Le Citron de Mer : Secrets et Biologie de *Doris pseudoargus*

Le monde sous-marin recèle des trésors de biodiversité dont les formes et les couleurs défient souvent l’imagination. Parmi les créatures les plus fascinantes qui peuplent les fonds marins européens, le "citron de mer" occupe une place de choix. Ce nom vernaculaire, évocateur, désigne un nudibranche spectaculaire, scientifiquement nommé Doris pseudoargus. Bien que ce terme puisse parfois prêter à confusion avec des espèces végétales tropicales comme le Ximenia (dont les fruits sont également appelés citrons de mer au Gabon), le sujet qui nous occupe ici est un mollusque gastéropode benthique d'une grande complexité biologique.

Doris pseudoargus sur un rocher

Morphologie et caractéristiques physiques

Doris pseudoargus est l'un des plus grands nudibranches que l'on puisse observer dans les eaux de la Manche et de la mer du Nord, où il est fréquent. Il peut atteindre une longueur impressionnante de 12 cm. Son allure générale est assez aplatie, et son manteau possède un bord large. Le corps est de forme ovale allongée, recouvert sur le dos de tubercules épais et spiculeux de différentes tailles.

L'un des traits les plus marquants de cette espèce est la variété de ses teintes, ce qui en fait un organisme particulièrement spectaculaire. Son nom vernaculaire témoigne de sa teinte jaune moutarde fréquemment observée, mais il peut aussi être coloré ou taché de brun, de rose, de vert ou de blanc, selon le milieu où il vit. Ces variations chromatiques lui offrent un camouflage souvent efficace dans son habitat naturel. Une variété « flammea », présente en Irlande et en Scandinavie, est quant à elle entièrement rougeâtre.

Au niveau de la tête, on observe des rhinophores lamellés qui disposent d'un fourreau protecteur. En avant, se trouvent des tentacules buccaux réduits. La respiration est assurée par 8 à 10 branchies tripinnées qui donnent au dos de l'animal un aspect buissonnant ; ces branchies sont souvent blanches ou jaune pâle.

Répartition géographique et habitat

Doris pseudoargus est une espèce qui se rencontre depuis la zone intertidale. Il n'est pas rare de le découvrir sous les blocs rocheux de l'estran, mais sa présence s'étend jusqu'à 300 mètres de profondeur. C'est un nudibranche doridien des eaux de l'Atlantique Nord-Est, de la Manche, de la mer du Nord et de la Méditerranée. Il s'agit d'un mollusque benthique, ce qui signifie qu'il vit en contact direct avec le fond marin.

Carte de répartition du nudibranche en Atlantique Nord-Est

Écologie et cycle de vie

Le mode de vie de ce mollusque est rythmé par des cycles annuels précis. Comme les autres doridiens de sa famille, le doris citron se nourrit principalement d'éponges, notamment Halichondria panicea et Hymeniacidon perlevis.

En tant qu'hermaphrodite, chaque individu possède les deux sexes et les individus s'échangent simultanément leurs gamètes pendant un accouplement croisé. Le cycle de vie est globalement annuel : les juvéniles grandissent durant l'automne et l'hiver, suivis au printemps par une longue période de reproduction. Après cette phase, les individus meurent. Il existe toutefois des exceptions, des périodes de reproduction ayant été observées tout au long de l'année, sauf en novembre. La ponte, une large spirale blanchâtre, jaune ou orangée, peut comprendre jusqu'à 300 000 œufs. Le volume important de cette ponte, par rapport à la taille des animaux, s'explique par un gonflement, grâce à l'eau de mer, de la matrice protéinique qui entoure les capsules d'œufs.

Vidéo montrant la ponte spirale de Doris pseudoargus

Distinction avec des espèces proches

La détermination des espèces de nudibranches demande une attention particulière, car les confusions sont fréquentes. Geitodoris planata a longtemps été confondu avec Doris pseudoargus. Toutefois, plusieurs critères permettent de les distinguer :

  • Coloration et motifs : La robe de Geitodoris planata est souvent brune, moins variée, et possède fréquemment des motifs étoilés : autour d'un plus gros tubercule très clair s'étendent d'autres tubercules clairs.
  • Dimensions : Geitodoris planata ne dépasse pas 6,5 cm de long le plus souvent (bien que certains atteignent près du double), là où Doris pseudoargus atteint 12 cm.
  • Structure physique : Le manteau de Geitodoris planata semble plus rigide, qualifié de "croquant", et ses tubercules dorsaux sont plus petits. Sous le manteau, il possède des taches brun foncé.
  • Reproduction : Si l'on peut voir la ponte à côté de l'animal, celle de Geitodoris planata se présente avec le bord supérieur assez ondulé, ce qui est peu ou pas le cas chez Doris pseudoargus.

De son côté, Jorunna tomentosa prend parfois, notamment dans sa distribution atlantique, une teinte orangée qui peut prêter à confusion avec le doris citron.

Schéma comparatif des tubercules dorsaux chez les nudibranches

Étymologie et héritage culturel

Le terme "Doris" est issu de la mythologie grecque : Doris est une Océanide, fille d'Océan et de Téthys, épouse de Nérée et mère des 50 Néréides. Le nom signifierait en grec "donne en abondance". Le nom d'espèce pseudoargus provient du grec "pseudo" (faux) et "argus". Il a été décrit en comparaison avec Doris argus (Philippi, 1844), bien que ce dernier soit un synonyme de Platydoris argo (Linnaeus, 1767). "Argus" fait référence au personnage mythologique préposé par Junon à la garde de Io.

Il est important de noter, pour éviter toute confusion linguistique, que le mot "citron de mer" peut désigner dans un contexte botanique les fruits du Ximenia. Il s'agit d'un petit arbre des régions tropicales, de la famille des Olacacées, dont les fruits, très acides, sont appelés pommes de mer aux Antilles ou citrons de mer au Gabon. Ce terme n'a aucun lien biologique avec notre mollusque marin.

Anatomie générale des mollusques gastéropodes

Pour comprendre Doris pseudoargus, il faut revenir aux bases de la biologie des gastéropodes. Ce sont des mollusques à tête bien distincte, le plus souvent pourvus d'une coquille dorsale d'une seule pièce, torsadée. Cependant, chez les nudibranches comme notre citron de mer, la cavité palléale et la coquille sont absentes chez l'adulte. Les lobes pédieux sont souvent absents également.

La respiration se fait de manière cutanée, à l'aide de branchies, de cérates ou d'autres appendices. La tête porte une ou deux paires de tentacules ; les tentacules postérieurs, ou rhinophores, peuvent parfois être rétractés dans des gaines. Le corps est aplati, et l'anus dorsal est entouré complètement ou partiellement par des branchies de remplacement ramifiées qui peuvent être rétractées ou même absentes.

Doris pseudoargus incarne parfaitement cette adaptation évolutive où la coquille, autrefois protectrice, a disparu au profit d'un manteau épais, large, et recouvert de tubercules, offrant une stratégie de défense basée sur la texture et le camouflage dans un environnement rocheux complexe. Son étude continue d'apporter des éclairages sur la biodiversité des estrans et la résilience des espèces face aux changements environnementaux de nos côtes.

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