Outils et méthodes pour recueillir la parole des habitants : Favoriser une participation authentique

Microphone et personnes dialoguant

Recueillir la parole des habitants est une démarche essentielle pour des projets inclusifs et pertinents. Cependant, il est fréquent d'entendre des constats tels que « Ce sont toujours les mêmes qui parlent ! » ou « Il y a des personnes qui ne s’expriment jamais. » Ces observations, souvent fondées, ne sont pas une fatalité. De nombreuses méthodes et outils existent pour dépasser ces écueils et garantir une expression plus équitable et représentative des citoyens. L'objectif est de rendre la parole précieuse, d'encourager la réflexion et de s'assurer que chaque voix puisse être entendue, du niveau le plus intime et individuel jusqu'à la restitution collective. Il s'agit de transformer des discussions potentiellement chaotiques en échanges fructueux, en construisant un environnement sécurisé et bienveillant où chacun se sent libre de s'exprimer.

Gestion du temps de parole : assurer l'équité des échanges

L'une des premières préoccupations dans un groupe est d'éviter les monologues et de donner à chacun une chance égale de s'exprimer. Des outils simples mais efficaces permettent de réguler le temps de parole et de sensibiliser les participants à l'importance de la concision.

Les tickets de parole : une monnaie d'échange pour la participation

Tickets de parole illustrés

Cet outil rend la parole précieuse et oblige à réfléchir à ce que l’on veut dire. Il est particulièrement utile en début de temps collectif, notamment lorsqu'un débat ou des échanges intenses sont anticipés. La méthode est simple :

  • Distribution équitable : En début de session, un nombre égal de « tickets de parole » est distribué à chaque participant. Le nombre de tickets (1, 2, 3 ou plus) est adapté à la situation et à la durée de l'échange.
  • Coût de la parole : Au cours de la rencontre, une prise de parole coûte 1 ticket.
  • Règle d'épuisement : Quand un participant n’a plus de ticket, il ne peut plus prendre la parole.
  • Égalité des chances : Chacun ayant le même nombre de tickets, tout le monde a la même possibilité d’intervention.

Pour s'assurer que les personnes qui ne s’expriment jamais utilisent leurs tickets, une règle additionnelle peut être instaurée : l'obligation d’utiliser au moins une partie, voire tous ses tickets. Cet outil est particulièrement efficace lors d’accompagnements d’équipe où certaines personnes sont connues pour être bavardes, car il fait prendre conscience au groupe de la disparité des temps de parole.

De nombreuses variantes sont possibles avec les tickets de parole : est-ce possible de céder un ticket de parole à quelqu’un ? Peut-on gagner des tickets supplémentaires ? En mettre en commun ? Ces adaptations permettent de moduler l'outil en fonction des dynamiques de groupe et des objectifs de l'échange.

Le chronomètre : conscientiser la durée des interventions

Le chronomètre est un outil puissant pour faire prendre conscience aux participants de la durée de leurs interventions, en particulier ceux qui ont tendance à faire de longs monologues sans en avoir toujours conscience.

  • Temps de silence initial : En début de temps collectif, demandez à un membre du groupe de prendre un chronomètre sur sa montre et de le bloquer à 30 secondes.
  • Instruction de silence : Dites aux autres membres du groupe qu’au « top » de la personne qui gère le chrono, elles devront se taire.
  • Rupture du silence : Au bout de 30 secondes, la personne qui gère le chronomètre dit à nouveau « top ».
  • Réflexion collective : Interrogez ensuite les membres du groupe sur la manière dont ils ont vécu ce temps de silence : était-ce long ? Court ?
  • Constat partagé : Dans plus de 9 cas sur 10, les personnes vous diront qu’elles ont trouvé cela long. Il est alors simple, de manière collective, d’instaurer cette règle : la parole sera « laser », aucune prise de parole ne dépassera 30 secondes.

Le grand avantage de cette méthode est qu'elle permet aux personnes qui font de longs monologues de réaliser que leur temps de parole est important par rapport à d’autres membres du groupe. C’est une règle qui fonctionne particulièrement bien quand un groupe se connaît, instaurant une meilleure écoute et une plus grande concision.

Le bâton de parole : symboliser et réguler l'expression

Bâton de parole décoré

Le bâton de parole est l’une des techniques les plus connues dans la gestion de la parole en groupe. Il matérialise la prise de parole par un objet : pour pouvoir parler, il est nécessaire de tenir l’objet dans sa main. Ce simple geste permet de prévenir les interruptions et d'assurer que chacun puisse s'exprimer pleinement.

Il existe différentes façons de détenir le bâton de parole, chacune avec ses propres avantages :

  • Tour de table : On le fait tourner, façon tour de table. Chacun parle l’un après l’autre, garantissant que toutes les voix sont entendues de manière séquentielle.
  • Passage ciblé : La personne qui a le bâton le donne à la personne de son choix quand elle a fini. Cette méthode permet de solliciter des personnes que l’on entend peu, encourageant ainsi la participation de tous.
  • Prise de bâton engagée : On se lève et on prend le bâton. C’est engageant, tout le monde voit que l’on a quelque chose à dire, ce qui peut renforcer la détermination à s'exprimer et à être écouté.

Dans les cercles de parole bouddhistes, on joint les deux mains paume contre paume pour symboliser qu’on souhaite prendre la parole, une variation culturelle qui illustre la diversité des pratiques autour de la régulation de l'expression. Le bâton de parole est également une excellente stratégie pour éviter le coupage de parole : quand une personne a terminé de s’exprimer, elle laisse, donne, ou la personne en charge de la discussion récupère l’objet pour donner la parole au suivant.

Extraits de la formation vidéo "Animation de groupes" avec René Charbonneau

Structuration de la pensée et expression collective : de l'individuel au groupe

Au-delà de la simple régulation du temps de parole, il est crucial de fournir des cadres qui aident les participants à structurer leurs idées et à les partager de manière constructive. Des méthodes progressives permettent de faire émerger la parole individuelle avant de la confronter et de l'enrichir collectivement.

La réflexion individuelle avec post-it et partage progressif : assurer que la voix de tous soit exprimée

Post-it de différentes couleurs avec des idées

Cette méthode est particulièrement efficace pour s'assurer que la voix de tous sera exprimée, même des plus discrets, grâce à l’étape individuelle et au super pouvoir du post-it.

  • Questionnement du groupe : Vous posez une question au groupe.
  • Réflexion individuelle et écriture : Vous demandez à toutes les personnes de réfléchir individuellement à leurs réponses et de les noter sur des post-it. Cette étape permet à chacun de formuler sa pensée sans être influencé par les autres.
  • Partage en binôme : Ensuite, vous demandez aux personnes de se mettre en binôme et de partager leurs réponses. Cela favorise un premier échange dans un cadre plus intime et moins intimidant.
  • Partage en quatuor (optionnel) : Vous procédez après, de la même manière, par 4. En fonction de la taille du groupe, vous pouvez sauter cette étape si le temps est limité ou si le groupe est déjà suffisamment petit.
  • Partage collectif : Enfin, vous partagez les idées collectivement. Les idées individuelles ont été affinées et enrichies au fil des échanges, permettant une restitution collective plus structurée et représentative.

Ce processus garantit que la voix de tous sera exprimée, même celles des personnes qui ne s'expriment jamais en grand groupe. L'anonymat initial des post-it et le partage progressif construisent un sentiment de sécurité propice à l'expression.

Le cercle de parole et l'auto-gestion : dynamique d'écoute et de prise de conscience

Le cercle de parole est une disposition physique qui favorise l'écoute et l'équité de l'expression. Il peut être enrichi par des mécanismes d'auto-gestion pour une prise de conscience collective.

  • Le cercle concentrique : Quand quelqu’un souhaite prendre la parole, il prend la place de quelqu’un dans le cercle central. Cette méthode peut être combinée avec l'ensemble des techniques mentionnées précédemment (tickets, chronomètre, bâton de parole).
  • Auto-gestion : Laisser le cercle en auto-gestion peut être un outil puissant pour faire prendre conscience au groupe de la disparité de temps de parole. La frustration du cercle extérieur, qui attend de pouvoir s'exprimer, peut grandir si les personnes du cercle central ne laissent pas leur place, incitant ainsi le groupe à réguler lui-même les échanges.

Pour d'autres, c'est un peu plus compliqué. On peut agir en faisant prendre conscience à tous du temps de parole qu'ils utilisent. On doit également s’assurer que tout le monde est dans un état d’esprit suffisamment sécurisé pour s’exprimer.

Favoriser un climat de bienveillance et d'écoute

Au-delà des outils techniques, la qualité des échanges repose sur l'instauration d'un climat de bienveillance et d'écoute mutuelle. Ces aspects se construisent peu à peu, au fil du temps et avec la confiance entre les membres d’un groupe.

Parler au « Je » et la reformulation : des piliers de la bienveillance

Deux personnes s'écoutant attentivement

Il est possible d’agir pour faire émerger un climat plus bienveillant dès le début des échanges :

  • Expression personnelle : Tout d’abord, en poussant chacun et chacune à parler au « Je », c’est-à-dire parler de ce qu’ils / elles ressentent de leur point de vue, en évitant les reproches. Cela permet de se concentrer sur l'expérience individuelle et d'éviter les jugements.
  • Outil de compréhension : La reformulation est aussi un outil très bon pour créer de la bienveillance et de la compréhension de l’autre. Quand quelqu’un tient un propos qui peut être perçu comme blessant, ou est effectivement mal vécu, on peut proposer à la personne de réfléchir et reformuler sa pensée sans reproche, au « Je ». On peut également faire reformuler ou reformuler soi-même. Puis, demander à la personne si cette reformulation correspond bien à sa pensée. Cette démarche assure que le message a été correctement compris et que l'intention est bienveillante.

L'animateur de discussion : guider les échanges

Lorsque plus personne ne s’écoute, une stratégie efficace peut être de désigner un animateur ou une animatrice de la discussion. Ce rôle clé consiste à :

  • Réguler la parole : L'animateur veille à ce que chacun ait l'occasion de s'exprimer et que les échanges restent constructifs.
  • Favoriser l'écoute : Il peut intervenir pour recentrer la discussion, encourager l'écoute active et prévenir les interruptions.
  • Appliquer les règles : L'animateur est garant de l'application des règles de prise de parole (tickets, chronomètre, bâton de parole) et peut les adapter si nécessaire.

Avoir conscience de quelques éléments lors d'une discussion peut permettre de passer d’un capharnaüm à une discussion fructueuse. Souvent on ne s’en rend pas vraiment compte, et le résultat est que personne ne finit ce qu’il a à dire. L'intervention d'un animateur aide à structurer les échanges et à assurer que chaque idée soit pleinement développée.

Amplifier les récits et restituer la parole des habitants : de la collecte à la valorisation

Schéma d'amplification de la parole citoyenne

Une fois la parole des habitants recueillie, il est essentiel de la valoriser et de la restituer de manière pertinente et impactante. Il ne s'agit pas seulement de collecter des informations, mais de créer du sens et de la connaissance à partir des récits.

La recherche-action et l'adaptation des outils : l'exemple de Super Rural

La recherche-action vécue par Super Rural a conduit à la production d’un manuel. Dans celui-ci, il n'est proposé ni un portrait de ce qu’est ou devrait être l’habitabilité, ni un outil de mesure. Aux vues des expériences vécues sur le terrain et de l’analyse des besoins, il a été jugé prioritaire de centrer la réflexion et donc l’outil final sur la transmission d’une méthode, d’une façon de faire et d’outils concrets.

Les questions qui ont animé ce travail et auxquelles beaucoup d'importance a été donnée étaient : comment faire parler les gens d’habitabilité ? Comment restituer la parole, les récits en réalité augmentée ? Pour Super Rural, l’idée de l’amplification, c’est l’idée de créer du sens et de la connaissance à partir des récits récoltés en les liant à des éléments scientifiques, littéraires ou poétiques.

Parmi ces outils concrets, huit fiches-outils présentent chaque activité proposée dans le cadre des résidences du projet Super Rural. Ces fiches comportent tous les détails et indications nécessaires pour reproduire ces animations (consignes, gestion du temps, matériel, conseils, etc.), notamment dans des contextes d’échanges sur l’habitabilité. Le travail a consisté à adapter des outils existants aux objectifs et aux contextes d'utilisation, combinant parfois plusieurs méthodes d’animation. Ces fiches sont une capitalisation d’expériences dont l’objectif premier est de permettre aux acteurs de terrain de se lancer.

Le « porteur de paroles » : un outil d'interaction sociale en espace public

Le « porteur de paroles » est un outil d’interaction sociale dans l’espace public qui vise à recueillir et présenter les paroles d’habitant·es, de passant·es, de citoyen·nes. Cet outil invite les absent·es des lieux traditionnels d’échange et de participation à réagir et à s’exprimer sur un thème donné.

Porteur de paroles avec panneau de questions

Le fonctionnement est le suivant :

  • Question ouverte et affichée : À partir d’une question ouverte et affichée, et d’une interpellation par un·e animateur·ice, une discussion s’engage avec une personne passant près de l’affichage.
  • Collecte des verbatims : Un verbatim ou la synthèse d’une idée forte de la personne est écrit sur une feuille qui rejoint l’affichage.
  • Visibilité et interaction : Les réponses sont ainsi toutes lisibles, ce qui permet leur lecture et nourrit les réflexions des personnes suivantes. Cet outil crée une dynamique d'échange spontané et visible dans l'espace public, encourageant la participation de personnes qui n'auraient pas forcément fréquenté les dispositifs de concertation classiques.

Valorisation numérique et médiatique : l'approche du COJEP

Le COJEP utilise des formats modernes pour faciliter un dialogue ouvert et valoriser la diversité des points de vue. À travers, notamment, des podcasts et des entretiens vidéo, le COJEP permet aux habitants de s'exprimer directement sur les sujets qui les concernent, renforçant ainsi leur participation et leur visibilité.

Des initiatives concrètes illustrent cette démarche :

  • "Messins du Nord" : Le COJEP a collaboré avec l'artiste Samira Meddahi dans le cadre du projet "Messins du Nord". Ensemble, ils ont travaillé sur des prises de vues et réalisé des entretiens vidéo afin de capturer des témoignages authentiques et visuels.
  • Conversations à la Conciergerie Solidaire de Borny : Des épisodes de podcasts ou des entretiens vidéo peuvent plonger au cœur des quartiers, découvrant les voix et les histoires d’habitants qui fréquentent des lieux de vie et de solidarité, comme la Conciergerie Solidaire.

Ces approches médiatiques permettent de diffuser largement la parole des habitants, de toucher un public plus vaste et de donner une résonance particulière aux récits individuels et collectifs. Le 7 septembre, les quartiers prioritaires messins se sont d’ailleurs réveillés sous le signe de la fête, comme à Sablon-Sud, avec la traditionnelle Fête des 4 Vents, organisée par le centre social Pioche avec le soutien de nombreux acteurs locaux, démontrant l'importance des événements de proximité pour susciter l'expression citoyenne.

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