Du haut de ses 4810 mètres, le Mont Blanc est incontestablement la montagne phare du massif mais également de la naissance de l’alpinisme. Son sommet sera désiré, envié, et tenté plusieurs fois avant d’être conquis. Aujourd’hui encore, il continue d’émerveiller et de rayonner. Cependant, la fréquentation de ce géant des Alpes soulève des enjeux complexes de sécurité, de gestion environnementale et de sens profond de l'ascension.

La conquête historique : une genèse tumultueuse
Tout commence en 1760. Une récompense est promise par de Saussure, scientifique Genevois, pour celui qui atteindra la cime. Plusieurs reconnaissances infructueuses ont été menées. On attribue la première tentative sérieuse à François et Michel Paccard, Victor Tissai et J-N Couteran le 3 juillet 1775 : ils gravissent la montagne de la Côte, franchissent une zone de crevasses difficiles et prennent pied sur le glacier. La suite semble aisée malgré la longueur de l’itinéraire. Mais finir « à la journée » semble impossible. À cette époque, nul n'ose passer la nuit en montagne.
En 1783, Marie Couttet, Joseph Carrier et JB Lombard suivent le même itinéraire après une nuit passée en haut de la montagne de la côte. Bien qu'assez haut, le plus hardi et le plus robuste des trois est pris par une envie de dormir absolument insurmontable. Les deux autres ne veulent pas le laisser, persuadés qu'il allait mourir d'un coup de soleil. Ils attendent son réveil et ensemble, ils redescendent. L'itinéraire, connu aujourd'hui sous le nom d'itinéraire historique ou des Grands Mulets, est en partie découvert. En 1784, Marie Couttet et François Cuidet atteignent la base de l'arête des Bosses en passant par l'aiguille du Goûter.
Le 29 juin 1786, deux groupes de guides se retrouvent au sommet du dôme du Goûter. L'un est passé par la Montagne de la Côte (Jean-Michel Cachat, Francois Paccard, Marie Couttet et Jacques Balmat), l'autre par l'aiguille du Goûter (Pierre Balmat et Jean-Marie Couttet). Ils montent jusqu'au pied de l'arête des Bosses et s'y attaquent mais celle-ci leur semble trop étroite. Balmat est allé seul jusqu’au Dôme du Goûter en 1786. Pris par le mauvais temps et la nuit, il passe la nuit au-milieu des glaces. Le mont Blanc est toujours vierge, mais désormais Balmat a la certitude qu'un passage est possible. « Témérité, volonté et passion ». C'est ce que représente Jacques Balmat.
Le 7 aout 1786, Jacques Balmat et le docteur Michel Paccard vont tenter une nouvelle fois l’ascension. Ils se donnent rendez-vous discrètement en fin d'après-midi et se mettent en route pour monter bivouaquer en haut de la montagne de la Côte, dans un lieu connu aujourd'hui sous le nom de « Gite à Balmat ». Ils partent à 4h15 du matin et grimpent toute la journée, les conditions sont difficiles, ils s’enfoncent dans la neige. A 18h23, enfin, ils arrivent au sommet. La première du mont Blanc a été réalisée.
L'exploit de la première ascension du Mont Blanc 🏔️
La structuration de l’alpinisme et la responsabilité
Le 3 août 1787, De Saussure gravira à son tour le Mont Blanc, accompagné d'un domestique et de 18 guides. Un acte fondateur du métier de guide et de l'alpinisme s’est écrit grâce à cet épisode. L'ascension de Saussure a un retentissement mondial. La montagne devient à la mode, on en parle dans les salons. Le nombre de visiteurs dans la vallée ne cessera d'augmenter.
En 1820, une grande caravane de 3 clients (deux anglais, le Docteur Hamel et douze guides) part pour le mont Blanc pour en tenter la douzième ascension. A cause du mauvais temps ils passent une journée complète à attendre aux Grands Mulets. Le lendemain, alors qu'ils montent dans une partie raide, ils déclenchent une avalanche. Trois personnes manquent à l’appel, ils ont été entraînés dans une crevasse. L’accident de la caravane Hamel met en avant les questions essentielles de responsabilité et de prise de décision pour les personnes s’aventurant en montagne. En 1821 et 1823, les autorités valident la création de la Compagnie des Guides et éditent le 1er règlement.
Les enjeux contemporains : surfréquentation et régulation
Le massif du Mont-Blanc attire près de 20.000 alpinistes par an. Selon Jean-Marc Peillex, maire de Saint-Gervais, « C’est une décision difficile mais une vraie bonne décision, car le Mont Blanc n’est pas une course comme les autres. » Le maire tente depuis plusieurs années de limiter le nombre de personnes. À partir de l'année prochaine, les grimpeurs sans guides doivent obtenir un permis « gratuit » auprès de l'office du tourisme pour prouver qu'ils ont réservé une place dans un refuge un jour donné. « On distribuera aux alpinistes un document. L’objectif n’est pas de faire payer mais de réguler. »
Selon France Bleu, ces mesures doivent permettre de mettre un point final aux problèmes récurrents de surfréquentation de la voie royale. « Une brigade verte, ou blanche puisqu’on est sur le Mont-Blanc, composée d’agents assermentés sera créée. »
La sécurité en haute altitude : un milieu hostile
Le plus haut sommet d’Europe occidentale (4.808 m d’altitude) représente une ascension emblématique, qui peut paraître « accessible », mais elle n’est pas sans risque. Le capitaine Guy Le Nevé, adjoint au commandant du PGHM de Haute-Savoie, précise : « L’ascension du mont Blanc fait rêver des milliers de passionnés de montagne. Depuis l’Aiguille du Midi ou depuis la vallée par beau temps, le sommet peut sembler proche et presque accessible. Cette impression est trompeuse. »
Il souligne : « La montagne est un formidable terrain de jeux mais ce n’est pas un stade de foot, elle a ses dangers. » Les risques sont multiples : dévissages, chutes de pierres, gelures, hypothermie et, surtout, le mal aigu des montagnes. Ce dernier peut toucher des personnes bien entraînées comme des pratiquants plus occasionnels. La réussite de l’ascension repose sur trois piliers : la condition physique, la technique et l’acclimatation.

La symbolique du sommet : quand l'ascension devient une quête intérieure
Environ 20 000 personnes tentent chaque année le sommet du Mont Blanc. Dans ce nombre impressionnant d’ascensions, certaines ont une saveur particulière. En proie à un combat contre la maladie ou le handicap, réfugiés en attente de recommencer leur vie, détenus purgeant leur peine ou orphelins, ils vont chercher là-haut bien autre chose qu’un sommet célèbre.
Pour Mathieu Besnard, qui a accompagné une ascension handisport, le choix du Mont Blanc s'imposait pour sa visibilité. Pour Clélia Compas, de l'association Yambi qui a guidé des réfugiés, « le mont Blanc reste un sommet assez accessible, et c’est un projet abordable si on est bien entraîné et qu’on le fait sérieusement. »
Personne n’était dans le secret de leurs pensées quand ils marchaient dans les pas de leur guide. « Cela leur a permis de se rendre compte que quand une montagne se dresse devant eux, ils peuvent trouver en eux le courage et les ressources pour la surmonter », relate Franck Hamoneau. Le mont Blanc devient ainsi un trait d’union entre les aspirations terrestres de l’homme et le ciel, un lieu d’accomplissement physique et spirituel. Comme le souligne Théo Challande-Névoret, membre de l'expédition « Pink Summits » : « Avec le mont Blanc, on entre dans quelque chose de sacré, dans l’immensité de la nature, et cela procure un profond émerveillement. »
Cependant, les règles de la montagne, impartiale, restent les mêmes pour tous. Fred Loux avertit : « Aller au mont Blanc, c’est une histoire collective, c’est un groupe qui va au sommet, qui se plie aux aléas de la météo, à la loi de la montagne, aux décisions du guide… Cette culture de la montagne, c’est ce qui a manqué dans l’ascension. » L'enjeu, pour beaucoup, reste de concilier la symbolique de cet exploit avec la réalité technique et sécuritaire d'une ascension qui ne laisse aucune place à l'improvisation.