La Corse, terre de traditions ancestrales et de pastoralisme, cultive un lien indéfectible entre ses éleveurs, leurs troupeaux et la transformation fromagère. Au cœur de cette économie rurale, la gestion du cycle de vie des brebis - de la période de tonte à la mise à l’herbe printanière - constitue un pilier fondamental de la filière laitière insulaire. Ce processus, bien que complexe, est essentiel pour préserver la santé des animaux, garantir la qualité du lait et perpétuer un savoir-faire transmis de génération en génération, comme en témoigne la vitalité des élevages dans la plaine d’Aregnu.

La Tundera : Une Célébration de la Solidarité Pastorale
En Haute-Corse, dans la plaine d’Aregnu, terre d’agriculture et d’élevage, les traditions ancestrales se perpétuent et se transmettent de générations en générations. C’est le cas pour la traditionnelle tundera. Ce dimanche, la tonte des brebis aux ciseaux s’est déroulée dans la petite bergerie de Michel Castellani. Chez les bergers de la plaine d’Aregnu, mais aussi d’ailleurs, le mot solidarité n’est pas vain. Ce dimanche encore, on a pu le constater avec la traditionnelle tundera.
Autour de Michel Castellani, bientôt 80 ans, doyen des bergers, ils étaient là aux premières heures de la journée pour tondre les brebis. Parmi eux, Joseph Colombani, président régional de la Chambre d’Agriculture n’a pas hésité à effectuer le déplacement pour participer et être auprès de cette grande famille d’éleveurs de brebis. On retrouvait également Jean-Daris Luciani du Niolu, Pascal Muglioni de Ponte-Leccia, Jean-François Samarcelli de Lama, Volpei de Pigna, Ange-Joseph Orsini, Orso, José Castellani, jeune berger qui effectuait sa première tonte.
À 7h30, chacun trouvait sa place, et, selon un rituel bien établi, la tonte pouvait débuter : on attrape la brebis, avant de la retourner pour lui ficeler les pattes et la placer devant le berger. Le ciseau bien affuté glisse délicatement entre l’épais manteau de laine et la peau. Quelques minutes plus tard, la brebis peut reprendre sa place dans l’enclos. « On a l’impression qu’elles se cachent pour éviter la tonte, mais ce n'est pas le cas car, avec les premières chaleurs, elles sont soulagées lorsqu’elles perdent leur épais manteau » commente Jacques Castellani.
Une heure plus tard, alors que la cadence est infernale, Jacques invite les bergers à faire une pause, histoire de casser la croûte. Pane, salciccia, anchjuva, casgiu, vinu… Quelques amis viennent se mêler aux bergers. « A tundera doit être avant tout une grande fête, un moment de partage et de convivialité. Je suis à la fois heureux et fier d’avoir autant de monde autour de moi » lâche, non sans émotion, Michel Castellani. La tonte peut ensuite reprendre. Il ne faudra pas plus d’une heure aux « coiffeurs » du jour pour tondre le restant des brebis. Un seau d’eau dans une main et une touffe de laine dans l’autre, Jean-François Samarcelli procède à la bénédiction des brebis, suivie d’une prière.
L'Importance Stratégique de la Tonte pour le Bien-être Animal
La tonte est une pratique indispensable dans tout élevage ovin, qu’il soit orienté viande ou laine. Au-delà des considérations esthétiques ou productives, elle constitue un levier important pour assurer la santé, le confort et la performance de vos animaux.
Soulagement thermique et prévention parasitaire
L'un des objectifs principaux est de soulager les moutons de la chaleur en période estivale : la laine est un excellent isolant thermique. En hiver, elle protège le mouton du froid, de l’humidité et du vent. Mais à l’inverse, en été, une toison trop épaisse devient un facteur de stress thermique. Un mouton non tondu peut rapidement souffrir d’hyperthermie, surtout en cas de fortes chaleurs ou d’humidité élevée. Une toison dense augmente significativement la température corporelle de l’animal.
Par ailleurs, la tonte permet de limiter la prolifération de parasites externes. Les fibres de laine, si elles ne sont pas tondues régulièrement, deviennent un environnement propice à la prolifération de parasites comme les poux, les tiques ou les mouches, notamment les myiases.

Suivi sanitaire et gestion pondérale
Tondre un mouton, c’est aussi l’occasion de l’examiner sous tous les angles. Une toison dense masque parfois une maigreur, des abcès, des déformations ou des blessures. De plus, suivre la courbe de poids des animaux devient plus précis : la toison pouvant représenter plusieurs kilos, son maintien peut fausser l’évaluation visuelle de l’évolution pondérale. Après tonte, l’éleveur a une vision plus précise de la masse musculaire et du dépôt adipeux. Enfin, un animal propre, tondu, sans surcharge thermique ni parasites externes est un animal plus serein. Il se déplace mieux, s’alimente mieux, et interagit plus facilement avec ses congénères.
Logistique et Équipements : De la Bergerie aux Remorques de Tonte
La tonte se pratique traditionnellement dans la bergerie sur la litière recouverte d’une bâche ou un endroit nettoyé afin de récolter une toison propre sans paille. Pour assurer l’efficacité de l’installation des postes de tonte démontables, il est préférable d’égaliser le sol et éviter les trous dans la litière. Un éclairage suffisant est important. Une installation électrique avec un disjoncteur de différentiel est également requis pour éviter les électrocutions, provoquées par l’humidité ambiante et la condensation sur les moteurs électriques.
Certains éleveurs sont équipés d’un espace fixe dédié à la tonte, appelé « salle de tonte ». Elles sont généralement construites en bois avec des postes de tonte et cases d’attrapage sur une plateforme élevée à un mètre de hauteur afin que les brebis tondues évacuent par toboggans par en dessous. Les remorques de tonte sont en quelque sorte des salles de tonte à roulettes tractées et amenées par certaines équipes de tonte. Il faut pour cela que l’éleveur puisse accueillir celle-ci dans sa bergerie si l’espace est suffisamment grand. En extérieur, cela reste plus facile.
Tonte d'un mouton
Transition Alimentaire et Mise à l'Herbe
Avec l’arrivée du printemps, la mise à l’herbe représente une étape cruciale dans le cycle d’élevage ovin. Cette transition, bien que naturelle, nécessite une préparation méticuleuse pour garantir le bien-être des moutons et optimiser leur santé. L’herbe de printemps est riche en eau, en sucres solubles et en azote, mais pauvre en fibres et en minéraux essentiels comme le magnésium et le sodium. Une transition alimentaire progressive est donc indispensable pour éviter les troubles digestifs et métaboliques.
La Filière Laitière Corse : Un Produit d'Exception
La filière laitière Corse repose sur la production des petits ruminants, ovins et caprins essentiellement de race Corse. Ces élevages sont présents sur l'ensemble du territoire insulaire avec un mode d'élevage extensif pour lequel le pastoralisme joue un rôle primordial. Nos surfaces pastorales bénéficient d'une diversité floristique importante valorisable pour l'alimentation des cheptels en races locales et permettant à nos éleveurs et transformateurs d'obtenir un lait unique et de qualité.
La Tomme de brebis Corse : Un Joyau Gastronomique
La Tomme de brebis Corse est un fromage produit à partir du lait pasteurisé de l'animal et faisant partie des fromages à pâte pressée non cuite. Avec une croûte de couleur grise, la Tomme de brebis Corse dispose d'une pâte blanche voire légèrement jaune selon si elle est affinée plus longtemps ou non. Produit laitier typique de cette région, les amateurs de fromages chercheront peut-être à le déguster lorsqu'il aura une texture un peu plus sèche.
Par sa croûte et son affinage, seuls les vins blancs seront à la hauteur de la tâche avec la Tomme de brebis Corse. Alors un Pic Saint Loup en blanc du Clos Marie qui est un des meilleurs domaines de cette région avec la cuvée Manon ou Métairie du Clos Blanc vous aurez sur votre table un pur joyau à la hauteur de ce fromage.

Spécificités des Races Locales et Valorisation
La toison de laine des brebis Corses est composée de longs poils raides sur lesquels l’eau de pluie glisse. Ils permettent également de passer dans le maquis sans être blessé par les buissons d’épineux. La tonte a lieu au mois de mai, la laine Corse est très jareuse ce qui la rend piquante, elle est utilisée surtout feutrée ou tissée. On trouve des animaux aux toisons noires, rousses ou blanches et grises.
À l'inverse, les chèvres Corses ont un poil long et une robe unie ou avec une grande diversité de couleurs. Elles ne sont plus tondues mais auparavant, leurs poils étaient utilisés pour tisser des manteaux et tresser des cordes. Leurs longs poils, à l’instar des brebis, les protègent dans le maquis.
Accompagnement Technique et Professionnalisation
L’interprofession laitière ovine et caprine de Corse (ILOCC) propose des conseils adaptés aux projets des éleveurs et des prestations au service de la performance technique et économique de leur exploitation. Le guide du berger, outil diffusé par l’ILOCC, est destiné aux éleveurs ovins pour les accompagner dans leurs démarches d’amélioration et dans leurs pratiques. Il est composé de fiches synthétiques répondant aux exigences réglementaires et à la conditionnalité de la Politique Agricole Commune (PAC).
Le métier de tondeur, bien que physique et éprouvant, reste un maillon indispensable de la chaîne. Comme le souligne Robert Reinbold, tondeur de père en fils, c'est un travail « pourtant noble ». La professionnalisation des équipes de tonte permet de garantir une rapidité et une précision nécessaires au bien-être des ovins, limitant le stress lié à cette manipulation. Si la laine est aujourd'hui parfois dévalorisée, des initiatives comme la coopérative MOS-Laine cherchent à revaloriser cette fibre naturelle, ouvrant des perspectives pour l'avenir de la filière ovine.