Le cinéma français contemporain trouve en Kheiron un auteur singulier, capable de naviguer entre les genres avec une agilité déconcertante. Avec son deuxième long-métrage, Mauvaises herbes, le réalisateur et acteur propose une œuvre qui, sous couvert d'une comédie sociale, explore les mécanismes profonds de l'éducation et la capacité de résilience inhérente à chaque être humain. Cette histoire d’une fraîcheur et d’une spontanéité incroyable est doublée d’une réflexion sur la seconde chance, portée par un casting d'une justesse rare.

La genèse d'un récit autobiographique et sensible
Mauvaises herbes est le deuxième long métrage de Kheiron après Nous trois ou rien (2015). Pour ce nouveau film, le metteur en scène a voulu parler d'un thème qui le touche particulièrement : l’éducation. Si dans son premier long métrage, tout ce qui était raconté était vrai, dans Mauvaises herbes, Kheiron a laissé libre cours à son imagination. Le cinéaste confie : « Je suis surtout parti d'une matière que je connais. » Kheiron a réellement été éducateur il y a quelques années, il a aidé des adolescents à se construire, des adolescents difficiles qui ont peu à peu été exclus du collège et donc de la société.
Waël est un jeune adulte un peu perdu dans sa vie ; il a du mal avec les femmes, n’a pas de vraie famille mis à part sa mère adoptive et ne trouve pas de travail. Bref, ce n’est pas un exemple de réussite. Pour aider les jeunes, il s’appuie sur ses expériences de vie, notamment durant la guerre en Iran qu’il a connue étant enfant et où il a tout perdu : sa famille, sa maison, etc. C’est là-bas qu’il sera recueilli par Monique, qui est sœur dans un institut catholique. De cette rencontre explosive entre « mauvaises herbes » va naître un véritable miracle.
Une structure narrative en miroir
Kheiron a voulu totalement perturber le spectateur. C'est pour cette raison qu'il n'y a aucun repère visuel ni sonore entre les deux temporalités du long métrage. Le réalisateur raconte : « Si on projetait séparément un extrait des scènes du passé et un autre des scènes du présent, on pourrait croire qu'on est face à deux films différents. » Solidement ancrée entre deux temporalités bien distinctes mais totalement complémentaires, démarre alors une tendre histoire pimentée d’un bel élan de solidarité.
D’incessants flash-back nous éclairent sur le passé douloureux de ce jeune Waël (Kheiron), arnaqueur au grand cœur, et sur les liens qui l’unissent indéfectiblement à celle qui lui sert de bonne fée (Catherine Deneuve) pendant que la découverte d’un monde peu enclin à s’apitoyer sur le sort de ceux qui restent au bord de la route pousse ce personnage bien plus pétri d’humanité qu’il n’en a l’air à mettre son expérience personnelle au service de ceux qui ont eu moins de chance que lui.
LCDC - Mauvaises Herbes
Le duo Deneuve-Dussollier : un contrepoint magistral
Reste l’immense plaisir de retrouver ce couple inattendu formé d’un Dussollier au mieux de sa forme et d’une Deneuve qui semble avoir décidé de troquer définitivement ses tenues de grande bourgeoise pour endosser, avec une joie non feinte, les oripeaux colorés de la classe laborieuse. Un duo de comédiens confirmés qui ne répugne pas à s’afficher aux côtés de l’excellent Alban Lenoir, l’une des valeurs montantes du cinéma et des rappeurs Médine et Fianso.
Catherine Deneuve est éblouissante de talent, sans apprêt, attachante en ange gardien entêté dont on comprendra peu à peu les liens forts qui l’attachent à Waël. André Dussollier, tout aussi éblouissant, incarne Victor, un idéaliste solaire, aussi candide que plein de ressources. Monique (Deneuve) est vraiment convaincue de l’influence que nous avons sur les autres. Ce n’est pas une question d’argent, c’est une question de mentalité. Victor Hugo, le jardinier bien connu, disait qu’il n’y avait pas de mauvaises herbes ni de mauvais hommes, juste de mauvais cultivateurs.
Éducation et transmission : au-delà des clichés
Plutôt que de stigmatiser la violence des cités, le film préfère souligner la vitalité de ses personnages et leur énergie à aller de l’avant, faisant de cette histoire un hymne à la vie et à l’espoir. Les six adolescents qui font face à Waël ne sont pas en reste avec leur part de malice, leurs singularités et des répliques qui font mouche. Waël se retrouve peu à peu responsable d’un groupe de six adolescents expulsés pour absentéisme, insolence ou encore port d’arme.
Il ne faut jamais se fier aux apparences. Ce n’est pas forcément une preuve d’irrespect que d’avoir l’air décontracté avec le sourire, les mains dans les poches et les pieds sur le bureau. Certains pensent que c’est facile. L’histoire est touchante, le film est plus que crédible. Il s’appuie sur des dialogues intelligemment ciselés et jamais moralisateurs. La narration fait la part belle à cette jeunesse attachante et douée mais en rupture de repères qui découvre les vertus de la solidarité et de la rédemption.

Un regard sur l'humain universel
Le film réussit le pari de ne pas tomber dans le pathos. Il oscille entre drame et comédie, et ce casting joyeux et métissé se met au service d’un film positif pour rendre hommage au message du bien vivre-ensemble cher à son auteur. Il n’y a pas de case, pas de code, il n'y a pas de gentils d’un côté et de méchants de l’autre. Non ! Il y a des mauvaises personnes, des criminels dans toutes les religions et quel que soit le côté de la méditerranée où on se trouve.
Il n’y a pas un pays « en voie de développement » au Moyen-Orient et un pays « civilisé » en Occident. Non, il y a des civils et des civilités d’un monde manipulé par les puissants et les jugements de valeur. Cette expérience coûtera à Waël quelques contusions. Sa bravoure lui vaut de pouvoir se regarder dans la glace. Comme quoi, rien n’est perdu. Il ne faut jamais désespérer de la providence. Et dans l’ensemble, les gens réussissent à ne pas basculer du côté obscur. Waël en est la preuve vivante.
L'engagement artistique et la portée du message
Le film aborde les difficultés d’ados de banlieue en situation d’échec pour diverses raisons plus ou moins graves et détourne la « mauvaise graine » en « Mauvaises herbes ». Pas idiot, parce que quoi de plus beau qu’un champ de coquelicots, qu’une prairie de pissenlits et de boutons d’or qui cohabitent. Avec ce sujet, il n’y a, pour autant, pas de clichés : si les gentils chrétiens vont tuer les sales arabes, c’est tout le contraire que renvoie le film plein d’humanité.
Kheiron, en plaçant son film sous l’égide de cette citation de Victor Hugo tirée des Contemplations, donne le ton d’un long-métrage humaniste sur l’éducation, qu’il tire en humoriste vers la comédie. La bravoure de Waël, son refus de rentrer dans une magouille de faux billets, son dévouement envers ces jeunes, tout cela souligne une vérité fondamentale : quand on aide les autres, on rend service à tout le monde. C’est parce qu’un mec qui s’appelait Jésus lui sert d’exemple que Monique ne baisse jamais les bras. Tout en vaut toujours la peine. Regarde les signes qu’Il t’envoie.
Le monde n’est pas une partie de plaisir. Forcément, Waël est le seul survivant de son village et quand il a sollicité l’aide des autres, personne ne l’a aidé. Dans ces conditions, c’est facile de se faire passer pour un aveugle et piquer les portefeuilles des autres. Mais comme il le prouve, il est celui qui part de très loin. Victime des préjugés et du racisme, en proie aux doutes, il est soumis à la tentation. Ces enfants peuvent s’inspirer de lui car il met cette philosophie en pratique. Il encaisse les coups en grimaçant, ce qui lui permet de retrouver le sourire plus tard. Il fait plus que payer sa dette envers Monique en aidant ces six adolescents à s’en sortir. C’est beaucoup.