L'ortie, souvent reléguée au rang de mauvaise herbe urticante, recèle en réalité une multitude de trésors pour le jardinier astucieux et au-delà, pour l'agriculture et l'industrie. Loin d'être une simple plante envahissante, elle se révèle être une formidable bio-indicatrice, une ressource précieuse pour le sol, un auxiliaire pour la biodiversité et un acteur potentiel de la bioéconomie. Cependant, le chemin vers la reconnaissance et l'intégration pleine et entière de l'ortie et des préparations naturelles peu préoccupantes (PNPP) dans les pratiques agricoles est jalonné d'obstacles réglementaires et de débats persistants, souvent surnommés la "guerre de l'ortie".

L'Ortie : Une Plante aux Multiples Facettes
L'ortie est une plante nitrophile dont la présence révèle un sol riche en azote et en matière organique, souvent très fertile. Plutôt que de la considérer comme une adventice indésirable, l'observer permet de déceler un sol vivant, riche et exploitable. Au-delà de ce rôle d’indicateur, l’ortie est une plante ressource aux applications variées.
Le Purin d'Ortie : Un Allié Majeur du Jardinier
Le purin d’ortie est sans doute l’utilisation la plus connue et la plus prisée au jardin. Cette préparation, riche en azote et en micro-organismes, est un excellent fertilisant, un biostimulant efficace qui aide les plantations à se développer et à se remettre de périodes de stress. Il stimule également les défenses immunitaires des végétaux, leur permettant de mieux lutter contre les maladies cryptogamiques comme le mildiou, l’alternariose, la moniliose et l’oïdium. De plus, la macération a un effet répulsif contre de nombreux acariens et insectes ravageurs tels que les pucerons.
Préparation et Utilisation du Purin d'Ortie
La réalisation du purin d'ortie est à la portée de tout un chacun, que ce soit au jardin ou sur un balcon, à condition de suivre la recette réglementaire. Pour le préparer, il faut hacher 1 kg de feuilles d’ortie fraîches (non montées en graines) et les placer dans un seau en plastique. Ensuite, ajoutez 10 litres d’eau de pluie pour un usage comme engrais, ou 20 litres pour un répulsif. Laisser macérer pendant 10 à 15 jours, en remuant tous les 2 jours, jusqu'à l'apparition de bulles qui signalent la fermentation. Une fois la macération terminée, filtrez la préparation et conservez-la dans des bouteilles opaques.
Pour l’utilisation, diluez le purin à 10 % pour arroser au pied des cultures ou pulvériser sur les feuilles. Il est important de noter que les propriétés insectifuges et fongicides sont perdues une fois que la préparation a complètement fermenté pour devenir un fertilisant. Bien que jadis interdite, l'utilisation du purin d'ortie est aujourd'hui autorisée pour un usage personnel.
Pas à pas : fabriquer un purin d'orties
L'Ortie comme Amendement et Paillage
L'ortie ne se limite pas au purin. Elle peut être intégrée directement au sol pour enrichir les plantations. Un bon réflexe pour les tomates, poivrons ou courges est de déposer quelques feuilles d’ortie hachées au fond du trou de plantation, recouvertes d’une fine couche de terre pour éviter le contact direct avec les racines. Les orties se décomposeront progressivement et libéreront des nutriments essentiels comme le fer et l’azote, stimulant la croissance du jeune plant. C’est une astuce de grand-mère efficace et gratuite.
Fauchées avant floraison, les orties peuvent être utilisées comme un paillis nutritif. Il est conseillé de les laisser légèrement sécher pour éviter la fermentation excessive, puis de les étaler au pied des cultures. Elles nourrissent le sol en se décomposant et limitent l’évaporation. Elles peuvent aussi être incorporées au sol à l’aide d’un coup de griffe, agissant comme un engrais vert, excellent moyen d’enrichir le sol, surtout en complément d’autres paillis. L'ortie est particulièrement recommandée pour le paillage des tomates, qui apprécient un sol riche. Pour cela, les feuilles d'orties doivent être fraîches et coupées en petits morceaux. Elles peuvent être utilisées seules ou mélangées avec des feuilles de consoude ou de chardon des champs pour diversifier les apports. Faire chauffer les feuilles pendant deux ou trois jours avant de les étendre peut éviter la germination des graines.
L'Ortie comme Activateur de Compost
Les orties sont également un activateur de compost naturel. Très riches en azote, elles accélèrent la montée en température du tas, favorisent la décomposition des matières et boostent l’activité des micro-organismes. Pour cela, ajoutez-les hachées, fraîches ou sous forme de purin ou de décoction, mais évitez les orties en graines pour ne pas les propager involontairement.
L'Ortie dans l'Alimentation Humaine et Animale
L'ortie est une plante comestible riche en fer, calcium, vitamines et protéines végétales. Les jeunes pousses peuvent être cueillies au printemps ou en automne, avant floraison, avec des gants. Une fois blanchies ou cuites, elles perdent leur pouvoir urticant et peuvent être utilisées en soupes, veloutés, pestos, quiches, omelettes, risottos, cakes salés, tisanes reminéralisantes et détox, et même en smoothies ou sauces apéritives. Elle est considérée comme une plante médicinale pour ses nombreux nutriments et sa faible teneur en calories.
Dans l'alimentation animale, notamment pour les équidés, l'ortie, riche en protéines et en nutriments, présente un potentiel pour remplacer des protéines importées comme le soja.
L'Ortie : Refuge pour la Biodiversité
Enfin, l'ortie joue un rôle écologique important. Elle abrite de nombreux insectes auxiliaires, tels que les coccinelles, les papillons (paon-du-jour, vulcain) ou les syrphes, contribuant ainsi à la biodiversité au jardin.
La "Guerre de l'Ortie" : Un Combat Réglementaire Incessant
Depuis plus de dix ans, l'ortie et les préparations naturelles peu préoccupantes (PNPP) sont au cœur d'une "guerre réglementaire" complexe et fluctuante. Cette lutte oppose les défenseurs de l'agriculture naturelle et biologique aux lobbies agrochimiques, avec les pouvoirs publics pris entre deux feux.
Le Cadre Réglementaire Initial et ses Restrictions
Le début de la "guerre de l'ortie" remonte à la loi d’orientation agricole du 5 janvier 2006. Cette loi interdisait toute publicité commerciale ou recommandation pour les produits phytopharmaceutiques ne bénéficiant pas d'une autorisation de mise sur le marché (AMM). Le purin d’ortie, ne possédant pas d’AMM, s’est retrouvé dans l'illégalité, sa commercialisation et même la diffusion de sa recette étant proscrites sous peine de fortes amendes et de peines de prison. Cette situation a été dénoncée par des associations comme l'Association des Amis de l'ortie, qui y voyaient une atteinte aux libertés fondamentales et une mesure dictée par la défense des intérêts commerciaux de l'industrie phytosanitaire. Un chroniqueur horticole, par exemple, s'insurgeait en 2006 contre l'imminence d'un décret l'empêchant de donner à ses auditeurs des recettes naturelles pour le jardin.
Le cadre réglementaire des produits antiparasitaires à usage agricole est très strict depuis 1943, harmonisé au niveau communautaire par la directive 91/414/CEE du 15 juillet 1991. L'objectif est d'assurer un haut niveau de sécurité aux citoyens de l'Union européenne, aux applicateurs de ces produits et à l'environnement, tout en garantissant la loyauté des transactions. Il était alors argumenté qu'il ne peut être garanti a priori que des produits obtenus à partir de plantes sont sûrs pour ce seul motif, aucune dérogation n'ayant été prévue dans la législation communautaire.
Les Avancées et les Reculs au Fil des Années
Face à la mobilisation, un amendement a été voté, excluant les purins de plantes, désormais renommés PNPP, de la loi d’orientation agricole. Un décret devait suivre pour alléger les autorisations d’homologation. Cependant, la réglementation de l’Union Européenne est intervenue, et le décret de juin 2009 relatif à l'AMM des PNPP a imposé l’inscription des matières actives sur une liste commune à toute l’Europe, avec une procédure longue et coûteuse. Cette mesure a contredit les avancées nationales et a assimilé les PNPP aux "produits à faible risque", donc à des produits phytopharmaceutiques.
En janvier 2011, l’ANSES a informé que l’ortie n’avait pas fait l’objet d’une demande d’inscription sur la liste commune européenne, rendant de fait le purin d’ortie non autorisé au niveau européen. Un nouveau décret en avril 2011 concernant expressément le purin d’ortie a tenté de l'autoriser en tant que PNPP à usage phytopharmaceutique, mais il est resté caduc en raison de l'absence de l'ortie de la liste européenne.
Des avancées ont eu lieu avec l'abrogation de certaines dispositions en juillet 2012, réduisant le coût d’évaluation pour une AMM, mais l'approbation en tant que substance de base est restée onéreuse. En 2014, la loi d’avenir agricole a visé à favoriser l’utilisation des “ressources et mécanismes naturels pour protéger les végétaux”, incluant les produits de biocontrôle et mettant en place une procédure plus simple pour autoriser les PNPP. Les substances à usage biostimulant, naturelles ou de base, devaient être inscrites sur une liste du ministère de l’Agriculture, incluant directement les plantes déjà utilisées pour l’alimentation humaine ou animale.
En avril 2016, l'ortie a été incluse dans une liste de substances naturelles à usage biostimulant, car elle fait partie des plantes médicinales pouvant être vendues librement hors des pharmacies. Cependant, cette liste n'a pas été mise à jour depuis mai 2016, malgré les propositions d'autres plantes par des professionnels et la nécessité d'évaluation par l’ANSES. La "guerre de l’ortie" n'était donc pas finie, les associations dénonçant les lobbies agrochimiques.
En 2017, suite à des retraits de vente de purins, de nombreuses associations ont demandé l'inclusion automatique de toutes les plantes consommées par l'homme et/ou les animaux dans la liste des PNPP. Cette année-là, l'ortie a finalement été inscrite dans la liste commune européenne des substances de base autorisées (Reg. (EU) 2017/428), les substances de base n'ayant pas "pour destination principale d’être utilisées à des fins phytosanitaires mais, mélangées à de l’eau, peuvent être utiles en tant que produits phytopharmaceutiques".
Simplification et Défis Actuels
Avril 2018 a marqué de nouvelles avancées avec l'adoption d’amendements visant à réduire l’usage des produits phytosanitaires, notamment en élargissant l’interdiction des néonicotinoïdes. La simplification des autorisations pour les PNPP a également été adoptée : "toute substance naturelle à usage biostimulant élaborée à partir des parties consommables des plantes utilisées en alimentation animale et humaine est autorisée". Une stratégie nationale pour le biocontrôle a été mise en place pour accompagner les entreprises dans l'obtention des AMM et simplifier les conditions d'autorisation.
Malgré ces avancées, des ambiguïtés persistent. Si l'élaboration de préparations par un particulier pour une utilisation personnelle ne nécessite pas d'autorisation préalable, la commercialisation reste soumise à des régulations strictes. Des agriculteurs comme Jean-François Lyphout, producteur de purins de plantes, continuent de se heurter à des blocages réglementaires, certaines plantes non alimentaires comme la rhubarbe ou la fougère n'étant toujours pas autorisées. La Confédération paysanne a organisé un colloque en novembre 2022 pour faire le point, le ministère de l'Agriculture précisant que la plante doit être consommable par l'homme ou l'animal pour bénéficier d'une "présomption d'innocuité". Cependant, seule une partie des plantes sont autorisées, et les matières animales ou minérales ne le sont pas toutes.
Le cahier des charges demande également la preuve de l’effet biostimulant de la préparation, par des savoirs ancestraux, des tests ou de la bibliographie scientifique. Cette exigence est parfois difficile à satisfaire pour les petits producteurs, malgré la précision du ministère que les essais peuvent être réalisés chez soi, sans imposer de critères de bonnes pratiques de laboratoire. La notion de "savoirs ancestraux" agace certains militants qui soulignent la nature orale et évolutive de ces savoirs locaux.
En août 2018, la situation du purin d'ortie est la suivante : il est réalisé à base d’une substance naturelle à usage biostimulant qui figure dans la liste et dans le code de la santé publique. Il est obtenu grâce à un processus qui peut être réalisé par tous et est toujours reconnu comme une PNPP. L’ortie est également une substance active autorisée par l’Union Européenne. L’autorisation de mise sur le marché du purin d’ortie (PNPP n° 2011-01) en tant que PNPP reste valable. Cependant, la vigilance reste de mise, car ces va-et-vient réglementaires soulignent une situation encore précaire pour ces alternatives naturelles.
Les Conséquences du Blocage Réglementaire
Le plan Ecophyto, lancé en 2009 avec l'objectif de réduire l'utilisation des pesticides de 50% d'ici 2018, a été un échec, l'utilisation ayant au contraire augmenté dans le domaine agricole. Ce constat renforce les arguments des associations qui dénoncent le blocage des alternatives naturelles. Jean-François Lyphout, par exemple, risque deux ans de prison et 300 000 euros d’amende s'il commercialise un purin de fougères, une plante non autorisée.
Le gouvernement, tout en communiquant sur la nécessité de réduire les pesticides de synthèse, semble "bloquer les alternatives" en pratique. Des AMM ont été déposées par des entreprises pour des produits commerciaux à base d'huiles essentielles, mais la procédure reste complexe. Le ministère précise que quiconque peut déposer un dossier auprès de l'ANSES pour demander une autorisation, et que le dépôt est gratuit.
Malgré les difficultés, la colère est palpable chez celles et ceux qui veulent sortir des pesticides de synthèse. Les demandes de formation se multiplient et des groupes d’échange se créent. Les "soins aux plantes par les plantes avec des savoirs plus ou moins anciens" représentent une alternative aux pesticides à moindre coût et dans le respect du vivant, un commun à défendre pour tous, pas seulement les paysans.
Perspectives de la Filière Ortie : Un Pilier de la Bioéconomie
Au-delà du jardinage, l'ortie présente des qualités écologiques et économiques impressionnantes, la positionnant comme une culture durable et respectueuse de l’environnement. Ressource locale facile à cultiver, nécessitant peu d’intrants et adaptée aux sols acides, elle s’adapte bien aux sols enrichis en nutriments et sa robustesse naturelle réduit le besoin en intrants, facilitant son intégration dans l’agriculture biologique.
Valorisation Intégrale de la Plante
L’ortie est exploitable dans son intégralité : les feuilles, les fibres de la tige et même les racines peuvent être valorisées dans de nombreux domaines :
- Textile : Ses fibres longues et résistantes sont appréciées pour le tissage, offrant une opportunité de diversifier l’industrie textile et de réduire l’impact environnemental du coton. Des entreprises de filature de lin et de chanvre explorent déjà l’utilisation des fibres naturelles, dont l’ortie, en collaboration avec des constructeurs automobiles.
- Cosmétique et pharmacie : Riche en nutriments, l’ortie est prisée pour ses propriétés anti-inflammatoires et revitalisantes. Sa transformation pourrait fournir des ingrédients pour des produits de soin et des médicaments naturels. La replantation et l'utilisation des racines dans le secteur pharmaceutique offrent également des perspectives à long terme.
- Alimentation et compléments alimentaires : Outre son usage direct, elle est utilisée sous forme de purin ou d’engrais naturels, et comme complément alimentaire pour humains.
- Gestion environnementale : L’ortie pourrait servir au traitement des eaux et à la dépollution des sols. Avec une capacité d’absorption de l’azote de 400 à 1 000 unités par hectare, elle offre une solution écologique aux problèmes d’excès de nutriments.

Projets de Structuration de la Filière
Deux projets portés par la région Grand-Est, ORTINOVE et un PEI (Partenariat Européen pour l’Innovation), visent à développer la production et la rentabilité de la filière ortie. L'ambition est de créer une chaîne de valeur complète, de la culture des plants d’ortie à la transformation en produits finis.
Des expérimentations de plantation et de récolte sont en cours pour relever des défis techniques importants, comme le séchage rapide (dans les six heures suivant la récolte pour éviter la fermentation), qui reste une étape critique. Le manque de volume est un obstacle majeur à la structuration de la filière. Le projet PEI ambitionne de résoudre ce problème en cultivant des variétés d’orties urtica dioica sur de petites surfaces pour développer progressivement les compétences nécessaires. Le volume devient économiquement viable à partir de 100 kg.
Objectifs et Perspectives d'Avenir
La filière ortie se heurte également à des défis liés au cahier des charges et à la standardisation des pratiques agricoles. La complexité des étapes de production, de la plantation au séchage, implique une main-d’œuvre importante et des coûts élevés. D’ici 2025, les acteurs de la filière espèrent atteindre 100 hectares cultivés. Le passage à une plus grande échelle permettrait de structurer la filière et de réduire les coûts de production.
En parallèle, l’orientation vers une production certifiée bio renforcerait la valorisation de l’ortie et répondrait à la demande croissante en produits naturels et locaux. L’ortie, avec ses propriétés exceptionnelles et ses usages variés, pourrait devenir un pilier de la bioéconomie. Les initiatives actuelles témoignent d'une réelle volonté de structurer cette filière et d’en faire une chaîne de valeur complète.

Précautions et Contre-indications de l'Ortie
Bien que l'ortie soit une plante aux nombreuses vertus, il est crucial de connaître ses contre-indications, surtout en cas de consommation.
Pollution Environnementale
La première contre-indication majeure est liée à la pollution. L'ortie, avec son fort pouvoir d'amélioration du sol en azote, absorbe également les métaux lourds et peut être affectée par la pollution aux hydrocarbures. Il est donc déconseillé de cueillir et de consommer des orties poussant dans des lieux dégradés par la pollution humaine, notamment si l'on souhaite les consommer crues.
Risques Sanitaires
L'ortie affectionne les milieux humides, et les chemins où elle pousse sont souvent empruntés par des animaux sauvages comme les renards, les sangliers ou les chevreuils. Ceci pose un risque de contamination par certaines maladies.
Par ailleurs, l'ortie possède des effets emménagogues, ce qui signifie qu'elle peut stimuler le flux menstruel. De ce fait, elle est contre-indiquée pour les femmes enceintes. Il est également recommandé que les parents et les enfants de moins de 12 ans soient prudents et se renseignent avant toute consommation.
Ces précautions soulignent l'importance d'une cueillette attentive dans des environnements propres et d'une connaissance des propriétés spécifiques de la plante avant toute utilisation, qu'elle soit culinaire ou médicinale.
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