Migration Saisonière et Agriculture au Mali : Enjeux, Réponses Locales et Perspectives

Carte du Mali avec les régions de Kayes et Koulikoro

La migration, qu'elle soit saisonnière ou de plus longue durée, est un phénomène profondément ancré dans l'histoire et la culture de nombreuses communautés en Afrique de l'Ouest, et particulièrement au Mali. L'agriculture, pilier de l'économie malienne, se trouve au cœur de ces dynamiques migratoires, à la fois comme moteur de départ et comme potentiel levier de fixation des populations rurales. Les mouvements de populations rurales vont en s'accélérant en Afrique de l'Ouest, et les responsables des pays d'origine et d'accueil des migrants tentent d'imaginer des solutions pour les restreindre ou les endiguer. Il est donc intéressant d'examiner les manifestations de ce phénomène dans les zones de départ et de s'interroger sur l'existence d'un avenir pour les jeunes agriculteurs au niveau de leur village et de leur terroir.

Les Racines Historiques et Socio-Économiques de la Migration au Mali

Le fait migratoire fait partie, depuis des siècles, de la tradition Soninké, un groupe ethnique important au Mali. Cependant, au-delà de cette spécificité, des facteurs économiques, sociaux et environnementaux ont façonné et continuent de façonner les trajectoires migratoires des populations maliennes.

Les conséquences fatales de la migration pour l’Afrique selon Carl von Waldstein

Les facteurs culturels et démographiques : un système patriarcal et la pression foncière

L'organisation sociale qui prévaut jusqu'à aujourd'hui dans de nombreux villages maliens, notamment Bambara, structure les concessions ("dou") en unités gérées de manière exclusive par le chef de famille (doutigui). Toutes les personnes d'un dou, y compris les femmes et les enfants devenus adultes et mariés, sont sous l'entière tutelle du "vieux". Ces personnes n'ont aucune indépendance économique et doivent nécessairement passer par le chef de famille pour la moindre acquisition de biens. Cette situation crée aujourd'hui chez les jeunes un légitime sentiment de frustration.

La croissance démographique accentue cette pression en faisant que la plupart des concessions disposent à présent d'un nombre de jeunes adultes largement supérieur aux besoins nécessités par les travaux de l'exploitation familiale. Certains sont donc appelés à rester et d'autres à partir. Le chef de famille intervient lui-même dans la désignation de ceux qu'il souhaite garder au village pour les travaux agricoles et de ceux qu'il souhaite voir partir. Il y a ainsi une conjonction d'intérêts entre les jeunes et les vieux en faveur de la migration : pour les jeunes partants, la sortie du village est l'occasion de s'affranchir de la tutelle patriarcale sans créer de conflit familial, et pour les chefs de famille, la répartition des enfants en deux groupes leur permet d'assurer la pérennité de leur exploitation avec ceux qui restent et d'espérer de ceux qui partent de conséquentes retombées financières. La réussite de migrants Soninké et l’apparition dans leurs villages de motos et autres biens personnels acquis avec l’argent de la migration est, pour les jeunes du village, un encouragement au départ.

Les aléas climatiques et la dégradation des ressources naturelles

Les caractéristiques de certaines zones, comme le cercle de Banamba, sont typiquement sahéliennes, avec une hauteur moyenne de précipitations annuelles comprise entre 500 et 600 millimètres. Cette économie repose sur les activités agro-pastorales. La dégradation des conditions climatiques, avec des périodes de sécheresse récurrentes, a des répercussions directes sur la production agricole et les moyens de subsistance des populations. La rivière Kolimbine, cours d'eau temporaire dans la région de Kayes, apportait chaque saison aux villages riverains des eaux riches en alluvions, permettant des cultures de décrue qui faisaient de cette province le grenier de la région. Cependant, la variabilité des précipitations et l'assèchement progressif des cours d'eau temporaires ont perturbé ce système agricole traditionnel, contribuant à l'exode rural.

Paysage sahélien avec des signes de sécheresse

L'impact de la libéralisation économique

Dans d'autres contextes, comme le bassin arachidier au Sénégal, le désengagement de l’État de la filière arachidière sous la pression des programmes d’ajustement structurel a entraîné l'arrêt des subventions des semences, des intrants et du prix d’achat de l’arachide aux producteurs. Cette libéralisation a largement affaibli le rôle de cette culture dans l’économie locale, forçant les paysans à l’innovation agricole et à la diversification des revenus, mais poussant également à la migration.

Les Manifestations de la Migration Saisonnière Agricole

Historiquement, le village situé à environ 200 km au nord de Bamako et relevant de la Région de Koulikoro n'avait apparemment pas été concerné par les mouvements migratoires, en dehors des habituels déplacements de saison sèche (voyages de résidents dans les villages voisins et sur Bamako ; arrivée traditionnelle de familles Maures de la région de Nara au moment des battages). Cependant, à partir des années 80, un courant migratoire vers la Côte d’Ivoire s'est développé, où des jeunes du village trouvaient à s’employer dans les plantations de café et de cacao. Pour certains, ce mouvement reste saisonnier tandis que pour d'autres, il s'agit d'un départ pour plusieurs années. Pour les personnes mariées, ce départ du village concerne parfois également les épouses.

Travailleurs agricoles dans une plantation de cacao

Les mouvements saisonniers de migration de travail des jeunes hommes et jeunes femmes vers les grandes villes ont débuté dans les années 1960, concernant alors les villages proches des axes routiers et essentiellement des ménages appartenant à des castes. Dans les années 1990 et 2000, face à la dégradation des conditions climatiques et à la crise agricole, le phénomène de migration s’est peu à peu diffusé à l’ensemble des villages, à tous les groupes sociaux et à toutes les classes d’âge. Les migrations de saison sèche, les « noranes », sont les plus nombreuses et concernent principalement les jeunes partant vers la ville. Les hommes, très souvent célibataires, partent chercher un emploi en ville afin de soulager la famille, préparer leur mariage ou encore subvenir à leurs besoins personnels. Les jeunes filles profitent généralement de la migration en ville pour constituer, grâce à l’argent de leur travail, le trousseau de leur mariage. Filles comme garçons reviennent au moment de la saison agricole. Pendant la saison pluvieuse, des jeunes hommes peuvent partir en zone rurale comme travailleur agricole ou berger. Enfin, depuis le début des années 2000 et avec la massification de la scolarisation, des migrations à dominante féminine dépendantes du calendrier des vacances scolaires se développent.

Les Drames de la Migration Irrégulière et les Conséquences des Retours Forcés

Le président de l’Association AbarekaNandree Mali, Mohamed Kanouté, a rappelé que les jeunes, en voulant s’échapper des difficiles conditions de vie pour une quête du mieux, bravent le soleil ardent du désert, le froid de l’Atlantique, pour tenter une aventure incertaine qu’on appelle immigration clandestine. Ce qui occasionne souvent des drames. Très récemment, 52 jeunes Maliens ont perdu la vie lors du chavirement d’un bateau au Maroc, et 117 personnes ont péri dans la Méditerranée en voulant regagner l’Italie.

Cependant, vers la fin des années 1990, la vie des étrangers en Côte d’Ivoire a commencé à devenir difficile, et depuis la partition de ce pays, le mouvement de retour s'est fortement accéléré. Il s'agit d'un mouvement de retour « obligé » et les personnes concernées ne semblent pas avoir l’intention de rester vivre au village. L'actuel retour des migrants crée une situation de crise : les jeunes qui ont fait l’expérience de la migration souhaitent repartir et les chefs de famille poussent ces derniers à un nouveau départ.

Les Initiatives Locales pour Fixer les Jeunes dans l'Agriculture

Face à ces défis, des initiatives locales émergent pour offrir des alternatives crédibles à la migration, en valorisant le potentiel agricole des terroirs maliens. Il est possible de fixer les jeunes dans leurs localités à condition qu’ils aient des activités génératrices de revenus.

Maraîchage irrigué au Mali

L'expérience de l'APM à Maréna : un modèle d'autonomie et d'innovation

L’Association des planteurs et maraîchers de Maréna (APM) intervient à l’Ouest du Mali, dans la région de Kayes. Face à la diminution des cultures de décrue et à l'exode rural, puis à l'émigration, d'anciens migrants sont retournés dans la zone pour y développer le petit maraîchage de saison sèche. En 2002, les maraîchers ont fondé l’APM et tenté de prolonger la saison de cultures par une technique ancienne : des barrages faits de piquets de bois et de branchages, renforcés à la base par des pierres. Le nombre de paysans maraîchers est passé rapidement de quelques dizaines à des centaines. On comptait de plus en plus de pères de familles puis, depuis 2000, de jeunes qui y voyaient une alternative à l’émigration et à l’exode rural.

La genèse de l’APM a été longue parce qu’il s’agissait pour l’association de se développer de manière autonome, en intégrant à la gouvernance l’ensemble des producteurs (les hommes, les femmes, les groupements, les exploitations familiales et celles de plus grande taille) et en imaginant des solutions techniques adaptées à chaque situation. Forte de 1 500 membres aujourd’hui, l’APM a construit, en 2010, un premier barrage avec le soutien de l’Association Jardins de Cocagne - Solidarité Nord et Sud. Le témoignage d'Adoullaye Siby, un cultivateur de 26 ans, illustre le succès de cette approche : « Je voulais partir en Guinée Équatoriale, comme la route pour la France, les USA et même l’Espagne est devenue difficile. Mon père, lui, ne voulait pas que je parte. Il me dit souvent qu’avec le maraîchage, je peux avoir ce que je vais chercher dans l’émigration. Cette année (2014), j’ai fait 1,5 hectare et je pense que je peux récolter au moins 15 tonnes, approcher 3 millions de revenus (plus de 4 500 euros). Je vois que le conseil de mon père, c’est de l’or. » Ces évolutions ne seront viables que si les producteurs maîtrisent réellement leurs systèmes de production.

Le projet de l'Association AberakaNandree à Bancoumana

L’Association italienne AberakaNandree, à travers sa représentation au Mali, travaille désormais à faire des zones un espace d’attraction et d’opportunités économiques pour lutter contre le phénomène de la migration irrégulière et l’exode rural. L’Association AberakaNandree et les autorités locales de Bancoumana ont lancé un projet d’appui à l’insertion socioéconomique dans la Commune rurale de Bancoumana. Le maire de la commune de Bancoumana, Bakary Camara, a souligné que sa commune, composée de 14 villages, se positionne désormais comme sentinelle contre la migration irrégulière et l’exode rural, grâce à ses atouts sur le plan agricole. Le président de l'Association Dambe Ani So Bara, Issa Camara, a apprécié l’engagement des partenaires et leur volonté de soutenir les plus démunis des populations, insistant sur la création d'emplois, la lutte contre la pauvreté, l'immigration clandestine, et la promotion de la croissance inclusive et durable des zones de départ.

L’Association AbarekaNandree, avec d’autres organisations italiennes notamment la Fondation VALDESI, Projetto Dogon, Seson Rose, s’est engagée dans ce projet par la mise en place d'activités génératrices de revenus à travers l’aménagement de deux hectares qui serviront de site de maraîchage pour des jeunes et des femmes de Bancoumana. Un ancien migrant, malgré son retour forcé, témoigne que beaucoup de jeunes de son village souhaitent tenter leur chance en Europe, soulignant la persistance du désir de migrer malgré les initiatives locales.

Potentiel Agricole et Innovations face au Système Patriarcal

Malgré les dynamiques migratoires et la persistance du système patriarcal, il existe encore un potentiel agricole et des disponibilités foncières dans les villages maliens. Le mode de mise en valeur traditionnel du terroir villageois a fait ses preuves dans la mesure où, malgré les récentes périodes de sécheresse, il a permis globalement d’assurer, bon an mal an, les moyens d’existence à la population résidente.

Jeune agriculteur malien travaillant la terre

Les jeunes ruraux, bien que candidats au départ, manifestent un grand attachement au village et voient avec beaucoup d’intérêt les réalisations de ces dernières années en matière d’hydraulique (création d’un puits pastoral), d’éducation (création d’un « centre d’éducation pour le développement » et d’une école communautaire) et tout récemment l’installation d’un périmètre maraîcher.

De plus, des initiatives individuelles montrent la voie de l'innovation. Un jeune migrant de retour de Côte d’Ivoire projette aujourd’hui de créer au village un atelier « moderne » d’embouche bovine. Le village dispose en effet de points d’eau et de ressources fourragères (foin de brousse, fanes d’arachide et de niébé, résidus de récolte). La région offre la possibilité de s’approvisionner en animaux maigres et la commercialisation du bétail est facilitée par l’existence du grand marché à bétail de Banamba servant à l’approvisionnement de la capitale Bamako. Ce jeune vient de déposer, pour son projet, une demande de prêt à une caisse locale de crédit (réseau « Jigiyaso »).

Le Rôle Crucial de l'Agriculture et le Conseil Agricole

La Banque mondiale, à travers son Rapport sur le développement dans le monde, a réhabilité le rôle crucial de l’agriculture, soulignant la nécessité de renverser le relatif désintérêt pour le secteur depuis plus de 20 ans. Le Conseil Agricole constitue un volet important des politiques agricoles. Au Bénin, par exemple, le conseil agricole a connu bien des évolutions. Après le désengagement de l’État, un paysage nouveau s’est mis en place, mais aujourd’hui, si l’État revient sur le devant de la scène et si de nouveaux acteurs sont désormais incontournables, le conseil demeure un élément clé de politique agricole.

La Complexité des Causes Migratoires et les Nouvelles Approches

Les déplacements humains comme conséquence des changements de l’environnement et du climat ne sont pas un phénomène nouveau. Cette réflexion s’est globalisée au début des années 1990, quand la communauté internationale a commencé à reconnaître le défi mondial qu’est le changement climatique, ainsi que ses liens et ses impacts sur la mobilité humaine. La première approche, qui tend à dominer le débat, repose sur les théories conventionnelles de « répulsion/attraction » (push-pull theories). Classiquement, les changements environnementaux dans les pays pauvres résultent d’une pression démographique sur les ressources naturelles, supérieure à la capacité de charge du territoire, provoquant en retour l’exode des populations.

Cependant, d'autres théories migratoires, qui incluent la New Economics of Labour Migration, l’approche structuraliste, la théorie des réseaux sociaux ou encore celle du transnationalisme, suggèrent toutes à leur façon que la migration environnementale n’est pas seulement une réponse à un stimulus fort du milieu naturel, mais qu’elle est aussi une migration à part entière, avec ses causalités complexes et son processus décisionnel, et qu’elle ne doit donc pas être analysée totalement différemment des autres migrations. Les personnes se déplacent rarement sous la contrainte d’un seul facteur, à l’exception peut-être des catastrophes naturelles majeures. La migration, qu’elle soit une stratégie de survie ou une opportunité pour améliorer les conditions de vie, n’est pas nécessairement synonyme de rupture ou d’abandon du territoire d’origine, même quand elle est motivée par des causes environnementales. La migration saisonnière, bien que résultant en partie de causes environnementales, peut difficilement s’analyser exclusivement en termes d’échec.

Les Migrations Saisonnières Agricoles et la Crise Sanitaire

La crise sanitaire du Covid-19 a mis en évidence l’importance des migrations de travail saisonnières pour les exploitants agricoles, pour les travailleurs saisonniers dont le travail peut faire vivre leur famille au pays, mais aussi pour l’approvisionnement des populations en produits agricoles. En 2020, les migrations temporaires de travail ont diminué dans tous les pays de l’OCDE, en raison des restrictions de déplacement et des services d’immigration. La plupart ont eu recours à des mesures provisoires pour atténuer les effets de la pandémie, notamment en facilitant l’entrée de travailleurs essentiels tels que le personnel de santé et les travailleurs agricoles saisonniers. La Commission européenne a aussi recommandé d’autoriser la libre circulation au sein de l’UE des saisonniers européens en considérant cette main-d’œuvre comme des « travailleurs exerçant des professions critiques ».

Travailleurs agricoles masqués durant la pandémie

Pour remplacer les saisonniers non européens, une autre idée a germé : les remplacer par des saisonniers locaux, c’est-à-dire par des Français devenus inactifs du fait du confinement (voir la campagne « Des bras pour ton assiette »). Les candidats se sont d’abord bousculés, mais les professionnels du secteur se sont heurtés à quelques difficultés : l’inexpérience des saisonniers improvisés, la pénibilité des tâches et des travaux peu attractifs ont vite fait déchanter une main d’œuvre qui a préféré s’en retourner à ses activités pré-confinement. L’Italie, elle, a régularisé les sans-papiers, et prolongé, comme l’Allemagne, le séjour des travailleurs saisonniers. Cela a montré que le vertige de l’immigration zéro s’est écrasé sur le mur de la réalité.

Il faut ajouter que si le recrutement et les contrats des ouvriers non européens sont en principe contrôlés par l’OFII, l’emploi non déclaré est également fréquent, de même que les violations du droit du travail : heures supplémentaires non rémunérées, normes sanitaires non respectées, etc. Pour l’Organisation internationale du travail, les travailleurs migrants saisonniers sont donc parmi les travailleurs les plus vulnérables. En 2019, 4 559 titres de séjour au titre de travail saisonnier ou temporaire ont été délivrés en France, où 80% de la main-d'œuvre agricole serait étrangère. 50% du volume de travail saisonnier se concentre dans les régions Nouvelle Aquitaine, Occitanie et Provence-Alpes-Côte d’Azur, et 60% dans les activités liées à la vigne, aux légumes et aux fruits.

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