Le sorgho, plante herbacée vivace et annuelle, est une culture qui, malgré sa simplicité et ses qualités nutritionnelles, reste encore peu exploitée sous nos latitudes tempérées. Dans un contexte de changements climatiques complexes, marqué par des sécheresses estivales répétées, diversifier son assolement devient essentiel pour sécuriser les revenus agricoles. Intégrer le sorgho, culture plus résiliente face au stress hydrique, représente une carte stratégique majeure. Toutefois, la réussite de cette culture repose sur une compréhension fine de ses mécanismes génétiques, de sa sélection et des spécificités liées à ses variétés hybrides.

De l'acclimatation aux méthodes de sélection moderne
Les anciennes variétés locales issues du Nigeria ou du Soudan ne pourraient être cultivées sous nos latitudes sans une adaptation préalable. Pour son acclimatation en zones tempérées, les premiers travaux de sélection ont débuté aux États-Unis à la fin du XIXe siècle. Les sélectionneurs ont dû collecter et caractériser un nombre important de « races » paysannes. Des prospections organisées sur tous les continents ont permis de constituer une collection mondiale, aujourd'hui estimée à environ 200 000 variétés, conservées par des institutions comme l'Icrisat, le NCGRP aux USA, ou encore le Cirad et l'IRD en France.
Les méthodes de sélection classiques débutent par l’évaluation et la sélection généalogique, exploitant la variabilité issue de croisements entre des variétés-lignées. Le rétrocroisement (back-cross) a été une méthode déterminante, notamment aux États-Unis, pour transformer des variétés tropicales « photopériodiques » (sensibles à la durée du jour) en variétés insensibles, cultivables partout. Ce travail a également permis de réduire la hauteur des plantes : alors que les sorghos africains mesurent près de 3 mètres, les variétés américaines ne dépassent pas 1,50 m, une réduction nécessaire pour limiter les risques de verse tout en maintenant des panicules chargés en grains.
La révolution de l'hybridation et la question des semences
L'hybridation a révolutionné le marché du sorgho comme elle l'avait fait pour le maïs. Le sorgho étant une espèce monoïque, il possède des fleurs mâles et femelles sur le même pied, ce qui permet la fécondation croisée. Cependant, la production de semences hybrides a nécessité une avancée technologique majeure : la découverte de la stérilité mâle cytoplasmique-génétique en 1954.
Ce système repose sur trois lignées distinctes :
- La lignée B (mainteneuse) : obtenue par autofécondations successives, elle maintient la stérilité pollinique.
- La lignée A (mâle stérile) : version sur cytoplasme stérile de la lignée B.
- La lignée R (restauratrice) : porteuse des allèles dominants de restauration de la fertilité, elle permet de rétablir la fécondation chez l'hybride final.
La question de savoir si l’on peut resemer ces semences hybrides est centrale. Il faut comprendre que les hybrides résultent du croisement de deux lignées parentales spécifiques. Les semences récoltées sur ces plantes hybrides biparentales ne seront pas « fidèles au type » (identiques à leurs parents). Si l'on sème ces graines, la descendance (génération F2) présentera une combinaison de traits très variable. Bien que cela puisse parfois donner des plantes aux caractéristiques intéressantes, la perte d'uniformité et de vigueur hybride rend le ressemis déconseillé pour une exploitation professionnelle cherchant la stabilité du rendement.
Sélection génomique et objectifs agronomiques
Plus récemment, le sorgho a bénéficié de la révolution biotechnologique. En 2009, le séquençage du génome a permis d'accélérer la sélection assistée par marqueurs. L'objectif est de détecter la présence ou l'absence de gènes liés à des caractéristiques précises. En Europe, les sélectionneurs travaillent activement sur la génétique hybride, permettant aux rendements de progresser régulièrement de 1 % par an.
Les recherches se concentrent désormais sur plusieurs axes :
- Tolérance au froid : Le seuil actuel de 12°C pour le sol pourrait être abaissé, permettant des semis plus précoces.
- Physiologie (Stay-green) : Le caractère « stay-green », un retard de la sénescence des feuilles, prolonge l’activité photosynthétique en fin de cycle, assurant un bon remplissage du grain même en cas de déficit hydrique.
- Composition nutritionnelle : L'élimination des tanins (polyphénols antinutritionnels) a été une priorité, et le sorgho européen est désormais pratiquement dépourvu de ces substances, contrairement à certaines variétés d'importation. La teneur en protéines (10 à 12 %) et le profil en acides aminés sont également suivis de près pour l'alimentation animale et humaine.
Pratiques culturales : De l'implantation à la récolte
Le sorgho est une plante qui pardonne peu les erreurs d'implantation. La préparation du lit de semences doit être soignée pour assurer une profondeur régulière et un bon contact sol-graine. Le semis s'effectue généralement en mai, lorsque la température du sol atteint 12°C. Dans les zones sud, il est possible de commencer dès le 20 avril, tandis que les régions plus fraîches doivent attendre mi-mai.
La densité doit être adaptée à la variété et au potentiel de la parcelle. Une variété très précoce nécessite une densité plus élevée, tandis que dans les sols séchants, une densité excessive peut favoriser la biomasse au détriment du rendement final en grain. Le désherbage est une phase critique. Si les solutions chimiques (prélevée/post-semis) sont utiles, l'utilisation de phytoprotecteurs comme le Concep C est indispensable pour éviter la phytotoxicité. Le désherbage mécanique, comme la herse étrille ou la houe rotative, est une alternative très efficace en complément ou remplacement des produits chimiques.

Concernant l'irrigation, bien que les besoins en eau soient modérés (400 à 500 mm), le sorgho reste sensible au stress hydrique entre les stades gonflement et grain laiteux. Un apport ciblé de 30 à 40 mm peut transformer le potentiel de rendement. Enfin, la récolte s'effectue avec le matériel classique des céréales à paille, lorsque l'humidité du grain se situe entre 16 et 22 %. La maturité physiologique étant atteinte à 35 % d'humidité, il convient de patienter jusqu'à la dessiccation naturelle. Contrairement au maïs, le feuillage du sorgho reste vert même quand le grain est mûr. La conservation des semences nécessite ensuite une ventilation active pour maintenir le taux d'humidité en dessous de 15 % afin d'éviter tout développement de moisissures.