après avoir éliminé les plantes lorsque la colonie n’est pas trop importante afin de limiter les repousses.
Pour les plantes adultes ou recouvrant de grandes surfaces : faites une coupe à environ 15 cm du sol, à répéter au moins de 2 à 3 fois au cours du printemps. Coupez la racine à une profondeur d’environ 20 cm sous la surface du sol. Travaillez le sol, par exemple en le labourant à une profondeur d’environ 24 cm. Faîtes sécher les plants coupés et les résidus de plantes en les plaçant dans des sacs en plastiques exposés au soleil pendant au moins une semaine. Ne compostez aucune partie de la plante.
Attention à la berce du Caucase !
Autres espèces envahissantes : Renouée, Phragmite et Herbes allergisantes
La berce du Caucase n'est pas la seule menace. La renouée du Japon (Polygonum cuspidatum) est une plante originaire d’Asie. Le système racinaire de cette plante peut s’enfoncer à 2 mètres dans le sol et s’étendre à plusieurs mètres de celle-ci. Un simple petit fragment de tige permet à un nouveau plan de pousser. Pour un peuplement bien établi, il faut affaiblir la plante par la coupe des tiges 2 à 3 fois de juin à août.
Le phragmite exotique (Phragmites australis) est une graminée vivace envahissante provenant d’Eurasie qui cause de graves dommages aux terres humides côtières et aux plages de l’Amérique du Nord. Il se multiplie à l’aide de rhizomes et de stolons. Si la plante est présente en grand nombre, il faut l’affaiblir par coupe répétée aux 2 à 3 semaines pendant l’été. Il est aussi possible de déposer une toile de plastique noir sur le sol une fois les tiges coupées pour les priver de soleil.
Par ailleurs, l’herbe à la puce (Toxicodendron radicans) est une plante vivace indigène en Amérique du Nord, tandis que l’herbe à poux est une mauvaise herbe très répandue. À la mi-juillet, l’herbe à poux commence à fleurir et produit du pollen. Le pollen voyage dans l’air sous la forme d’une fine poussière et provoque des réactions allergiques chez les personnes qui y sont sensibles.
La gestion des adventices dans l'agriculture céréalière
Dans la Beauce, les agriculteurs alternent habituellement trois cultures : blé, orge d'hiver et colza. Cependant, certains producteurs cherchent à diversifier leurs assolements pour favoriser la durabilité du système céréalier et limiter la dépendance aux cultures qui posent problème. Les assolements classiques ont tendance à favoriser l’émergence de maladies et la croissance des mauvaises herbes, qui font à terme baisser les rendements.
Une des solutions pour faire diminuer la pression est d’introduire des cultures de printemps. Le moteur, c'est surtout l'impact économique. La clé, c'est de trouver de nouveaux débouchés avant de semer. On voit se développer dans le sud du département des cultures pérennes comme le lavandin ou le miscanthus.
Le débat sur les herbicides et le glyphosate
La question du désherbage chimique reste centrale et controversée. Personne ne veut de résidus de glyphosate dans son assiette. Mais les agriculteurs ne veulent pas s'en passer : interdire le glyphosate les obligerait à le remplacer par d'autres herbicides, à consommer plus de carburant pour labourer, à voir leurs champs envahis de mauvaises herbes et leurs rendements s'effondrer. Sans compter qu'ils ne sont pas vraiment convaincus que le glyphosate soit dangereux pour la santé.
Les céréaliers conventionnels sont divisés quant à l’usage de l’herbicide, un produit sans équivalent, efficace et bon marché mais nocif. Certains, comme Yves Chantereau, participent au réseau national Dephy pour réduire l'utilisation des pesticides : « On n’arrive plus à désherber les adventices : elles poussent plus vite à cause des engrais et sont devenues plus résistantes du fait des herbicides. Il n’y a que le glyphosate qui permet de s’en sortir. »
À l'opposé, Olivier Chaloche, céréalier dans la Beauce, dirige une exploitation intégralement menée en agriculture biologique. Il n’utilise pas une goutte de glyphosate, ni aucun autre pesticide chimique. Il a mis en place une rotation des cultures, tous les 8 ou 9 ans, incluant divers types de céréales, légumineuses et oléagineux. Il se targue d’atteindre 80 % des rendements de l’agriculture conventionnelle, prônant une « prévention de la maladie » plutôt qu'une intervention curative systématique.

Le glyphosate, principe actif du Roundup et de 750 produits commercialisés, est le pesticide le plus utilisé dans le monde. La molécule est classée « cancérogène probable » par l’Organisation mondiale de la santé. Le gouvernement français a exprimé sa volonté de voter à Bruxelles contre le renouvellement de l’autorisation de la substance et souhaite s’engager dans un plan de sortie compte tenu des alternatives disponibles. Pour les agriculteurs comme Damien Greffin, cette transition est complexe : « Le glyphosate, c’est une assurance si on n’arrive plus à maîtriser la situation. » La gestion de la flore indésirable dans la Beauce illustre ainsi la tension permanente entre impératifs de production, santé publique et préservation des écosystèmes.