Le Mildiou dans le Vignoble Suisse : Une Lutte Séculaire

Vignoble suisse

Le mildiou, sous sa forme la plus redoutée et la plus dévastatrice pour la vigne, est une maladie fongique qui a marqué l'histoire de la viticulture en Europe, et plus particulièrement en Suisse. Loin d'être un phénomène récent, cette maladie a exercé une pression constante sur les vignerons, les forçant à s'adapter et à innover pour protéger leurs précieuses cultures. Bien que le nom scientifique Phytophthora infestans soit principalement associé au mildiou de la pomme de terre, les mildious de la vigne, du tabac et du tournesol sont, malgré leur appellation identique, provoqués par d'autres agents pathogènes. Cet article se propose d'explorer l'impact du mildiou sur le vignoble suisse, en se concentrant sur les événements marquants et les stratégies de lutte, avec une attention particulière à la période historique et aux défis persistants.

L'Arrivée et les Premiers Ravages du Mildiou

Le mildiou de la vigne, originaire d'Amérique du Nord, s'est installé en Europe dès 1878. Il s'est introduit en profitant de l'importation de plants américains, résistants à l'oïdium et au phylloxéra, deux autres maladies qui sévissaient déjà en Europe. Ce parasite, qui infecte la vigne dès la fin du 19e siècle, a rapidement démontré sa capacité à causer des dégâts considérables. Les «années à mildiou» ont régulièrement produit de mauvaises, voire très mauvaises récoltes, comme par exemple en 2016. L'État du Valais a tiré la sonnette d'alarme en 1892, soulignant que si les vignerons ne se battaient pas contre ces nouveaux ravageurs, ils perdraient leurs vignes.

Plantes de vigne atteintes de mildiou

Le mildiou de la vigne parasite les parties vertes de la plante. Si les conditions lui sont favorables, avec de l'humidité en particulier, l'infection devient rapidement exponentielle sur une parcelle. Les feuilles atteintes se nécrosent et se dessèchent, ce qui met en danger le développement des grappes, voire la plante elle-même. Les conséquences sont une baisse de rendement (moins de raisin), un affaiblissement des vignes et un amoindrissement de la qualité du vin (goût). Dans les cas extrêmes, la perte de récolte peut être totale et les conséquences se faire sentir sur plusieurs années. Contrairement à l'oïdium qui prolifère à la surface des parties vertes, le mildiou pénètre à l'intérieur des tissus. Après une période d'incubation, on observe sur la face inférieure des feuilles, les stomates des feuilles, des filaments qui portent des conidies (spores). Cette semence d'été propage le parasite au cours de toute la période de végétation. Le mildiou touche la France trente ans exactement après l'oïdium. La pluie et le temps chaud favorisent le développement de la maladie qui n'atteint pas seulement les vignes européennes mais aussi les vignes américaines.

Le Cycle de Vie du Mildiou et les Conditions Favorables à son Développement

Le mildiou, dont le nom est une francisation phonétique de «mildew» signifiant «rosée de miel», est une maladie des plantes provoquée par plusieurs espèces de micro-organismes parasites proches des champignons. Le cycle annuel du mildiou commence au printemps quand les températures dépassent 10 degrés et permettent la maturation des œufs d'hiver (oospores) produits en fin de saison précédente. En effet, ceux-ci tombent au sol en automne avec les feuilles et produisent alors des graines mobiles appelées zoospores. En cas de précipitations, les gouttelettes de pluie transportent ces graines, qui rebondissent au sol vers les faces inférieures des feuilles nouvelles ; on parle ici de contamination primaire. Le zoospore entre dans les feuilles, se développe et produit des arbuscules appelés sporangiophores. Ces organes émettent de nouveaux zoospores qui colonisent d'autres feuilles, baies et plants alentours : il s'agit de contamination secondaire.

Cycle de vie du mildiou

La pluie et la rosée favorisent l’infection de la vigne par le mildiou, qui est généralement absent les années sèches. La pluie a une triple conséquence sur cette maladie fongique : elle favorise et permet son expansion (ces organismes ont besoin d’eau), elle favorise sa diffusion primaire (par les gouttelettes qui rebondissent sur le sol) et elle rend les interventions plus difficiles en lessivant les produits de contact et en empêchant le traitement pendant les précipitations. En outre, lorsque le temps est très pluvieux et les fenêtres de météo « sèche » rares, les sols sont difficilement praticables, voire impraticables, ce qui ne permet tout simplement pas de traiter. Les années pluvieuses sont donc particulièrement propices aux épidémies, comme l'été 2021 qui a été inhabituellement pluvieux et a vu le mildiou causer des ravages "historiques" dans le vignoble valaisan.

La Découverte et l'Évolution des Méthodes de Lutte

La lutte contre le mildiou a été une quête constante d'innovation. Le premier produit combiné prêt à l’emploi, « La Renommée », s’achetait à l’épicerie du village. Au début, on l’appliquait manuellement à l’aide d’un balai végétal fait de paille, d’une branche d’arolle ou de genévrier trempé dans un bidon ou un mestre contenant la préparation. Les premiers pulvérisateurs à jet projeté sont apparus dans les années 1870 et les premières pompes à sulfater ont été vendues dès 1888. Dans les années 1960, l’atomiseur à moteur a fait son apparition, marquant une modernisation significative des techniques d'application.

La Bouillie Bordelaise : Une Révolution

Pour lutter contre le mildiou, le botaniste français spécialiste de la vigne Alexis Millardet a mis au point en 1885 la bouillie bordelaise, appelée ainsi car employée d’abord dans ce vignoble français. Cette potion magique a été découverte par hasard en France. Dans le Médoc, on a observé que les feuilles que l’on couvrait de vert-de-gris pour éloigner les maraudeurs étaient épargnées par le mildiou. Après de nombreux tâtonnements, la formule définitive de la bouillie bordelaise a été mise au point en 1885 par Millardet et Ulysse Gayon, professeur de chimie à Bordeaux. Cette poudre, mélange de sulfate de cuivre et de chaux, est appliquée sur les feuilles (on parle alors d’un fongicide de contact) et se reconnaît sous sa forme de poussière bleue turquoise. Fongicide (tueur de champignon) efficace, elle est utilisée uniquement en prévention. Ce traitement fonctionne aussi contre d’autres maladies fongiques (tavelure, chancre, bactériose, etc.), par exemple sur les arbres fruitiers. En 1886, tout le monde sulfatait en Médoc. À partir de 1887, la version bourguignonne de la bouillie a concurrencé la version bordelaise en remplaçant la chaux par du carbonate de soude.

La bouillie bordelaise en automne

Les Défis de l'Agriculture Biologique et Intégrée

En agriculture bio et biodynamique, la lutte contre le mildiou se fait presque systématiquement avec du cuivre, et la bouillie bordelaise est le produit le plus souvent utilisé, considéré comme un pesticide naturel et compatible avec les cahiers des charges. Cependant, la bouillie est très facilement lessivée par la pluie, à partir d’une vingtaine de millimètres, car elle reste en surface et cela oblige à traiter plus souvent (parfois quotidiennement) en période de fortes précipitations. Le cuivre, un métal lourd, s’accumule aussi dans le sol, ce qui engendre parfois des critiques contre cette méthode.

En viticulture intégrée, il est possible d’employer des produits dits pénétrants ou systémiques, qui résistent au lessivage car ils pénètrent dans les organes. Ces solutions de synthèse ont davantage d’efficacité et de possibilités curatives que le cuivre. Lors des épisodes de mildiou, les vignerons ayant pu traiter avec ces produits ont des infections au mildiou bien moins sévères que les viticulteurs bio et biodynamiques, puisque la bouillie bordelaise peut se révéler insuffisante quand les infections sont fortes ou à certains stades de croissance de la vigne.

La Lutte Institutionnelle et la Structuration du Vignoble Suisse

La menace du mildiou, tout comme celle du phylloxéra, a conduit à une organisation méthodique et générale de la défense, nécessitant l'aide efficace des autorités. Par la création de la Station viticole vaudoise, transformée plus tard en Station fédérale, nos vignerons ont trouvé le secours nécessaire pour triompher dans une lutte sans merci. Combattu avec une énergie unique en pays viticoles, le phylloxéra a été constamment tenu en échec, ce qui a permis la reconstitution préventive et progressive de l'ensemble du vignoble sur vignes américaines, tout en maintenant sa production quantitative.

Lors de l'application des premiers sulfatages dans le vignoble vaudois, vers 1886, pas un vigneron n'aurait pensé que, plus tard, l'ensemble du vignoble devrait être traité quatre, cinq fois et même davantage en cours de végétation. Bientôt, en effet, le champignon mildiou s'est révélé l'ennemi le plus dangereux de la vigne, nécessitant une observation continue des conditions météorologiques afin d'appliquer les pulvérisations aux époques convenables. En dépit de très nombreuses recherches effectuées en particulier durant la période de guerre, aucune substance ne s'est révélée capable de remplacer entièrement le cuivre, qui reste le produit spécifique pour combattre le dangereux champignon.

Si la lutte contre les ennemis de la vigne, d'une importance capitale, a été considérablement perfectionnée, il ne faut pas oublier d'autre part les grands services rendus par la loi cantonale du 19 novembre 1924 sur la viticulture, due à l'initiative du Dr F. Par une répartition rationnelle en diverses zones, par les remaniements et groupements parcellaires, l'établissement de nombreux chemins de dévestiture, l'amenée d'eau pour les sulfatages, le travail de la vigne s'est trouvé grandement facilité en de nombreuses régions viticoles.

Les Cépages Résistants : Une Piste pour l'Avenir

Il existe également des cépages qui résistent au mildiou naturellement. Ce sont des cépages américains ou asiatiques ou des cépages obtenus par croisements et longue sélection, comme le Divico (croisement entre le Gamaret et le Bronner), lancé par Agroscope en 1997. Cependant, nos cépages classiques ne seront jamais résistants. Il faudra donc habituer le consommateur à de nouveaux goûts et arômes. En Suisse à l'heure actuelle, les cépages résistants ne représentent que 3% des surfaces viticoles. De plus, on observe parfois que certaines populations de mildiou arrivent à contourner la résistance de certains de ces cépages. La fabrication d'une variété résistante à cette maladie représenterait donc, de ce point de vue, l'économie de moult traitements nocifs à l'environnement.

Carte des cépages résistants en Suisse

Beaucoup s'étonnent, parmi les étrangers surtout, que le plant chasselas, dit fendant, recouvre les pentes ensoleillées de nos coteaux, alors que d'autres variétés de vigne produisant un vin plus aromatique, plus bouqueté, y prospéreraient certainement. Des goûts et des couleurs, point ne faut discuter, disent les sages de la terre. Le Vaudois est habitué, de génération en génération, à son vin sec, léger, capiteux, d'une richesse alcoolique suffisante. Si le vin blanc reste le vin préféré du pays, le vigneron vaudois sait cependant que le vin rouge est de plus en plus demandé en Suisse alémanique surtout. Guidé par les recherches effectuées à la Station fédérale de Lausanne, en particulier dans le beau domaine de Pully, il s'intéresse aujourd'hui à la culture des raisins rouges, en particulier aux raisins des vignes hybrides dites producteurs directs, obtenues par croisement entre les vignes européennes et américaines.

Le Mildiou et la Pomme de Terre : Un Parallèle Historique

Le mildiou, qui répond au nom scientifique de Phytophthora infestans, a semé la terreur en Europe il y a un siècle et demi. Il est en effet arrivé sur notre continent quelque trois cent cinquante ans plus tard que son hôte favori, la pomme de terre, importé peu après la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb. Le mildiou a aussitôt ravagé les cultures, provoquant notamment en Irlande une famine qui a tué un million de personnes et poussé deux millions d'autres à l'exil. Le champignon affectionne les étés humides et pluvieux. Lorsqu'il s'attaque à un plant de pomme de terre, il n'y a plus grand-chose à faire : il envahit très vite les feuilles, descend le long de la tige avant d'atteindre les tubercules. Les spores du champignon sont rapidement essaimées par le vent ou les insectes. De plus, les dégâts ne se produisent pas qu'aux champs : les tubercules contaminés peuvent transmettre leurs moisissures au reste de la récolte lors du stockage.

Aujourd'hui, les agriculteurs protègent les pommes de terre du mildiou par l'épandage préventif de fongicides. Les mauvais étés, ces traitements doivent être répétés jusqu'à une fois par semaine, ce qui exerce une pression non négligeable sur l'environnement. Selon l'Association suisse pour la recherche en alimentation, ce sont ainsi 54 tonnes de fongicides qui sont répandues en moyenne sur les 18 000 hectares de pommes de terre en Suisse. Dans l'agriculture biologique, le mildiou est combattu à l'aide de pulvérisations de cuivre, un métal lourd également polluant. Phytophthora infestans s'attaque également à d'autres solanacées, notamment la tomate et le poivron.

Les Défis Actuels et la Vision 2035

L'été 2021, avec une météo inhabituellement pluvieuse, a mis en évidence la virulence "sans précédent" du mildiou dans le vignoble valaisan. Avec 22,7 millions de kilos de raisin encavés, la récolte a été la plus faible depuis 1966. Ces épisodes de pluie importants et incessants entre mi-juin et mi-août - conjugués à la forte croissance de la vigne - ont notamment empêché les viticulteurs d'intervenir correctement et en temps voulu, qu'ils travaillent en production conventionnelle ou biologique. Cet événement doit toutefois être considéré comme exceptionnel. Une épidémie de mildiou ne dépend en effet pas de la saison précédente, mais des conditions météorologiques de l'année en cours. L'année 2021 a montré l'importance de l'observation des vignes et du partage d'informations entre vignerons.

Pour juguler l’attaque du mildiou, les viticulteurs doivent surveiller en permanence la météo, leurs parcelles et la situation locale. Il faut pouvoir traiter à temps, avant que l’infection n’explose en se généralisant à toute une parcelle de manière exponentielle, ou alors traiter très régulièrement pour limiter l’extension. Il existe des réseaux de surveillance, qui guettent l’arrivée du parasite afin de traiter préventivement. Des mesures prophylactiques de prévention sont également à mettre en place dès le début de saison. Quelques premières taches de mildiou ont été observées dans les témoins non-traités à Changins (Pinot noir et Chasselas). Aucune tache de mildiou n'a été observée dans les témoins de Pully (Chardonnay) et Leytron (Pinot noir). Quelques symptômes d'oïdium ont été observés dans les témoins non-traités à Changins et Pully. Aucun symptôme n'est encore observé à Leytron. Avec les conditions météorologiques actuelles, la pression de maladie est forte en particulier pour l'oïdium. De plus, la vigne est au stade de floraison - nouaison qui est une phase particulièrement sensible. Il est important de bien la protéger et de veiller à ne pas faire des intervalles entre les traitements trop importants.

La nouvelle saison viticole qui débute doit être abordée avec sérénité. Les défis ne manquent toutefois pas, que ce soit en termes de structure et d'encépagement du vignoble, de protection phytosanitaire ou de relève. Pour soutenir le secteur, l'État du Valais a débloqué un crédit de 14 millions de francs pour les producteurs de raisins. Ces initiatives s'inscrivent dans une "Vision 2035" qui vise à assurer la pérennité et la prospérité du vignoble suisse face aux défis climatiques et sanitaires.

L'Héritage et la Signification de la Vigne dans le Canton de Vaud

Décrit, chanté, fêté, le vignoble vaudois reste un emblème de beauté, de grâce, mais aussi de travail soutenu, de persévérance dans l’œuvre des générations qui ont élevé les kilomètres de muraille soutenant les terrasses de Lavaux. Le vigneron vaudois aime son vignoble, quelle que soit sa situation ou son étendue. La vigne reste la plante de choix, la plante de luxe que chaque commune s’enorgueillit de posséder sur son territoire. Dans le vignoble, le travail du sol et de la plante est continu, ne laissant au cours de l’année que fort peu de repos à ceux qui les cultivent. Ce travail est en outre extrêmement précis et délicat, la moindre faute pouvant souvent provoquer la perte complète de la récolte.

Laissé à lui-même, sans défense généralisée, le vignoble vaudois aurait disparu sous les attaques du phylloxéra et du mildiou. La persévérance et l'ingéniosité des vignerons, soutenues par les institutions de recherche et les autorités, ont permis de préserver ce patrimoine viticole inestimable. La vigne produit le vin, mais aussi le raisin, fruit délicieux, aimé de tous, qui présente dans ses innombrables variétés une gamme étonnante de couleurs, de goûts, de parfums divers. Des recherches, dont l'importance économique est évidente, sont effectuées aujourd'hui dans nos vignobles pour y introduire un raisin de qualité, mais dont la peau, plus résistante que celle du chasselas, permettrait un transport facile à grandes distances. Mais à vue humaine, la vigne restera toujours et surtout la plante précieuse qui fournit le vin, associé aux fêtes officielles et familiales, procurant aux hommes un élément de joie et de plaisir nécessaire à une vie normale. Il faut respecter le vin, ne pas en abuser, se rappeler les sages propos du vigneron qui définissait les deux manières de mépriser le vin : n’en pas boire ou en boire trop. Les paroles prononcées par un viticulteur célèbre, dans un congrès international tenu peu de temps après la guerre mondiale de 1914-1918, nous reviennent à la mémoire : « Puisse le vin, le bon vin, accomplir ce miracle. Nous faire comprendre les fautes que nous commettons tous. Nous faire pardonner les erreurs que nous avons tous défendues. Nous faire voir le monde dans la lumière rosée annonçant l’aurore d’une longue journée où régnera une paix efficace et active au milieu d’un seul peuple de frères ».

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